L’armée libanaise s’est déployée dans ce village situé au nord du fleuve Litani, adjacent à un secteur occupé par Israël. Il constitue l’une des premières « zones pilotes » définies par un accord parrainé par Washington. Selon ses termes, le Hezbollah doit y être désarmé et ne plus jouer aucun rôle sécuritaire.
Le village de Zaoutar El-Gharbiyé, dans le sud du Liban, n’est plus que l’ombre de lui-même. L’unique route d’entrée aujourd’hui accessible, gardée par un barrage de l’armée libanaise, est longée de maisons réduites à l’état de gravats. Sur la place centrale, meurtrie par les destructions, des habitants se saluent, près d’un vendeur ambulant de café. « Zaoutar me manque », dit Habib Ezzeddine, un agriculteur : le sexagénaire, venu chercher quelques affaires, reste déplacé dans la région de Beyrouth. Comme la plupart des habitants, il a quitté sa maison le 2 mars, lorsque la guerre a repris entre Israël et le Hezbollah, avant qu’un cessez-le-feu n’intervienne, le 20 juin.
Sur la place grise de poussière, un blindé et des Jeep de l’armée libanaise sont postés. Des soldats déblaient des débris avec des bulldozers. Les militaires ont fait leur entrée le 21 juillet, après que Zaoutar El-Gharbiyé, situé au nord du fleuve Litani, a été érigé comme « zone pilote ». Ce terme désigne, dans l’accord-cadre signé le 26 juin par le Liban, Israël et les Etats-Unis, un périmètre dont les troupes israéliennes, qui occupent une portion du Sud équivalant à 6 % du territoire libanais, doivent se retirer, avant que l’armée du pays y pénètre et se charge de désarmer le Hezbollah. Le gouvernement libanais s’est engagé à confisquer l’arsenal du mouvement armé chiite pro-iranien. Le mécanisme, s’il fonctionne, doit se reproduire étape par étape, au lieu d’un retrait israélien global. Aucun calendrier n’a été fixé pour mener à bien le processus, qui s’annonce laborieux.
L’armée libanaise n’a autorisé l’accès aux habitants qu’au quatrième jour de son déploiement. Elle a notamment désamorcé des engins non explosés, selon un soldat s’exprimant sous le couvert de l’anonymat. Des corps ont été sortis des décombres par les secouristes. Situé sur une crête, le village chiite fait partie de la région de Nabatiyé, zone d’intenses affrontements et de bombardements, en mai et en juin.
La timide animation, sur la place centrale, est trompeuse : à la nuit tombée, seule une vingtaine de familles reste dormir sur place, selon le maire, Abed Ezzeddine. Plus de 500 y vivaient avant la guerre. Les destructions ont été massives : environ 250 maisons ont été entièrement dévastées, et bien d’autres endommagées. Il faut parer à l’urgence grâce aux camions-citernes, aux bougies et aux générateurs électriques, car il n’y a plus ni eau courante ni électricité.
« La situation s’améliore de jour en jour. La présence de l’armée rassure les habitants. Les retours vont aller crescendo », veut croire le maire, alors que retentit le son d’une puissante explosion à quelques kilomètres de distance, suivi d’une épaisse fumée : « un dynamitage », dit-il, effectué par l’armée israélienne dans le secteur qu’elle occupe encore. Plus tôt, une frappe de drone a résonné, survenue dans un village voisin transformé en no man’s land.
Café dans une main, cigarette dans l’autre, Rachid Fakih, 28 ans, fait partie, avec ses parents, des rares habitants réinstallés à plein temps. Son commerce de meubles a été détruit. Il a pénétré dans la maison familiale endommagée « après que l’armée l’a inspectée, pour s’assurer qu’il n’y avait pas de danger ». Des membres de la défense civile, organisme étatique mobilisé dans les crises, sont aussi à pied d’œuvre.
Forme d’insécurité constante
Revivre à Zaoutar El-Gharbiyé signifie cohabiter avec une forme d’insécurité constante et le sentiment de ne pas être totalement maître chez soi. L’armée israélienne reste toute proche, sur un arc au nord et à l’est de la localité. Un drone est visible dans le ciel. « Nous sommes constamment surveillés », commente Abou Ali, un habitant de 42 ans, qui travaille dans les forces de sécurité. Il est de retour, mais n’a pas amené sa famille. Face au village, sur le flanc est, un nuage de poussière ocre signale le mouvement d’un char Merkava dans une localité située sur une colline, sous le contrôle d’Israël. Zaoutar El-Gharbiyé n’est qu’à quelques centaines de mètres.
L’étendue de la présence israélienne dans le village ces derniers mois (incursions ou occupation partielle) n’est pas claire, mais des signes du déploiement israélien sont visibles. Dans un bâtiment de plusieurs étages, des emballages alimentaires et des bouteilles d’eau étiquetés en hébreu jonchent le sol, et un autocollant à l’effigie d’un soldat israélien mort de ses blessures sur le front de Gaza a été collé sur l’écran de télévision.
Sur la place centrale, de rares drapeaux du Hezbollah sont encore accrochés. Le mouvement chiite est opposé à l’accord-cadre et ne cède au retrait de ses armes que dans la région au sud du fleuve Litani, la plus proche d’Israël. Il n’a toutefois pas empêché l’entrée des militaires libanais dans le village.
« Zaoutar El-Gharbiyé est un test pour l’armée : les Israéliens et les Américains vont observer comment elle contrôle les accès et agit », estime un observateur. Divers points de contentieux demeurent entre le Liban et Israël autour de la mise en œuvre des « zones pilotes », notamment sur la perquisition des maisons encore debout. C’est une exigence d’Israël, qui accuse le Hezbollah de dissimuler son arsenal dans les zones civiles.
Une autre violente explosion retentit, depuis la zone occupée voisine. « Voici la vision de la paix, selon Israël ! », s’indigne Ihsan Yaghi, une femme de 60 ans, en raillant l’accord-cadre. Le Liban accuse l’Etat hébreu de rendre des villages entiers inhabitables. Ce dernier justifie ses destructions par la présence d’infrastructures du Hezbollah ; dans le même temps, le ministre de la défense israélien, Israel Katz, répète qu’il n’y aura pas de retours d’habitants « avant très longtemps » dans la zone frontalière occupée.
Dans les ruelles, une équipe du Conseil du Sud, une institution étatique, évalue les besoins. Dans la maison aux murs noircis et en partie détruits d’Ihsan Yaghi flotte encore une odeur de brûlé. Le bâtiment est jonché de débris. La grand-mère, déplacée à plus d’une heure de là, revient chaque jour avec son mari. « Les Israéliens ont tout détruit pour rendre la vie impossible, accuse-t-elle. Ils ont incendié nos souvenirs et arraché nos oliviers. Mais nous, on prend le café, on se retrouve entre voisins. C’est notre façon de faire face. »
Sur les pas d’une autre maison, elle aussi endommagée, Roudayna Adouh, tout de noir vêtue, confesse avoir peur. Elle insiste sur « l’impuissance » de l’armée libanaise. Mais tient à être là, même si le village n’est que désolation : « Parce que c’est chez nous ! Les Israéliens ne peuvent pas prendre notre terre. »
L’escalade militaire entre les Etats-Unis et l’Iran, avec le risque d’un nouveau conflit régional, et l’instabilité dans le Sud sont des sujets d’inquiétude : plusieurs incidents ont eu lieu ces derniers jours dans la région de la crête montagneuse connue sous le nom d’Ali Taher, où l’armée israélienne affirme que le Hezbollah possède des infrastructures souterraines. Mercredi 29 juillet, elle a accusé le groupe armé d’avoir violé le cessez-le-feu dans cette zone, qui est proche de Zaoutar El-Gharbiyé.
L’agriculteur Habib Ezzeddine explique qu’il ne touchera pas à ses champs cette année : il s’inquiète de leur pollution à cause des bombardements israéliens. Il n’a pas l’intention de réhabiliter immédiatement sa maison, après l’avoir déjà fait au lendemain de la précédente guerre, en 2024. L’argent manque et « on ne sait pas ce qu’il va se passer », explique-t-il, craignant une reprise des hostilités.

