Les dessous du départ du directeur du renseignement militaire

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Le général Eric Vidaud, directeur du renseignement militaire depuis sept mois, a été remercié par le chef d’état-major des armées. Conséquence de la myopie de la DRM sur l’invasion russe de l’Ukraine? Pas seulement.

 

Un coup de massue. Dans le petit milieu du renseignement français, l’éviction du général Eric Vidaud, patron de la Direction du renseignement militaire (DRM), a fait l’effet d’une bombe. Comme dévoilé le 3 mars par L’Opinion, l’ancien patron du Commandement des opérations spéciales (COS) s’est vu signifier son remerciement en début de semaine par le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées (CEMA). Cette mise à l’écart spectaculaire, en pleine guerre en Ukraine et moins de sept mois après la nomination du général Vidaud à la DRM, a évidemment été validée par l’Elysée. Mais la présidence de la République et l’état-major se sont vu imposer un agenda qu’ils n’avaient pas forcément désiré. Alors qu’ils poussaient à un départ à l’été, le DRM a préféré quitter immédiatement ses fonctions.

Comment expliquer ce remerciement? La raison largement invoquée est la myopie du renseignement militaire français sur l’invasion russe en Ukraine. De fait, la DRM n’a pas fait preuve d’une grande sagacité ces dernières semaines. Quand les services américains et britanniques annonçaient en janvier-février une invasion imminente du territoire ukrainien, les services français estimaient le scénario très improbable. « Les Américains disaient que les Russes allaient attaquer, ils avaient raison, résumait le général Thierry Burkhard dans Le Monde le 6 mars dernier. Nos services pensaient plutôt que la conquête de l’Ukraine aurait un coût monstrueux et que les Russes avaient d’autres options. » Selon L’Opinion, qui cite une source interne au ministère des Armées, le chef d’état-major des armées reprocherait notamment au DRM des « briefings insuffisants » et un « manque de maîtrise des sujets ».

Un fusible?

En interne, l’explication ne convainc pas totalement. « Vidaud est probablement le fusible d’un échec plus général, estime un familier du service. La DRM a parfaitement vu la montée en puissance du dispositif russe, comme ses homologues anglo-saxons. Sa conclusion, c’était que le coût d’une opération, en pertes matérielles et humaines, était trop lourd pour qu’une invasion soit rationnelle. C’est exactement ce que montre la situation actuelle. » Ce que la DRM n’avait pas, reconnaît la même source, c’est une certitude sur l’intention de Poutine d’y aller ou pas. « Pour avoir ce genre d’informations, il faut taper dans le premier cercle de Poutine, qui s’est drastiquement réduit ces derniers temps, poursuit-on de même source. Et ça, ce n’est plus du renseignement militaire, mais une opération d’infiltration politique. Donc le boulot de la DGSE, pas celui de la DRM. » En clair, si la DRM a été myope, elle n’est pas la seule à devoir changer de lunettes, estime-t-on en interne. « Au-delà du cas de la DRM, c’est tout le renseignement français, obnubilé par le terrorisme au Sahel et au Levant, qui a perdu ses capteurs à l’est de l’Europe et en Russie depuis vingt ans », confirme un expert du renseignement.

L’échec à prévoir l’invasion ukrainienne ne semble d’ailleurs pas être la seule cause du départ du général Vidaud. « Entre Vidaud et le CEMA, le contact n’est jamais bien passé, assure un familier de la DRM. Le général Burkhard a un profil très opérationnel, très direct: il aime bousculer, avancer vite, quitte à mettre des baffes. Ca ne cadrait pas avec le caractère plus politique, plus prudent, de Vidaud. » Selon un proche du dossier, une visite du CEMA en février dernier au siège de la DRM à Balard, juste avant l’invasion russe en Ukraine, s’est très mal passée. « Ca a quasiment tourné à l’inspection », résume la source à Challenges. Le sort du patron du renseignement militaire aurait été scellé à ce moment, l’invasion de l’Ukraine, lancée quelques jours plus tard, ne faisant qu’accélérer les choses.

Pour bien comprendre l’affaire, un petit retour en arrière est nécessaire. Actée en septembre 2021, la nomination du général Vidaud s’était faite dans des conditions très particulières. Le patron des forces spéciales n’était, à l’époque, pas candidat à la DRM. Selon le schéma envisagé initialement, c’est un autre officier, le général Bertrand Toujouse, qui devait débarquer à la tête du renseignement militaire. Cette nomination semblait assez naturelle: Toujouse, numéro deux de la DRM et même directeur par intérim après le départ du général Jean-François Ferlet, était un spécialiste reconnu du renseignement, passé par le « 13 », le prestigieux 13ème régiment de dragons parachutistes (13ème RDP), une unité des forces spéciales qui sert souvent de bras armé à la DRM.

La DGSE dézingue Toujouse

Mais en plein été 2021, l’Elysée change brusquement son fusil d’épaule. Exit Bertrand Toujouse: à la surprise générale, c’est le général Vidaud, au profil bien moins marqué renseignement, qui est bombardé à la tête de la DRM. Bertrand Toujouse, qui avait déjà commencé à faire ses équipes à la DRM, est quant à lui nommé à la tête du Commandement des opérations spéciales (COS)… à la place de Vidaud. Que s’est-il passé? « Les services de renseignement, DGSE en tête, craignaient qu’avec Toujouse à sa tête, la DRM remonte en puissance et vienne marcher sur leurs platebandes, décrypte un familier du dossier. En clair, Mortier (du nom du boulevard où se situe le siège de la DGSE, NDLR) a convaincu l’Elysée de sortir Toujouse. »

Cette guerre des services n’est pas nouvelle. Depuis sa création il y a trente ans, après une guerre du Golfe qui avait mis en évidence la faiblesse du renseignement militaire français, la DRM (2.100 agents) n’a cessé de chercher sa place. Statutairement placée sous l’autorité directe du chef d’état-major des armées, même si Emmanuel Macron lit régulièrement ses notes, elle a navigué, au gré des dirigeants, entre le statut de structure au service des armées en opérations, et des aspirations plus hautes de conseiller du prince, directement en lien avec l’Elysée. Le général Christophe Gomart, patron du service de 2013 à 2017, tente même une sorte de coup de poker, en essayant d’imposer la DRM comme un outil de renseignement directement en lien avec l’Elysée, au même titre que la DGSE.

Pour la « Boîte », très jalouse de ses prérogatives, la tentative du général Gomart est un crime de lèse-majesté. La DGSE n’aura de cesse de torpiller la montée en puissance de la DRM, et les ambitions de carrière de son patron. Mi-2017, le départ du général Gomart pour le privé (Unibail) et la nomination du général Jean-François Ferlet à la tête du service calment l’incendie. « La DRM est restée sous cloche depuis quatre ans, sans les grandes réformes nécessaires, résume un familier du dossier. On lui a dit clairement: votre boulot, c’est de compter les chars, pas de concurrencer la DGSE. » Entre la surveillance étroite de Mortier et la méfiance grandissante du chef d’état-major des armées, Eric Vidaud n’aura pas eu le temps d’imprimer sa marque à la DRM. Celle-ci, malgré des compétences techniques pointues, reste en crise existentielle.

Le général Montgros favori

Qui prendra la suite? Comme l’indique L’Opinion, le grand favori est le général Jacques Langlade de Montgros, ancien chef de corps du 1er Régiment de hussards parachutistes, qui vient de quitter le commandement de la mission de formation EUTM (European Union Training Mission) en Centrafrique. Un profil « pêchu », très apprécié du chef d’état-major des armées. Il n’en faudra pas moins pour remonter le moral au sein d’une maison en crise.

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