L’autre richesse de l’Arabie saoudite

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Riyad mise sur l’immense site antique d’Al-Ula pour ouvrir le pays au tourisme haut de gamme. Un enjeu politique majeur pour le prince héritier Mohammed Ben Salman

 

AL-ULA (ARABIE SAOUDITE)- envoyé spécialDans le nord-ouest de la péninsule arabique, en plein désert, à 1 000 kilomètres des tours de, les Saoudiens investissent dans un nouveau filon. Sa valeur ne se mesure pas en barils de pétrole mais en regards éblouis et en silences béats. L’endroit s’appelle Al-Ula, et c’est une mine d’or : un territoire grand comme la Belgique et quasiment vierge, jalonné de tombeaux antiques taillés dans la roche, de graffitis plurimillénaires, de palmeraies verdoyantes et de concrétions aux formes spectaculaires.

Ce trésor jailli des sables, jumeau de la célèbre nécropole nabatéenne de Pétra, dans le sud de la Jordanie, devrait bientôt briller sur la carte du tourisme mondial. Avec l’aide de la France, le royaume a entrepris de le transformer en une destination de voyage haut de gamme, mêlant villégiatures de luxe, découverte de l’Arabie préislamique et expéditions au grand air.

Lancé il y a bientôt deux ans, le projet a commencé à se concrétiser cet hiver. Une série de concerts ont été organisés au milieu des rochers, avec en têtes d’affiche le pianiste chinois Lang Lang, le violoniste français Renaud Capuçon et le ténor italien Andrea Bocelli. Echelonnés sur plusieurs week-ends, entre décembre et février, ces récitals et les activités organisées en parallèle ont attiré près de 30 000 amateurs de musique et de vieilles pierres, venus de 30 pays différents. Cet échantillon-test, logé dans des camps bédouins cinq étoiles, s’est prêté de bon cœur aux strictes traditions locales, notamment le port de l’abaya, le manteau noir imposé aux femmes.

Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, alias « MBS », s’est rendu sur place le 10 février. Pour lui, le développement du site tombe à pic : c’est l’occasion de remettre en avant ses ambitions modernisatrices, éclipsées par l’assassinat, début octobre à Istanbul, d’un journaliste saoudien, Jamal Khashoggi, par des barbouzes venues de Riyad. A l’instar de Neom, la cité futuriste à 500 milliards de dollars en chantier plus au nord, Al-Ula a vocation à être le porte-étendard d’un pays qui change.

La légende de la chamelle

Car en Arabie saoudite, le tourisme ne va pas de soi. Une grande partie de la société, nourrie de rigorisme wahhabite, a grandi dans l’idée que le culte des antiquités est une activité idolâtre, surtout quand il s’agit de reliques antéislamiques. L’entrée des étrangers sur le territoire national a longtemps été limitée à quelques catégories de personnes très précises, comme les riverains du Golfe, les pèlerins musulmans et les hommes d’affaires. Passer outre cette règle non écrite, c’était souiller le berceau de l’islam. Ou du moins s’exposer à cette accusation.

Le volontarisme de MBS, pressé de diversifier l’économie pour pallier la baisse des cours du pétrole, et la mise au pas du camp ultra-conservateur, dont plusieurs figures ont été arrêtées, ont levé en partie ces blocages. Le visa de tourisme à proprement parler se fait toujours attendre. Mais à l’occasion d’événements exceptionnels, comme le match de football Milan AC-Juventus Turin, disputé mi-janvier à Djedda, ou le festival de musique d’Al-Ula, des permis d’entrée de deux semaines sont désormais distribués aux étrangers.

« Nous avons tellement plus à offrir au monde que du pétrole », se réjouit Fayiz Al-Juhani, l’un des guides du site, ravi de voir sa fréquentation progresser. « Cet endroit fait partie de notre patrimoine, ces pierres racontent notre histoire », poursuit-il en déambulant au milieu de parois rocheuses couvertes d’inscriptions énigmatiques. Des invocations religieuses, gravées il y a environ 2 500 ans, dans un dialecte nord-arabique. « Toutes ces écritures forment une bibliothèque à ciel ouvert. C’est un lieu magique que j’aimerais faire découvrir au monde entier », poursuit M. Al-Juhani.

Parce qu’elle était située sur la route de la myrrhe et de l’encens, qui remontait de l’Arabie heureuse – l’actuel Yémen – jusqu’aux ports de la Méditerranée, l’oasis d’Al-Ula joua un rôle important dans l’Antiquité. Elle fut la capitale des royaumes lihyanite et dadanite (du VIe au Ier siècle av. J.-C., approximativement), implantés dans le nord de la péninsule arabique. Elle prospéra ensuite sous les Nabatéens (du Ier siècle av. J.-C. au IIe siècle ap. J.-C.), une civilisation brillante qui avait sa propre langue et sa propre monnaie. Du temps des Romains, l’oasis servit même de poste militaire, à l’extrémité sud de leur empire.

Mais contrairement à Pétra, la capitale des Nabatéens, les sépultures rupestres d’Al-Ula, connue aussi sous le nom de Mada’in Saleh, ont été abandonnées au silence du désert. En plus du tabou pesant sur le tourisme international, le site a pâti d’une vieille légende préislamique, suffisante pour en faire un lieu maudit aux yeux d’une partie des Saoudiens.

L’histoire parle d’une chamelle miraculeuse, offrant du lait en abondance, qu’un prophète aurait donnée à une peuplade locale, les Thamoudéens. Mais ceux-ci, en signe de refus de se convertir au monothéisme, auraient tué l’animal, attirant sur eux la malédiction divine. On dit que plusieurs siècles plus tard, de passage dans l’oasis, Mahomet aurait interdit à ses compagnons de boire l’eau des puits et de prier près des tombeaux.

Cette croyance, colportée par les religieux, a retardé la mise en valeur du site. Celui-ci, après avoir sombré dans l’oubli, avait été redécouvert en 1907 par deux pères dominicains français. Mais il a fallu attendre le milieu des années 1980 pour que les tombeaux soient dégagés des sables et nettoyés, notamment Al-Fareed (« l’unique »), le plus monumental d’entre eux, sculpté dans un énorme cube de roche ocre. Un travail plus scientifique (inventaire, cartographie et fouilles) n’a pu commencer qu’au début des années 2000, sous la direction d’une équipe franco-saoudienne.

« Au début, la légende de la chamelle était encore très prégnante, se remémore l’archéologue franco-libanaise Laïla Nehmé, l’âme de ce chantier, auquel elle a consacré plus de quinze ans de sa carrière. Les ouvriers de confession musulmane s’éloignaient du site pour faire leur prière. On ne pouvait pas rester sur place après 15 heures. » Avec son tonus, son look de garçonne et sa parfaite maîtrise des codes arabes, « Dr. Laïla » inspire un respect immédiat aux habitants d’Al-Ula. « Au point que certains d’entre eux la considéraient au début comme une envoyée divine », sourit un diplomate français.

A l’époque, ceux qui osent s’aventurer sur ce terrain se comptent sur les doigts d’une main : une poignée de Saoudiens ouverts d’esprit et quelques expatriés fanas de désert et d’expéditions en 4 x 4. « Un jour, je photographiais l’intérieur d’un tombeau sans faire de bruit, se souvient Mme Nehmé. Des Saoudiens sont entrés, pensant être seuls sur le site. Quand ils m’ont vue, ils ont poussé un hurlement. Je leur ai causé la frayeur de leur vie. »

Les mentalités commencent à changer à la fin des années 2000, sous l’impulsion de la Commission saoudienne pour le tourisme et l’archéologie, dirigée alors par le prince Sultan Ben Salman Ben Abdelaziz, fils de l’actuel souverain et demi-frère de MBS. Cet ex-pilote de chasse, âgé aujourd’hui de 62 ans, qui fut, en 1985, le premier Arabe à voler dans l’espace, passe pour l’intellectuel éclairé de la famille royale. A sa descente de la navette américaine Discovery, il était allé voir le grand mufti de l’époque pour lui expliquer que la Terre, contrairement à ses vues, n’était pas plate.

Expertise française

En 2008, le prince astronaute obtient que la nécropole soit inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco, une première pour le royaume. Trois ans plus tard, un aéroport ouvre au sud de l’oasis, mettant les ruines nabatéennes à deux heures de voyage de Riyad, alors que douze heures de voiture étaient jusque-là nécessaires depuis Djedda. En 2013, autre étape-clé, Sultan Ben Salman obtient que deux oulémas (savants musulmans) se rendent à Mada’in Saleh et lèvent la fatwa pesant sur le site.

Le flux de visiteurs s’amplifie, atteignant 20 000 à 30 000 personnes par an, un chiffre toutefois modeste par rapport au demi-million de touristes de Pétra. « Faire comprendre aux gens que le tourisme ne va pas détruire leur pays est un processus long et compliqué », confiait le prince Sultan, lors d’une rencontre en 2016. « La société va à son rythme, remarque aujourd’hui Laïla Nehmé. Quand la ligne aérienne Riyad-Al-Ula a ouvert, les femmes se mettaient toutes à l’arrière de l’avion et les hommes tous à l’avant. La séparation des sexes était respectée. Désormais, tout le monde se mélange. La modernisation du pays entraîne des évolutions sociales naturelles. »

Le développement du site est passé, en 2017, entre les mains d’une structure ad hoc, la Royal Commission for Al-Ula (RCU). Une entité rattachée directement à MBS, exempte des lourdeurs bureaucratiques saoudiennes. L’équipe est dirigée par un fidèle du prince héritier, Amr Al-Madani, un trentenaire aux méthodes de management à l’américaine, qui s’occupait auparavant du secteur du divertissement.

La RCU travaille de concert avec une autre structure ad hoc, l’Agence française pour le développement d’Al-Ula. Montée en 2018, à la demande de MBS, financée par Riyad et dirigée par Gérard Mestrallet, l’ex-PDG d’Engie, elle vise à faire profiter le royaume de l’expertise hexagonale en matière de tourisme. Ce partenariat, dont la France espère qu’il lui donnera une part prépondérante des contrats, a commencé à porter ses fruits : la conception du principal hôtel a été confiée à Jean Nouvel, l’architecte fétiche des princes du Golfe, qui fut chargé du design du Louvre Abou Dhabi et du Musée national du Qatar.

Porté par le succès du festival, le duo franco-saoudien voit grand : des musées, des sentiers de randonnée, des voies d’escalade, une connexion avec les stations balnéaires en projet sur la mer Rouge, des ateliers d’artiste… Le tandem vise une clientèle aisée, cultivée, désireuse de dépasser les clichés sur le royaume : 2 millions de voyageurs sont espérés à l’horizon 2035. « Le changement est sidérant, témoigne un expatrié français, présent dans le pays depuis sept ans. La première fois que je suis allé à Mada’in Saleh, je ne le disais pas fort, car le lieu était perçu comme haram[« illicite »]. Aujourd’hui, les guides ne cessent de vanter un carrefour des civilisations. On est passé d’un extrême à l’autre. »

Reste à savoir quand le visa de tourisme sera introduit. Annoncé pour l’année dernière, ce sésame est désormais attendu dans trois à cinq ans, dit M. Al-Madani. Le temps que la capacité hôtelière d’Al-Ula, actuellement de 250 lits, ait augmenté, et peut-être aussi que la fable de la chamelle se soit définitivement évanouie. En se rendant sur place, Mohammed Ben Salman a mis son poids politique dans la balance. Après l’affaire Khashoggi, il est plus que jamais dans son intérêt de faire découvrir au monde d’autres facettes de son pays.

LE MONDE

 

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by Benjamin Barthe time to read: 8 min
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