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    A voir la légèreté de certains, on douterait des progrès accomplis depuis la peste noire

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    By François Clément on 22 mars 2020 à la une

    En 1349, à Grenade, le débat fait rage entre les médecins qui s’en remettent à la volonté divine et ceux qui défendent la notion de contagion. Celle-ci est aujourd’hui admise intellectuellement, mais pas toujours pratiquement, déplore l’historien

     

    Le mercredi 1er novembre 1347, ce qui sera appelé bien plus tard la « mort noire » ou la « peste noire » arrive à Marseille avec l’équipage d’un navire génois autorisé à débarquer. Le samedi 1er juin 1348, elle est à Almeria, dans l’émirat de Grenade (1238-1492). Puis elle se répand un peu partout avec des pics de mortalité dépassant, dans certaines villes comme Malaga, 1 000 morts par jour.

    A Almeria, le médecin Ibn Khatima (v. 1324-1369) se bat contre la maladie avec les moyens de son temps : saignées, diététique, fumigations… Mais il demeure prisonnier des conceptions théologico-juridiques dominantes. Et s’il défend « la légitimité des soins lorsque survient la maladie », il reste convaincu que l’épidémie est le signe de la colère de Dieu et donc que la thérapeutique demeure vaine tant que le malade ne manifeste pas « des remords et des vertus de droiture ». Par ailleurs, il ne remet pas en cause la loi religieuse qui considère, en se basant sur une tradition prophétique, que la contagion n’existe pas. Nous savons tout cela par une longue dissertation qu’il a publiée sous le titre de « Conduire au but celui qui vise à examiner en détail la maladie extrinsèque », c’est-à-dire venue d’ailleurs.

    La colère d’Ibn Al-Khatib

    Dans le même temps, à Grenade, un autre médecin, Ibn Al-Khatib (1313-1374), accède au vizirat après la mort du précédent titulaire du poste, emporté par la peste le 14 janvier 1349. Et lui, au lieu de s’en remettre « à la volonté du Très-Haut et à sa miséricorde » comme le fait son collègue d’Almeria, pique une grosse colère. Ce qu’il tient à dire ne requiert que sept minces feuillets intitulés « La dissertation qui convainc le poseur de questions sur la maladie terrifiante ».

    Aucune indication thérapeutique dans ce brûlot écrit dans l’urgence, « le temps d’une dictée », assure-t-il. Pas d’arguties juridiques sur le bien-fondé de la théorie de la contagion, mais une simple constatation à la portée de quiconque se donne la peine d’observer la réalité telle qu’elle est : « Il n’échappe pas à celui qui examine cette question, ou qui l’a comprise, qu’une personne qui se trouve en contact direct avec le malade atteint par cette maladie est généralement frappée par la mort, et qu’une personne qui n’est pas en contact direct avec lui demeure en bonne santé. » Par conséquent, toute discussion est vaine, voire criminelle : « Dans ce domaine, en s’embarquant dans la dispute, on a livré les gens au glaive de la peste. » Il coupe donc net : « Il n’y a pas lieu, ici, de m’étendre sur le sujet, car ce n’est pas le rôle de cet art [c’est-à-dire de la médecine] de disserter sur l’existence ou non de la contagion du point de vue légal. » En d’autres termes : pensez ce que vous voulez, mais laissez travailler le médecin, n’empiétez pas sur son domaine, la maladie relève de lui, et de lui seul.

    Le « verbiage » de l’ignorant

    Ibn Khatima privilégie le traitement curatif et la piété. Ibn Al-Khatib insiste sur la prophylaxie, notamment sur la nécessité de se tenir à l’écart de tout ce qui est suspect de contamination. L’un et l’autre ignoraient tout du rat, de la puce et de l’homme, pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage de l’archéozoologue et écrivaine Frédérique Audoin-Rouzeau (alias Fred Vargas) sur Les Chemins de la peste (Taillandier, 2007). Mais Ibn Al-Khatib voyait juste quant à l’importance de casser la chaîne de transmission. Il pensait véritablement en épidémiologiste. D’où sa colère devant le « verbiage » de « l’ignorant qui n’a jamais vu d’épidémie ».

    Bien sûr, aujourd’hui, la notion de contagion est largement admise. Admise intellectuellement. Mais pratiquement ? A voir la légèreté de certains face au risque qu’ils courent et font courir aux autres en transigeant avec les consignes de prophylaxie, en estimant qu’elles ne s’appliquent pas à eux, qu’elles sont négociables, bref, en ne les prenant pas au sérieux, on pourrait douter des progrès accomplis depuis la peste noire du milieu du XIVe siècle. Ibn Al-Khatib doit se retourner dans sa tombe.

     

    François Clément est historien. Arabisant, spécialiste de l’Espagne musulmane, il a dirigé le volume « Epidémies, épizooties. Des représentations anciennes aux approches actuelles » (Presses universitaires de Rennes, 2017)

    LE MONDE

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