Le compromis Frangié a fait les frais du clivage réformateurs-conservateurs à Téhéran

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Le Hezbollah ne veut pas d’un président de la République, dans la mesure où l’Iran compte bien garder cette carte en main, affirme un ténor du 14 Mars. La preuve indubitable de cela serait que le compromis présidentiel sur l’avènement du leader des Marada, Sleiman Frangié, à la présidence de la République – le fruit, selon un diplomate arabe basé à Paris, d’un accord entre l’Élysée et le président Hassan Rouhani dont Saad Hariri aurait été chargé de convaincre l’Arabie saoudite et ses alliés libanais – a été torpillé par l’aile dure iranienne, les gardiens de la révolution, par le biais du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Téhéran aurait eu peur des dessous du compromis et de sa portée, d’autant que l’Arabie saoudite n’a, en contrepartie, offert aucune concession sur le plan régional, à commencer par la Syrie. Des sources diplomatiques bien informées rapportent que le clivage entre conservateurs et réformateurs en Iran est à son summum à la veille de l’élection du Majlis iranien et des membres de l’Assemblée des experts, l’autorité la plus haute du pays, qui désigne le guide suprême. Or les réformateurs semblent distancer l’aile dure de six points, selon les sondages d’opinion précédant les élections, prévues pour le 26 février.

Lors d’un déjeuner qui a regroupé des pôles du 14 Mars chez le chef du bloc du Futur, Fouad Siniora, la semaine dernière, dans un restaurant de la capitale, l’une des personnalités présentes a mis l’accent sur le fait que le compromis Frangié n’est pas tombé, mais a été mis au congélateur en attendant le timing opportun sur le plan régional pour sa revitalisation. L’Iran n’est pour l’instant pas prêt à abandonner la carte stratégique de la présidentielle libanaise avant d’obtenir des gains régionaux et de savoir quel rôle lui sera dévolu. Pour les conservateurs iraniens, cette carte serait importante comme moyen de pression intérieur et extérieur. Il ne faut donc pas attendre des progrès à ce niveau avant des négociations régionales qui apporteraient des réponses aux questions de Téhéran.
(Lire aussi : Beyrouth affirme sa solidarité avec l’Arabie tout en réitérant sa politique de distanciation)Selon l’un des hôtes de M. Siniora, le compromis présidentiel s’est heurté à trois obstacles :
1 – Le Hezbollah n’a pas bloqué l’élection présidentielle pour accepter un président qui ferait partie de la formule actuelle. Se sentant traqué, le parti chiite, qui craint pour son avenir, notamment à la suite de l’intervention militaire russe en Syrie, vise à s’accaparer ce poste qui lui permettra de participer pleinement à la prise de décision. C’est en tout cas ainsi qu’il faut comprendre les déclarations du chef du bloc du Hezbollah, Mohammad Raad. Le soutien du parti chiite à la candidature de Michel Aoun vise, in fine, à préserver le blocage. C’est pourquoi le Hezbollah a répondu à l’initiative Hariri par un attachement encore plus fort à la candidature du chef du bloc du Changement. Les propos de M. Raad comportaient une menace contre Saad Hariri et visaient à souligner qu’un retour de ce dernier au pays ne saurait s’effectuer aussi facilement et requiert davantage de concessions de sa part.

2 – Les pôles chrétiens se neutralisent. Ils sont rivaux, mais se craignent également les uns et les autres. Il en résulte que les chrétiens n’ont plus de rôle dans l’élection du président, hormis un droit de veto ou de blocage, comme l’a prouvé la réaction au compromis. Le rapprochement Aoun-Geagea bloque l’échéance électorale, dans la mesure où aucun groupe chrétien ne peut plus échapper à ce binôme, à part quelques indépendants. Les autres ont des intérêts politiques et électoraux qui les poussent à rejoindre la nouvelle alliance, comme le montre la dernière position du parti Kataëb. Aucune partie échappant à cette alliance, même Bkerké, ne peut assurer de couverture au compromis, comme le montrent les dernières positions du patriarche maronite, qui a dû opérer le distinguo entre son soutien au compromis et son soutien à la candidature de Sleiman Frangié.

3 – Le pari sur des prises de position indépendantes de la part du président de la Chambre Nabih Berry vis-à-vis du Hezbollah au sujet de la présidentielle est erroné. Michel Aoun aurait évoqué, lors de sa dernière rencontre avec Hassan Nasrallah, le cas de Nabih Berry, affirmant que si M. Berry votait en faveur de M. Frangié, cela signifierait qu’il existe une répartition des rôles entre lui et le Hezbollah. M. Aoun a menacé, dans ce cas, de torpiller le document d’entente avec le parti chiite dans ce cas précis, affirmant qu’il n’accepterait aucune forme de duplicité de la part du Hezbollah. C’est ce qui a poussé Nabih Berry à faire marche arrière, personnellement, concernant le compromis Frangié. Partant, M. Berry reste l’otage du Hezbollah, et Walid Joumblatt ne peut que s’aligner sur sa position, d’où le refroidissement soudain du chef du Rassemblement démocratique. Le Hezbollah a donné le « la », et tout le monde a été contraint de suivre.

 

(Repère : Présidentielle : retour sur les temps forts d’une vacance qui perdure)

Tous ces éléments obstruent le succès du compromis Frangié, et contribuent même à le dynamiter, pavant la voie à l’avènement d’un président consensuel qui ne serait pas issu du clivage 14/8 Mars. Avant cela, cependant, a fait valoir l’un des participants au déjeuner, il faudra assister à l’affrontement entre le camp Frangié, soutenu par le Futur et une partie du 14 Mars, et le camp Aoun soutenu par le Hezbollah et les Forces libanaises, dans la mesure où le soutien de Samir Geagea à la candidature du chef du bloc du Changement est une option sérieuse. Or le Hezbollah tente d’éviter ce choc, dans lequel il laisserait des plumes, quel que soit le vainqueur.

Pour un diplomate libanais, le problème n’est plus, cependant, de savoir qui de MM. Aoun ou Frangié accédera à Baabda, mais le package deal qui accompagnera le nouveau président, et qui comporte la présidence du Conseil, la forme du cabinet, la répartition des portefeuilles, ainsi qu’une loi électorale fondée sur la proportionnelle, pas sur le scrutin majoritaire. Ces points n’ont pas encore fait l’objet d’un dialogue, ce qui sera fait d’ici aux deux prochains mois, sauf si des développements extérieurs dramatiques surviennent et sont à même d’accélérer le processus. Cela suppose un changement majeur en Iran à la suite des élections et la fin du conflit actuel saoudo-iranien. Le printemps pourrait donc apporter avec lui les prémices d’une nouvelle dynamique politique, plus claire, selon un diplomate occidentale. La seule certitude, c’est le maintien de la stabilité : nul ne veut prendre le risque d’y porter atteinte.

L’Orient Le Jour

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