Fini les opérations pager, les avertissements larmoyants aux civils, les frappes dites chirurgicales, les drones supposément intelligents. À Beyrouth, le masque technocratique de la guerre est tombé. Il ne reste plus que la méthode nue : la terreur par saturation, la punition collective, la démonstration de force poussée jusqu’à l’écœurement. Mercredi 8 avril, dans la journée la plus meurtrière qu’ait connue le Liban depuis le début de cette nouvelle guerre, les frappes israéliennes ont tué plus de 250 personnes selon les autorités libanaises relayées par Reuters, alors même qu’une trêve de deux semaines venait d’être annoncée entre Washington et Téhéran. Israël et la Maison Blanche ont aussitôt précisé que le Liban n’en faisait pas partie.
Il faut appeler les choses par leur nom. Affaibli sur le plan intérieur, irrité d’avoir été tenu à l’écart d’un arrangement diplomatique négocié sans lui, Benjamin Netanyahu semble avoir choisi de répondre non par la stratégie, mais par l’escalade. Non par la maîtrise, mais par la brutalité. Non par une vision politique, mais par ce réflexe désormais familier des pouvoirs acculés : prouver qu’ils restent maîtres du jeu en rendant la guerre encore plus insoutenable.
En face, les Gardiens de la révolution ne désarment pas davantage. Eux non plus ne tremblent pas. Ils gardent le doigt sur la gâchette, confortés par l’ambiguïté calculée de la trêve, par la fragilité des négociations à venir, et par l’absence d’un cadre clair sur ce qui doit advenir du détroit d’Ormuz, des milices régionales et des voies maritimes. Le cessez-le-feu annoncé entre les États-Unis et l’Iran est moins une paix qu’une suspension sous condition, grevée dès l’origine par des désaccords sur son périmètre, sur la liberté de navigation et sur la place du Liban dans l’équation régionale.
C’est ici que commence la vraie question. Non pas : la trêve tiendra-t-elle aujourd’hui ? Mais : que se passera-t-il dans quatorze jours, si rien n’a été réglé ? Un cessez-le-feu sans mécanisme de sortie, sans désarmement, sans garantie maritime, sans architecture politique crédible, n’est pas une paix. C’est un entracte. Une suspension tactique. Un compte à rebours. Et dans notre région, les comptes à rebours ne s’achèvent presque jamais dans l’apaisement ; ils débouchent sur une nouvelle épreuve de force, souvent plus violente que la précédente.
L’Europe, elle, regarde, commente, nuance, temporise. Elle déplore avec cette componction qui tient lieu de politique étrangère à des puissances fatiguées. Car l’essentiel est là : le Liban a encore été traité comme un théâtre secondaire, un appendice, une variable d’ajustement. On négocie la grande scène stratégique — l’Iran, Ormuz, le nucléaire, les missiles, les garanties américaines, les lignes rouges israéliennes — et l’on renvoie Beyrouth à plus tard, comme si le sang libanais pouvait attendre. Comme si l’on pouvait bâtir un compromis régional sérieux en laissant volontairement ouverte l’une des plaies les plus explosives du conflit.
Et pourtant, c’est peut-être de Beyrouth que pourrait venir la seule ouverture politique véritable. Non pas du Hezbollah, bien sûr, ni des supplétifs idéologiques de Téhéran. Mais des Libanais qui refusent d’être confondus avec cette captivité. De ceux qui continuent à vouloir une souveraineté réelle, un État digne de ce nom, et une sortie de l’histoire des procurations. Ceux-là ont compris depuis longtemps qu’il n’y aura pas de paix par la fiction, ni par la dénégation, ni par les slogans. Il faudra parler. Il faudra un jour regarder l’ennemi en face. Il faudra un jour préférer le risque politique de la réconciliation à la certitude morbide de la répétition.
C’est pourquoi l’hypothèse, même ténue, d’une trêve ouvrant la voie à des pourparlers directs entre le Liban et Israël mérite d’être prise avec le plus grand sérieux. Elle paraît presque inimaginable. Elle heurte tant d’habitudes mentales, tant d’intérêts armés, tant de paresses diplomatiques, qu’elle ressemble à une fable. Et pourtant, c’est la seule idée neuve au milieu des ruines. Ne pas la saisir serait une forme de démence.
Jankélévitch, dans Un manifestant pour Beyrouth, parlait de ce « premier pas » que deux ennemis devraient accomplir « en même temps, le même jour et ensemble ». Il appelait cela un miracle. Le mot n’est pas excessif. Car le miracle, ici, ne consisterait pas à faire disparaître la haine d’un coup. Il consisterait plus modestement, plus humainement, à suspendre enfin l’enchaînement automatique de la riposte, de la revanche et du tombeau. Il consisterait à faire prévaloir la décision morale sur la mécanique des appareils.
Et c’est ici que la phrase de Jankélévitch reprend toute sa force : même lorsqu’on estime sa guerre justifiée, même lorsqu’on croit son bon droit intact, on ne peut pas rester chez soi avec sa conscience tranquille pendant que la tuerie fait rage. Le problème moral n’est plus d’avoir juridiquement raison. Le problème moral est de savoir à partir de quel moment le droit qu’on invoque devient l’alibi de l’inhumain.
Moralement, le choix n’est donc plus simplement d’avoir raison.
Il est de retrouver la raison.
