Le clientélisme du Hezbollah prospère grâce aux dollars de l’ennemi américain

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Face à la crise au Liban, le parti chiite a accru ses aides sociales, une façon de calmer la grogne dans ses rangs. Jusqu’à quand?

 

À cent jours d’élections législatives cruciales pour l’avenir du Liban, alors que la communauté sunnite rivale du Hezbollah est orpheline après le retrait de son chef Saad Hariri, le clientélisme est lancé pour conquérir les cœurs des électeurs. Mais à ce grand classique, dans un pays où acheter des suffrages s’est toujours pratiqué, le parti chiite pro-iranien est bien parti pour gagner… grâce aux dollars de son ennemi américain qu’il arrive encore à se procurer, malgré l’arsenal de sanctions, imposé par Washington.

 

« Le dollar du grand Satan est devenu halal (licite en arabe) », sourit, pour illustrer ce paradoxe, un homme d’affaires, en costume-cravate, proche du « Parti de Dieu », qui domine la scène politique grâce à ses armes qu’il refuse d’abandonner depuis la fin de la guerre civile en 1990.

Dans un pays où la monnaie a chuté de près de 100 % en raison de la crise économique et financière qui secoue le Liban depuis deux ans, détenir des dollars ou mieux encore être payé en monnaie américaine est un luxe. « Tous ceux qui travaillent pour le parti sont payés en dollars qu’ils soient civils ou militaires », affirme au Figaro Mohammad Raad, le chef des députés du Hezbollah. Il ne veut pas révéler combien de personnes sont concernées : aux alentours de 50 000-60 000, selon certaines estimations, à hauteur d’environ 1 000-1 200 dollars par mois.

À côté de ce noyau dur, poursuit M. Raad, « depuis un an pour faire face à la crise, nous avons ajouté 100 à 200 dollars aux salaires en livres libanaises versés aux employés, et pas seulement chiites, des établissements de bienfaisance, de santé et des écoles qui opèrent dans les fiefs du Hezbollah », le Sud-Liban, la Bekaa dans l’ouest du pays et la banlieue sud de Beyrouth. « En tant que député, nous donnons même 50 dollars à nos gardes du corps pour augmenter leurs salaires payés par la Sécurité de l’État », sourit celui qu’Emmanuel Macron avait rencontré lors de ses voyages au Liban à l’été 2020 pour sortir le pays de la crise. Contrairement aux États-Unis et à de nombreux pays européens, la France ne considère pas le Hezbollah comme une organisation terroriste.

Tandis qu’en coulisses les États-Unis s’activent pour aider en espèces sonnantes et trébuchantes des ONG dans l’espoir d’injecter du sang neuf, les seules sur l’échiquier politique à espérer rivaliser avec le Hezbollah sont les Forces libanaises (FL), le parti chrétien farouchement hostile à la formation pro-Iran, financé par la très pieuse Arabie saoudite – ce que les FL démentent. Un autre paradoxe dans un Liban en décomposition.

« Après le retrait de Saad Hariri, les Forces libanaises cherchent à récupérer les voix sunnites, mais ils ont moins de ressources que le Hezbollah », constate l’ancien ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, un de leurs rivaux dans le camp chrétien.

Assis sous les portraits de ses maîtres à penser iraniens, l’imam Khomeyni et Ali Khamenei, l’actuel guide de la République islamique, Hashem Saffiedine lève le voile sur ce vaste édredon social, qui permet au Hezbollah d’amortir le choc de la crise.

Coiffé du turban noir des seyyed – les soi-disant descendants du prophète – l’homme ne parle pratiquement jamais à la presse étrangère. Depuis son immeuble sécurisé du quartier de Dahiyé au sud de Beyrouth, Hashem Saffiedine est le « premier ministre » d’un gouvernement chiite qui ne dit pas son nom, et certains le voient même succéder, le moment venu, à Hassan Nasrallah, le numéro un du « Parti de Dieu ». « L’an dernier, nous avons dépensé 50 millions de dollars en programmes sociaux », dit-il, le visage barré par un masque anti-Covid qui cache à peine une épaisse barbe poivre et sel.

Outre le réseau des magasins al-Nour réservés aux membres du parti (civils et militaires) qui peuvent s’approvisionner à prix réduit, le Hezbollah a lancé pendant la crise « la carte de l’imam Sajjad » qui permet à ses bénéficiaires d’acheter toutes sortes de denrées à bas prix. « Au moins 200 000 familles s’en sont vues remettre », assure Hashem Saffiedine, au terme d’un recensement minutieux des populations des régions contrôlées par le Hezbollah et de leurs revenus. Certains sunnites proches du parti en disposeraient également. Mais pour ses adversaires, ces réductions ne résultent que de l’exemption de TVA sur des produits venus de pays alliés du Hezbollah, la Syrie et l’Iran, et le nombre des bénéficiaires serait gonflé. Quoi qu’il en soit, ces aides concernent une proportion importante du million six cent mille chiites du Liban (36 % de la population, selon des statistiques des Nations unies, face au 34 % de sunnites, 24 % de chrétiens, le reste formant la minorité druze).

En ces temps de vaches maigres, la formation pro-iranienne a intérêt à apparaître comme la mère nourricière de la communauté chiite, un des trois piliers de son pouvoir avec ses armes et ses alliés politiques sur la scène locale.

Dans ses bastions du Sud et encore plus dans la Bekaa, où la structure tribale lui échappe parfois, un certain mécontentement affleure. « Ces régions sont gérées par une commission où siègent un représentant du Hezbollah, un membre de son allié chiite Amal et un responsable des renseignements militaires qui n’est en général pas hostile au Hezbollah », décrypte un expert chiite. « Sur place, ajoute ce dernier, les chiites souffrent comme les autres confessions. Ils reprochent au Hezbollah de soutenir politiquement Nabih Berri le chef d’Amal et président du Parlement qui personnifie la corruption, et ils dénoncent aussi le veto du Hezbollah à une enquête sur l’explosion au port de Beyrouth qui a tué 200 personnes en 2020. »

Même si son argent n’est pas dans les banques libanaises, celui de certains de ses financiers l’est ou l’a été plutôt, car leur épargne a fondu avec la dévaluation vertigineuse de la livre. C’est le cas de ses bailleurs de fonds de la diaspora chiite d’Afrique, dont les fortunes, évaluées parfois à plusieurs dizaines de millions de dollars, se sont évaporées. De quoi rendre furieux certains d’entre eux.

Avec les nouvelles sanctions américaines imposées à son sponsor iranien à partir de 2018, l’aide mensuelle de Téhéran a été ramenée de 65 millions de dollars à 40 environ. En parallèle, « les Américains ont exercé des pressions énormes sur les hommes d’affaires chiites d’Afrique, leurs transferts bancaires sont impossibles maintenant, mais nous disposons de nos propres moyens pour avoir des dollars », assure Hashem Saffiedine. Suffisamment en tout cas pour que Qard al-Hassan, leur banque qui n’en est pas vraiment une (l’intérêt y est prohibé), accorde l’an dernier 75 000 prêts pour un montant total de 200 millions de dollars.

Selon plusieurs sources, du cash arrive toujours d’Afrique par valises à l’aéroport de Beyrouth, contrôlé par le Hezbollah, au grand dam des pays occidentaux dont les plans de réforme prévoient justement un contrôle étatique de l’aéroport. Mais « ce que les Américains ne veulent pas comprendre, c’est que beaucoup de nos moyens viennent des gens eux-mêmes au Liban ou ailleurs, prétend Hashem Saffiedine. 70 % de nos programmes sociaux sont financés ainsi. Et à travers l’importation du diesel et du gaz iranien qui a bénéficié à 275 000 familles de toutes confessions et 1 500 entités comme des hôpitaux et des écoles, nous avons voulu faire passer un message aux Américains que nous avions d’autres options pour rester populaires », ajoute le chef du « gouvernement » Hezbollah. « Le fait que les Israéliens n’ont pas ciblé les bateaux iraniens qui acheminaient ces marchandises nous a également montré qu’ils n’étaient pas prêts à la guerre. »

Leurs opposants et de nombreux Libanais les accusent toutefois de se financer en produisant dans la Bekaa le long de la frontière syrienne du Captagon, une amphétamine exportée ensuite dans les pays du Golfe. « C’est un tissu de mensonges, notre religion nous l’interdit », jure Hashem Saffiedine. Selon un expert économique occidental, « le Hezbollah continuerait également de se financer grâce au marché du diamant en Afrique ». « Les Américains nous accusent maintenant d’être un cartel criminel », sourit Hashem Saffiedine.

Aux prochaines élections, de nombreux chiites pourraient s’abstenir – 45 % déjà lors des dernières législatives. Une façon douce d’exprimer leur mécontentement. « Moi, je voterai pour le Hezbollah, confie la docteur Rahil Hajj Sleiman de l’hôpital Saint-Georges dans le sud de Beyrouth. Je veux une résistance forte. La résistance, ce n’est plus comme avant contre l’occupation du Sud par Israël, c’est une autre forme de résistance, contre les États-Unis et leurs alliés qui nous asphyxient avec leurs sanctions, mais ils n’ont pas compris qu’asphyxier le Hezbollah, c’est asphyxier le peuple. »

LE FIGARO

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