Jabbour et Fares : les deux amis que la mort n’a pas voulu séparer

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HOMMAGE

 

Jadis, il y a longtemps, dans les années 1960, celles du Liban de la douceur de vivre et de l’insouciance, le romancier Jabbour Douaihy et moi-même fréquentions la même école : le Collège des Frères de Tripoli. C’est entre les murs de ce collège, à la lisière des anciens remparts de la vieille ville mamelouke et croisée, que nous avons reçu cette culture française dont la langue me sert aujourd’hui à rédiger ce petit thrène en hommage à sa mémoire ainsi qu’à celle de son inséparable ami l’érudit Fares Sassine. En ce triste lendemain de leur décès, me revient à l’esprit la chanson de Gilbert Bécaud qui berça mon adolescence et ma jeunesse à Tripoli, surtout après la découverte du roman d’Alain Fournier Le Grand Meaulnes : 

Qu’elle est lourde à porter l’absence de l’ami,

L’ami qui, tous les soirs, venait à cette table

Et qui ne viendra plus, la mort est misérable,

Qui poignarde le cœur et qui te déconstruit.

Fares et Jabbour. Le professeur de Philosophie et le professeur de Lettres Françaises à l’Université Libanaise. Fares sans Jabbour était impossible à concevoir dans les milieux culturels et intellectuels du Liban. Jabbour sans Fares aurait été une situation saugrenue. Les rencontres hebdomadaires à l’ABC d’Achrafieh, d’abord chez Lina’s ensuite à l’Urbanista, suivies d’un déjeuner en ville, ont fini par constituer un rite pour un cercle étroit des gens de lettres et d’esprit. Tous les deux maîtrisaient à la perfection leurs deux langues maternelles, l’Arabe et le Français. Fares, le professeur de philosophie, était un puits de savoir encyclopédique, une référence incontournable du patrimoine littéraire et intellectuel de l’Occident et de l’Orient. On se souvient encore de son interview avec Michel Foucault. Son sens subtil de la répartie et de l’humour était légendaire. Sa plume, un délice exquis pour ceux qui savent ce que le grand style littéraire veut dire. Jabbour, le professeur de Lettres Françaises, vivait en compagnie de tout ce que la littérature française et arabe ont su produire de plus beau et de plus fin en qualité. Jabbour et Fares étaient deux figures paradigmatiques de ce que le Liban de l’éducation, de la culture et de l’esprit universel, a pu représenter depuis la grande renaissance (Nahda) arabe du XIX° siècle qui a vu le jour et a éclairé le monde arabe grâce aux villes de Beyrouth et du Caire.

L’ami Jabbour quitta ce monde dans l’après-midi du 23 juillet, entouré des siens. Son inséparable ami Fares le suivit quelques heures après. Comme quoi le lien de l’amitié est plus fort que la séparation de la mort. C’est comme si, sur son lit d’hôpital, l’âme de Fares avait mystérieusement appris le départ de Jabbour et fredonnait silencieusement les vers de la même chanson de Bécaud : 

Mais j’ai trop de chagrin et sa voix qui m’appelle

Se plante comme un clou dans le creux de ma main.

Alors, l’ange psychopompe Saint-Michel, qui tenait déjà Jabbour d’une main, s’approcha pour tendre l’autre main à Fares afin qu’ils puissent entreprendre ensemble le grand voyage comme ils ont partagé ensemble les meilleurs moments de leur vie. 

Quant à moi, je continue à murmurer les paroles de Bécaud, « je reste là, au bord de mon passé … silencieux et vaincu ». J’écoute le vide de l’absence s’installer en moi au milieu de mon pays natal déchiqueté, meurtri, assassiné. J’implore toutes les divinités psychopompes, Anubis, Hermès, St Michel, de venir alléger l’agonie de ce qui fut un paradis de la douceur de vivre comme elles ont allégé celle de Jabbour et Fares.

Vaincu, meurtri, conscient, comme les héros de Jabbour, d’avoir épuisé l’inutile effort de briser le mal, je me dis, comme chez Hamlet, que l’ultime parole de mon thrène pour mes amis serait une parole muette, celle qui ne serait jamais prononcée, qui demeurera en moi et se résoudra dans le silence impénétrable d’une page blanche.

acourban@gmail.com

*Beyrouth

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