L’historien François Georgeon fait le récit heureux, puis maudit, de la révolution jeune-turque de 1908. Ou l’on découvre que la transformation d’une société autoritaire d’Orient en société libérale est une tâche herculéenne. Hier, et aujourd’hui.
Est-ce toujours, au Moyen-Orient, la même histoire qui se répète ? Les despotes paraissent indéboulonnables ; un jour, sans bruit, ils fuient avec quelques bagages. Un chaos plus ou moins créatif leur succède, puis un nouveau despote se présente et met fin à ce désordre. Les événements en Iran suivent à peu près ce canevas. Il manque encore un dénouement, mais on sait déjà que la chute du régime viendra, dans cinq jours ou dans cinq ans. Ce qui suivra est un mystère. Ce ne sera pas forcément mieux si on regarde l’histoire proche ou lointaine de l’Iran ou de ses voisins. En Syrie, Bachar el-Assad est parti après douze ans de guerre civile et 250 000 morts. En Tunisie, le président Ben Ali ; en Égypte, le président Moubarak ; en Libye, le « Guide » Kadhafi ; en Algérie, le président Bouteflika sont morts assassinés ou partis eux aussi. Et malgré une fragile brise d’espoir ici ou là, le bilan est négatif. Tout change, mais rien ne change. C’est à se demander si un conservateur rabat-joie n’a pas toujours raison face à un idéaliste libéral. Faut-il valider la théorie des climats, et admettre que la démocratie est une plante qui ne pousse que dans les zones tempérées ?
Le livre de l’historien François Georgeon est un bon exercice de rétro éclairage sur ce sujet. Il s’intéresse au « printemps ottoman » de l’année 1908 au cours duquel une petite équipe de Jeunes-Turcs très occidentalisés réussit par la simple menace d’une marche de la 3e armée de Macédoine sur Istanbul à faire rétablir la Constitution de 1876 jamais appliquée. Après six siècles d’autocratie ottomane, et trente ans de pouvoir personnel du sultan Abdülhamid, le pays basculait soudain dans un régime de monarchie constitutionnelle. L’événement souleva une vague d’enthousiasme. ‐ Jamais l’expression « patriotisme constitutionnel » ne fut plus juste. Dans les rues d’Istanbul, et dans de nombreuses villes, on chanta La Marseillaise, tant le précédent français était dans les esprits. Le temps d’un été, la société ottomane fut en apesanteur. Liberté d’expression, presse foisonnante, élections libres, prisonniers libérés, espions et délateurs de la Sublime-Porte volatilisés. On rasait gratis. Grecs orthodoxes, arméniens, juifs et musulmans se donnaient des baisers. La liberté, l’égalité, la fraternité. Slogans eux aussi scandés par les foules.

Les Jeunes-Turcs, très sécularisés, croient pouvoir rassembler « les éléments épars » autour d’une nation ottomane unifiée. Ils sous-estiment les obstacles. Les communautés arménienne (1,5 million), grecque (1,2 million) et juive (250 à 400 000) sont difficiles, voire impossibles, à assimiler. Les Grecs ottomans sont une force centrifuge aimantée par la mère patrie qui n’est pas loin. Ils veulent garder leurs prérogatives communautaires et non se fondre dans un nouveau nationalisme ottoman. En revanche, les Arméniens et les Juifs se montrent prêts à jouer le jeu. Mais, dans le cas des premiers, leur poids démographique se double d’une position sociale souvent plus enviable que celle des musulmans, cristallisant les jalousies de religion et de classe. Ils sont chrétiens, et souvent socialistes. Dès 1909, le massacre des Arméniens à Adana, près de la Syrie, donne le ton. « Il est probable que le modèle français, qui inspirait la plupart des Jeunes-Turcs, les a plutôt desservis », nous fait remarquer l’auteur. Lors de leurs séjours à Paris, les meneurs de cette révolution ont admiré la République jacobine, qui sait mettre les petites patries au service de la grande. « Une unification de cette nature n’était pas possible dans un empire aussi divers », observe Georgeon. Très vite, à l’épreuve de la réalité du terrain, « l’ottomanisme des Jeunes-Turcs se dévoile pour ce qu’il est : un nationalisme turcomusulman ». Les communautés sont renvoyées à leur statut de minorité. Le génocide de plus de 800 000 Arméniens sept ans plus tard confirmera que la gestion ouverte de la diversité n’était dès le départ qu’un leurre. Les empires ne sont multiculturels qu’en apparence, sans doute parce que le multiculturalisme stricto sensu ne marche jamais. Ni chez les Ottomans ni en Europe.
L’illusion lyrique ne dura donc pas. Le désordre économique engendra des pénuries et l’Empire continua de se déliter sous la pression des Européens. L’Autriche mit aussitôt la main sur la Bosnie-Herzégovine. Ces déconvenues provoquèrent dès 1909 une contre-révolution. Elle ne facilita pas pour autant le maintien du sultan. Bien au contraire, le nouveau Parlement lui signifia qu’il était déposé et qu’il devait s’exiler. Trois ans plus tard, les Jeunes-Turcs choisissaient l’alliance avec l’Allemagne contre la Russie – l’ennemi héréditaire. Elle devait sauver l’Empire ottoman par la victoire de l’Allemagne, mais elle précipitera sa chute, en même temps que l’Autriche-Hongrie et la Russie. « L’image positive des Jeunes-Turcs s’est retournée quand ils ont fait le choix de l’alliance avec l’Allemagne, puis quand on découvrit le génocide arménien. Cela jeta le discrédit sur toute la décennie, y compris la révolution de 1908 », nous dit Georgeon, qui veut à la fois restituer la beauté fragile de ce premier mouvement émancipateur, et souligner sa transformation en un despotisme d’un genre nouveau, cette fois-ci avec le soutien de l’armée. Après 1918, la Turquie s’est réinventée avec Mustafa Kemal. Mais la dictature est restée la règle, ponctuée par de nombreux coups d’État (1960, 1971, 1980, 1997). Le régime d’Erdogan lui-même a semblé renouer, à ses débuts, avec le moment 1908. Il était question de rejoindre l’Union européenne. L’échec de cette entreprise a précipité son retour à la « démocrature ». Le serpent, décidément, se mord la queue.
Le projet des Jeunes-Turcs – expression désormais passée à la postérité – était de sauver un Empire qui était depuis longtemps considéré comme « l’homme malade de l’Europe », selon la formule de Nicolas Ier, en 1853. Peu peuplé, avec seulement 26 millions d’habitants, il était chétif face aux puissances européennes, notamment son voisin russe, fort de 126 millions d’habitants. Mais fallait-il renverser cet empire, qui maintenait malgré tout la paix dans ces immenses déserts ? Pour le remplacer par quoi ? Sa fin, en 1918, nous laisse aujourd’hui avec la même question. Ce livre sur une date oubliée de l’histoire turque nous montre l’inusable actualité de la « question d’Orient ». Elle était le problème de l’Occident, et elle l’est toujours. Les puissances occidentales s’y faisaient concurrence, et elles continuent de le faire, sous domination américaine. Mais on n’y voit aucune démocratie sérieuse. Seule la définition de l’Europe a changé. À l’évidence, la Russie était considérée par les observateurs de l’époque comme l’un des membres du concert européen – d’autant plus après la révolution de 1905, qui inspira les Jeunes-Turcs. Cette idée paraît loufoque aujourd’hui. Quant à la Turquie, elle y avait sa place, notamment par ses possessions dans les Balkans. La révolution de 1908 était un pas de plus dans cette direction. En vain. Et en 2026 ? Les changements espérés en Turquie et dans les pays voisins n’annoncent pas mieux qu’une forme moderne et plus présentable d’une même idée : le despotisme oriental cher à Montesquieu.
