La France veut profiter du désamour envers Washington pour renforcer ses positions.
Comment sortir de la guerre entre l’Iran et les États-Unis au mieux des intérêts réciproques de la France et des monarchies du Golfe ? Et Paris peut-il prendre sa part aux nouvelles alliances que ces pays noueront pour se ‐ défendre, au terme d’un conflit où ils ont été les premiers visés par les frappes iraniennes ?
Alors que des déclarations de l’Iran et des États-Unis laissent planer la menace d’un retour de la guerre, Jean-Noël Barrot s’est rendu jeudi et vendredi en Arabie saoudite, à Oman et aux Émirats arabes unis. L’étape qatarienne de sa tournée a été annulée en raison d’un problème personnel de son homologue, le cheikh Mohammed al-Thani.
D’abord fâchées contre Donald Trump, qui ne les avait pas prévenus de la guerre qu’il a lancée avec Israël contre l’Iran, le 28 février, les pétromonarchies sont reconnaissantes envers la France, qui les a aidés, dès le premier jour du conflit, à intercepter les drones et missiles iraniens, qui les visaient, a constaté dans les différentes capitales le ministre des Affaires étrangères. « J’ai pu mesurer leur souhait (….) de construire avec la France les conditions d’une prospérité à venir qui puisse être protégée (…) par des coopérations renforcées », s’est félicité vendredi à Abu Dhabi Jean-Noël Barrot. Mais la division de ces pays, aggravée par la sortie cette semaine des Émirats de l’Opep, ajoutée au poids toujours dominant des États-Unis, rend difficile l’objectif français de profiter du désamour des monarchies du Golfe vis-à-vis de Washington pour pousser ses pions, dans le domaine commercial, notamment.
Le ministre des Affaires étrangères avait entamé sa tournée par Riyad, ‐ capitale d’un royaume, poids lourd du Golfe, dont la transformation économique menée par le jeune prince héritier Mohammed Ben Salman (MBS) se trouve ralentie par la guerre. Même si la relation bilatérale est bonne, comme en témoigne la réussite, l’an dernier, de l’initiative commune franco-saoudienne de reconnaissance internationale de l’État de Palestine, Paris et Riyad conviennent qu’elle n’est pas à la hauteur des attentes, sur le plan commercial surtout. La France sait gré à l’Arabie de n’avoir pas cédé aux pressions américaines pour entrer dans la guerre en ripostant aux attaques iraniennes. « C’est désormais le moment de rehausser notre partenariat notamment en matière de défense », plaide-t-on côté français. Mais cette ambition se heurte à la profondeur de la relation avec Washington, fondée sur quatre-vingts ans d’une étroite coopération. Même si MBS a été insulté par Donald Trump – « il a dû me lécher le derrière » -« la révision de la relation avec Washington se fera à la marge », regrette un expatrié à Riyad. Jusqu’à présent, le royaume s’est contenté de reporter certains investissements mineurs aux États-Unis, comme celui de 200 millions de dollars au MET de New York.
La nouvelle posture saoudienne, marquée par un rapprochement avec le Pakistan, la Turquie et l’Égypte, éloigne encore Riyad d’une normalisation avec Israël, qui voit d’un mauvais œil ce nouvel axe musulman sunnite. Que se passerait-il si, un jour, l’Arabie se retrouvait engagée dans un conflit avec l’État hébreu ? Les équipements de défense américains vendus à Riyad étant verrouillés par les États-Unis, le royaume ne pourrait pas les utiliser contre Israël, contrairement aux avions de combat Rafale, répètent les responsables français en venant à Riyad. Mais la France redoute que Donald Trump riposte en proposant à ses alliés un bouclier – type Dôme de fer israélien – qui les protégerait dans leur globalité.
Face à l’Iran, « nous conservons avec le Golfe des leviers collectifs dans les négociations » en cours entre Américains et Iraniens, a rappelé Jean-Noël Barrot, qui a plaidé auprès de ses interlocuteurs pour l’adoption d’une position commune sur leurs litiges avec la République islamique : ses missiles balistiques qui ont frappé à de très nombreuses reprises les pétromonarchies, le nucléaire, et les relais de Téhéran, qui déstabilisent le Moyen-Orient.
Le problème n’est pas la convergence de vues qui existe avec les pays du Golfe, mais plutôt que leurs positions soient prises en compte par Téhéran et Washington dans leur tentative de trouver une issue négociée à la guerre. Car, en l’état actuel des discussions irano-américaines, le dossier balistique semble en grande partie abandonné. Et Téhéran tient à ne pas lâcher ses ‐ mandataires, en particulier le Hezbollah, qui affronte l’armée israélienne au Liban.
Paris et les États du Golfe sont circonspects face à la dernière proposition iranienne d’un règlement en deux temps du conflit, d’abord en débloquant le détroit d’Ormuz, puis en traitant le nucléaire dans une seconde phase. Ils sont prêts à accepter une solution sur Ormuz – sans péage et en partage avec les États riverains – mais ils réclament que dans la foulée les dossiers nucléaires et surtout balistiques soient traités par des négociations dans lesquelles les voisins arabes de l’Iran seraient associés.
Alors que Paris reste sceptique sur l’efficacité du blocus américain des ports iraniens, l’Arabie et les Émirats adhèrent à la thèse de Washington sur des conséquences intenables à terme pour le pouvoir à Téhéran. « Sans dire qu’il est pour une reprise des frappes contre l’Iran, MBS estime qu’il faut étrangler le régime iranien dans l’espoir qu’il finisse par tomber », croit savoir un diplomate. Mais, signe d’un embarras palpable, l’Arabie, comme ses voisins, ne veut pas d’un chaos régional, consécutif à un renversement du régime iranien. D’où la pression saoudienne mise sur l’allié pakistanais, médiateur dans la guerre avec l’Iran.
À l’issue de sa tournée, Jean-Noël Barrot n’a pas caché son pessimisme. « Les risques d’une escalade sont très élevés », a-t-il affirmé à la presse. « Il sera difficile de ne pas éviter une reprise de la guerre », confirmait quelques heures plus tôt auprès du Figaro, le ministre omanais des Affaires étrangères, à l’issue de son entretien avec son homologue français. « Nous avons besoin de la France », ajoutait Badr al-Boussaidi, qui, lui, « ne croit pas à l’efficacité du blocus américain des ports iraniens, car Téhéran a des moyens de le contourner ».
Le guide suprême iranien a affirmé jeudi que les États-Unis avaient subi une « défaite honteuse » face à son pays, en pleine remontée des tensions qui ont fait brièvement bondir les cours du pétrole à 126 dollars le baril, un niveau inédit depuis 2022. Et d’ajouter qu’un « nouveau chapitre s’ouvre » pour le Golfe et le détroit d’Ormuz. Donald Trump a jugé de son côté le blocus des ports iraniens « un peu plus efficace que les bombardements » dans un entretien avec le site américain Axios. Il se dit prêt à le prolonger dans la durée. Selon le même média, le président américain a aussi été briefé jeudi par l’armée sur de possibles nouvelles actions militaires. Israël, qui avait attaqué l’Iran avec les États-Unis le 28 février, a prévenu qu’il pourrait « devoir agir à nouveau » afin que Téhéran ne « redevienne pas une menace », selon le ministre de la Défense, Israël Katz.
