Après l’allocution de Donald Trump sur l’Iran, les Européens ne peuvent plus se réfugier dans le confort moral de l’impuissance.
Cette nuit, Donald Trump a posé, à sa manière brutale, une question que les Européens s’acharnent à esquiver. Dans son allocution du 1er avril, il a soutenu que les États-Unis approchaient de leurs « objectifs stratégiques fondamentaux » contre le régime iranien, tout en annonçant encore « deux ou trois semaines » de frappes très dures. Cette intervention a aussitôt ravivé les tensions sur l’énergie, les marchés et le devenir de l’alliance occidentale. Autrement dit, elle nous a brutalement rappelé une vérité que nous préférons oublier : le destin du Moyen-Orient n’est pas extérieur au nôtre.
On peut ne pas aimer Trump. On peut contester sa méthode, son style, son rapport de force, sa manière de tout ramener à l’épreuve de volonté. Mais il y a des moments où la question essentielle n’est plus celle du messager. Elle est celle du réel. Et le réel, aujourd’hui, est simple : le régime des mollahs n’est pas une abstraction lointaine. C’est une puissance de guerre, de déstabilisation, de terreur par procuration, de chantage énergétique et d’empoisonnement idéologique. Sa menace pèse sur Israël, sur le Golfe, sur le Liban, mais elle nous a déjà frappés, nous aussi, par le terrorisme, par l’intimidation, par l’entrisme islamiste, par la corrosion lente de nos sociétés.
L’Europe, face à cela, a pris l’habitude d’un rôle qui la déshonore : commenter le courage des autres depuis le balcon de sa bonne conscience. Elle moralise beaucoup, agit peu, puis se scandalise du prix de l’essence (oubliant le poids fiscal qui l’accompagne en France!) comme si la liberté devait toujours lui être livrée à domicile, sans effort, sans risque, sans renoncement. Le problème n’est pas seulement notre faiblesse. Le problème est notre goût pour une faiblesse mise en scène comme une supériorité morale.
C’est ici qu’il faut relire François Mitterrand. En novembre 1983, dans un moment où l’Europe se trouvait déjà sommée de choisir entre l’illusion pacifiste et la lucidité stratégique, il disait ceci : « la paix, ce n’est pas un don qui tombe du ciel, cela se gagne ». Et encore : « Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera à notre place. Il y faut encore de la résolution, du courage ». Ces mots n’ont pas vieilli. Ils nous jugent.
La paix ne consiste pas à fermer les yeux jusqu’à ce que l’orage passe. Nous avons fait de la lâcheté une posture tempérée, presque polie, comme si l’abdication devenait honorable dès lors qu’elle s’exprime dans le langage du scrupule. Mais la paix ne consiste pas à transférer indéfiniment à Washington, à Jérusalem, ou à Abou Dhabi et d’autres, le soin d’affronter ce que nous n’osons même plus nommer. La paix suppose parfois d’accepter un coût immédiat pour éviter un péril plus grand. La question est donc d’une simplicité presque brutale : sommes-nous prêts, nous Européens, à payer quelque chose — fût-ce provisoirement — pour réduire une menace qui concerne directement notre sécurité ? Sommes-nous prêts à moins prendre le volant, à moins prendre l’avion, à supporter pendant quelques semaines une énergie plus chère, si cela signifie une chance réelle d’affaiblir durablement un régime qui a fait de la déstabilisation régionale, de l’antisémitisme d’État et de l’exportation de la violence un instrument de puissance ?
Le courage est toujours accusé d’être imprudent par ceux qui ont fait de la prudence le masque de leur abdication. Pourtant le vrai risque, aujourd’hui, n’est pas dans l’effort consenti. Il est dans l’habitude de reculer. Il est dans cette lâcheté molle qui s’indigne des conséquences de la force, mais s’accommode très bien des conséquences de la capitulation. Il est dans cette Europe qui veut encore jouir de l’histoire alors qu’elle a cessé de vouloir l’assumer.
Le Wall Street Journal, ce matin, a au moins le mérite de poser crûment les questions que beaucoup, en Europe, veulent éviter : si l’Iran est un danger stratégique pour l’Occident, pourquoi l’Amérique devrait-elle seule en porter le coût, pendant que les Européens s’abritent derrière les procédures, les communiqués et les sermons ? On peut discuter la réponse. On ne peut plus feindre de ne pas entendre la question.
Et cela nous ramène au Liban.
Car le Liban devra lui aussi sortir de son grand mensonge commode : celui qui consiste à tout expliquer par un prétendu expansionnisme israélien, comme si la destruction de l’État libanais n’avait rien à voir avec trente années de loyaux services rendus aux mollahs par une partie décisive de sa classe dirigeante. Le Liban n’est pas seulement une victime collatérale de la stratégie iranienne. Il a été, par ses renoncements, ses complicités, ses clientélismes armés, l’un des instruments de cette stratégie.
Il faudra bien qu’une partie des Libanais trouve enfin le courage de regarder en face la question qu’elle évite depuis trop longtemps : on ne viendra pas à bout du Hezbollah sans s’attaquer aussi à ses protecteurs, à ses partenaires, à ses blanchisseurs politiques, à ceux qui ont donné à la capture terroriste du pays son habillage institutionnel, parlementaire et prétendument respectable. Il ne suffit pas de dénoncer la milice ; il faut aussi briser le système qui l’a rendue intouchable.
Cela commence par cesser de ménager ceux qui, depuis le cœur même de l’État, ont servi de clé de voûte à cette emprise. Nabih Berri n’est pas une figure accessoire de la tragédie libanaise. Il est l’un des noms centraux de sa confiscation. Et tant que les Libanais continueront à traiter comme un simple acteur du jeu communautaire celui qui a été l’un des pivots de la paralysie, de l’impunité et de la domestication des institutions, ils parleront de souveraineté sans jamais commencer à la reconquérir.
La vérité est sévère, mais elle libère : le courage n’est pas un romantisme. C’est un calcul lucide. Il consiste à comprendre qu’un risque assumé à temps coûte parfois moins cher qu’une lâcheté prolongée. Mitterrand avait raison : la paix se gagne. Elle ne tombe pas du ciel. Et les peuples qui refusent d’en payer le prix finissent toujours par payer davantage encore celui de leur servitude.
