Les hauts et les bas de la relation entre Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky

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Les deux présidents se sont appelés jeudi pour aplanir les récents différends et les critiques exprimées par Kiev.

Rien ne vaut une discussion franche pour lever les malentendus. « C’est comme dans un couple, il faut régulièrement des mises au point », résume un diplomate ukrainien. Laisser les différends de côté et « continuer à avancer ensemble », c’est ce qu’ont décidé de faire Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky, après s’être parlé deux fois au téléphone jeudi. Le président ukrainien a accepté de passer l’éponge sur ses rancœurs vis-à-vis de la France. Le chef de l’État français a réaffirmé son « soutien face aux crimes épouvantables commis contre les populations civiles ukrainiennes » et son appui au travail de la justice internationale, qui, en recueillant les preuves des massacres, pourra qualifier la nature des crimes commis en Ukraine. Car il n’y aura « pas de paix sans justice ». Emmanuel Macron a aussi rappelé que les livraisons d’armes françaises à l’Ukraine avaient déjà atteint 100 millions d’euros. ­Paris a également annoncé la réouverture de son ambassade à Kiev.

Les relations entre Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky ont été d’emblée très fortes. Les deux présidents sont de la même génération, ils ont fait tous deux brusquement irruption sur la scène politique et possèdent la même personnalité « cash »et disruptive. La première fois qu’ils se sont vus, c’était le 17 juin 2019, à Paris, entre l’élection présidentielle qui venait de porter Zelensky au pouvoir à Kiev et les législatives ukrainiennes. Emmanuel Macron avait été le seul chef d’état à recevoir le comédien, et ce dernier lui en est reconnaissant. « Emmanuel Macron est un ami de l’Ukraine », dit-il régulièrement. Entre les deux hommes, il existe un respect mutuel. Il a encore été renforcé depuis qu’Emmanuel Macron est aux avant-postes européens de la guerre et que Volodymyr Zelensky est ­devenu un chef d’état héroïque et admiré.

Mais leurs relations ont récemment subi un coup de froid. Volodymyr Zelensky n’a pas apprécié le refus d’Emmanuel Macron de s’aligner sur Joe Biden, quand ce dernier a évoqué un « génocide » perpétré par les Russes en Ukraine. Ses propos ont été jugés « très blessants » par Kiev. Comme l’a été, plus encore sans doute, son utilisation de l’expression « peuples frères », qui reprend le récit du Kremlin sur les relations entre Russes et Ukrainiens. Dans l’entourage de Volodymyr ­Zelensky, on a reproché à la France de fournir moins d’armes que les autres pays européens à l’Ukraine. Et de ne pas être assez dure sur les sanctions économiques. Certains ont rappelé que deux pays seulement, la France et l’Allemagne, avaient mis leur veto en 2008 à une entrée de l’Ukraine dans l’Otan. Enfin, le président ukrainien a regretté qu’Emmanuel Macron, préoccupé par sa campagne électorale, n’ait pas plus de temps à lui consacrer. Contrairement à certains de ses homologues, le président français ne s’est pas rendu à Kiev depuis le début de la guerre. Et, avant sa double visite en Russie et en Ukraine, les 7 et 8 février, les Ukrainiens avaient attendu pendant de long mois sa visite…

« Il y a un agacement de part et d’autre. Volodymyr Zelensky a l’impression de ne pas être assez soutenu par la France. Et Emmanuel Macron s’énerve des maladresses du président ukrainien. Il estime que les Ukrainiens ne sont pas assez reconnaissants envers la France », résume Marie Dumoulin, spécialiste du Conseil européen des relations internationales (ECFR). Mais certaines des critiques de Kiev ne sont pas justifiées. Sur les armes, d’abord. En additionnant celles qui ont été fournies avant la guerre (navires et hélicoptères) et le matériel livré depuis, la France se place dans la moyenne supérieure des pays européens. « Le problème, c’est que cela ne se voit pas.

Contrairement à Boris Johnson, qui sur-communique dès qu’il prend la moindre initiative, les Français ont choisi de ne pas parler des livraisons d’armes. Ils ont opté pour une diplomatie traditionnelle, à l’ancienne, plus discrète », explique une source proche du dossier. La nouvelle transparence manifestée depuis jeudi par la France sur le sujet permettra peut-être de clarifier la relation. L’Otan, ensuite. « Quand l’Allemagne et la France ont mis leur veto en 2008, les Ukrainiens n’étaient pas eux-mêmes majoritairement favorables à une entrée dans l’Otan. Et aujourd’hui, il existe un consensus pour que l’Ukraine ne rentre pas dans l’Alliance. Même les États-Unis sont contre », souligne Marie Dumoulin. Le « génocide », enfin. Emmanuel Macron n’a fait que rappeler une évidence : même s’il est désormais incontestable que les forces russes commettent des crimes de guerre en Ukraine, il appartient à la justice internationale, et pas aux responsables politiques, de les qualifier. Emmanuel Macron n’a par ailleurs pas la même liberté de parole que Joe Biden sur le sujet. En tant que président du Conseil de l’Europe, il se doit de représenter les positions des États membres. Or, sur ce sujet, les pays européens sont divisés. Le premier ministre polonais et le chef du gouvernement espagnol ont emboîté le pas à Joe Biden en parlant de génocide. Mais l’Allemagne et l’Italie ont des positions plus distantes.

Depuis le début de la guerre, le président français, en coordination avec ses alliés européens et ukrainiens, téléphone régulièrement à Vladimir Poutine pour « garder le lien » et tenter de freiner le président russe. Même si ces efforts n’ont pas été couronnés de succès, ils ont été encouragés ou même parfois initiés par le président ukrainien. Et s’ils ont été momentanément interrompus depuis le massacre de Boutcha, Kiev n’a pas remis en cause leur nécessité. La majorité des pays européens non plus. Emmanuel Macron pourrait-il encore parler à Vladimir Poutine s’il l’accusait de commettre un génocide en Ukraine ? « Après deux mois de guerre, les Ukrainiens ont les nerfs à vif. Ils ont du mal à dominer leurs émotions et il leur arrive de surréagir. Les différends sont amplifiés par la guerre. Mais les deux présidents ont décidé de les laisser derrière eux », résume une source ukrainienne proche du dossier.

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