« Je regarde Beyrouth et ne sais plus ce qu’il nous reste comme pays »

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Une déflagration dans un stock de nitrate d’ammonium, ressentie jusqu’à Chypre, a fait plus de 100 morts et près de 4000 blessés, laissant la capitale libanaise mutilée et ses habitants sous le choc

 

 

BEYROUTH- correspondanceDes voitures se sont garées en catastrophe. Des hommes et des femmes en sortent en courant, crient, implorent les soldats déployés devant l’un des accès menant au port de Beyrouth de les laisser passer. Mais l’officier reste ferme. Il y a trop de morts et de blessés sur le site de la terrifiante explosion qui a secoué la capitale libanaise, mardi 4 août, en fin d’après-midi. La route n’est ouverte qu’aux secours et aux véhicules militaires qui filent à toute allure.

Ziad, la cinquantaine, n’a pas pu franchir le cordon de sécurité. Il a les larmes aux yeux : « Mon frère travaille au port, je suis toujours sans nouvelles de lui. » Il tente, encore et encore, de l’appeler. Il voudrait que quelqu’un le rassure. En cet instant, personne ne le peut. Des colonnes de fumée montent dans le ciel, d’incessantes sirènes d’ambulance retentissent dans une ville sidérée, pétrifiée. Le bilan des victimes n’a cessé de grimper : mercredi matin, on compte plus de 100 morts et près de 4 000 blessés. Le bilan est provisoire.

Le 4 août 2020 comptera parmi ces jours de sang et d’horreur dont les Libanais se souviendront à jamais. Chacun se rappellera de ce qu’il faisait peu après 18 heures, lorsqu’une gigantesque explosion a retenti et s’est fait entendre bien au-delà du centre de la ville, dont le port est tout proche. Pour Akram Al-Moussaoui, ce sera ce moment où il s’apprêtait à rejoindre son domicile à Chiyah, dans la banlieue de Beyrouth. « Parce qu’on a peu de travail en ce moment, j’étais parti plus tôt de mon bureau, en face du port. A une demi-heure près, c’était peut-être fini pour moi. Je suis effondré pour tous ceux qui étaient dans le secteur, et qui y sont morts », dit-il, devant les locaux de son bureau qui ne ressemble plus qu’à un magma de bois, de fer et de câbles.

Les rumeurs courent

Mardi soir, il y a eu d’abord une première explosion, suivie d’un nuage de fumée. Il a grossi, s’est strié de flammes, avant qu’une fulgurante détonation ne retentisse, entendue jusque dans les montagnes de l’arrière-pays beyrouthin, et qu’un énorme champignon ne s’élève, rougeoyant, dans le ciel. Ressentie jusqu’à Chypre, à 200 kilomètres, la détonation a suscité des scènes de panique dans de nombreux quartiers. « J’ai eu une peur bleue », dit Mahfouz, Syrien de 25 ans, ancien ouvrier au port, qui se trouvait à proximité. Des cris, des plafonds qui s’effondrent, des éclats de verre qui blessent les habitants dans leurs maisons. Et ce sentiment de n’avoir jamais vécu rien de tel, dans une ville qui a pourtant eu son lot de lourds malheurs, d’attentats et de scènes de guerre. Le souffle avait la force d’un séisme.

Dans la sidération, chacun essaie de se rassurer sur le sort de ses proches, en appelant. Mais les réseaux téléphoniques sont saturés. Les rumeurs courent : attentat ? Attaque aérienne israélienne, dans un climat de fortes tensions entre le Hezbollah et l’Etat hébreu ? Accident ? Wissam, qui vit dans le quartier de la Quarantaine, attenant au port, n’a pas le temps de suivre ni les murmures ni les nouvelles… « Jamais, jamais, je n’ai vu une chose pareille, pas même pendant la guerre. Et pourtant, on en a vécu de la violence. Je n’arrive toujours pas à réaliser. Mais tout ce qui m’importait, après l’explosion, c’était d’évacuer les gens et d’amener les blessés vers les hôpitaux. » Avec d’autres habitants du quartier, il s’affaire pendant plusieurs heures. « Il y a beaucoup de personnes âgées ici, et il n’y a pas d’ascenseurs dans nos immeubles vétustes : on les a portées dans les escaliers. »

Un vieil homme, légèrement blessé à l’œil et au bras, est revenu chercher des affaires avec sa fille après avoir été soigné. Il dormira ailleurs, ce mardi soir. Pas Wissam : il a trop peur que des pillards s’introduisent dans les maisons, profitant du chaos. Il montera la garde. D’autres silhouettes, chargées de petits baluchons, s’enfoncent dans la nuit noire à la recherche d’un endroit plus sûr : l’explosion a causé de lourds dégâts dans les habitations, et puis il y a cette odeur qui s’échappe du port, que l’on devine toxique et qui irrite la gorge.

Selon les déclarations faites mardi soir devant le conseil supérieur de défense par le premier ministre, Hassan Diab, les déflagrations ont été notamment causées par l’explosion de quelque 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium. Des stocks qui, selon lui, étaient présents « depuis six ans dans un entrepôt, sans mesures de précaution ». Le chef du gouvernement, qui a pris ses fonctions en janvier dernier, a promis que les responsables de ce drame devraient « rendre des comptes ».

La tête enserrée dans un bandage

Difficile d’y croire dans un pays où l’impunité est reine, où d’anciens chefs de guerre ont été amnistiés et occupent encore la vie politique, où ceux qui ont mené le pays à la faillite sont prêts à poursuivre la fuite en avant pour protéger leurs acquis. Sur les réseaux sociaux, des Libanais dénoncent une conduite criminelle derrière les conditions de stockage présumées. Dans un pays où les coïncidences sont rares, la rumeur lancinante sur d’autres causes possibles de l’énorme déflagration ne s’est pas estompée. « Comment savoir ce qui s’est passé ? », se demande Brahim, la chemise blanche ensanglantée, devant l’hôpital Rafic-Hariri, la principale structure sanitaire publique de Beyrouth, déjà mise à l’épreuve depuis plusieurs mois par le traitement des malades du Covid-19.

Le sang qui souille ses vêtements n’est pas le sien, mais celui de son amie, blessée, qu’il a accompagnée à l’hôpital, faute d’ambulance disponible. « Là où elle travaille, aux Souks de Beyrouth [un centre commercial luxueux], les vitrines se sont brisées. Je n’étais pas loin, j’ai ressenti le souffle énorme de l’explosion. J’ai couru pour la retrouver. » Un père sort de l’hôpital. Il tient dans ses bras son jeune enfant dont la tête est enserrée dans un bandage.

Torse nu, Islam, un marin égyptien, a été pour sa part blessé au ventre, au dos et au bras par la déflagration, alors qu’il se trouvait sur un navire en mer, attendant le feu vert pour entrer dans le port. Il ne se remet pas de la taille du champignon de fumée qui a suivi la détonation. Un responsable de sa compagnie interrompt l’entretien : il dit être sans nouvelles d’une dizaine de marins et fait le tour des hôpitaux à leur recherche. Dans la soirée, devant les caméras de télévision, d’autres familles brandissent des portraits de leurs proches, la voix emplie de détresse. Elles appellent à l’aide, elles veulent retrouver les leurs.

Colère et dégoût

Certains, à Beyrouth, ont passé des heures à pleurer, après le drame ; d’autres à trembler, tandis que l’explosion continuait de résonner dans les esprits. « Le bruit ne me quitte plus », lâche un petit vendeur de fleurs qui semble égaré dans cette nuit, à un feu rouge. Mais la colère monte, le dégoût aussi. Ils devraient redoubler s’il s’avère que c’est une négligence criminelle des autorités qui a conduit à ce cataclysme. Mais il y a aussi cette peur, à Beyrouth, qu’encore plus de chaos ne s’installe.

La tragédie a mutilé la capitale. Ses blessures se creusent dans l’obscurité. En découvrir les destructions, c’est faire un voyage apocalyptique dans un lieu où serait passée une tornade ou une guerre. Des débris de verre tapissent les rues des quartiers voisins du port. Des morceaux de pierres et d’acier au sol ont rendu certaines artères infranchissables. Des pelleteuses sont à l’œuvre pour déblayer. De la façade d’un immeuble, le moteur d’un climatiseur se balance dans le vide, retenu par un câble précaire, menaçant, rappelant ce danger qui plane toujours. Une fois la nuit tombée, l’armée a commencé à boucler plusieurs périmètres, autour du port et dans le centre.

« Qui nous aidera ? Quelle aide nous apportera l’Etat ? », se lamente Akram Al-Moussaoui, face au port. Qu’importe pour l’instant. La solidarité entre citoyens s’est, elle, déjà mise en marche. Devant l’hôpital Rafic-Hariri, Sidra Issa, une jeune fille syrienne qui vit en lisière de Beyrouth, à Bourj Hammoud, a répondu aux appels aux dons de sang. « Je suis prête à aider comme je le peux. A ouvrir notre maison à ceux qui en ont besoin. Je suis encore abasourdie. L’explosion était si forte que j’ai cru, au début, que cela avait eu lieu en bas de chez nous. Pour moi, il n’y a ni Syriens ni Libanais aujourd’hui ; on doit tous se prêter main-forte. »

Ce mercredi a été déclaré jour de deuil national. Le conseil supérieur de défense s’est dit favorable, la veille, a l’instauration de l’état d’urgence pour deux semaines. Un conseil des ministres doit se réunir au plus vite. De l’aide médicale promise par plusieurs pays est attendue dans la journée. Mercredi matin, de la fumée continuait de s’élever au-dessus du port. « On avait la crise économique, l’instabilité politique, le Covid-19, le plongeon de la livre libanaise, un pays en faillite. Je regarde Beyrouth, et je ne sais plus ce qu’il nous reste comme pays. Et je ne sais plus ce qui nous attend », s’émeut une dame, en état de choc, qui semble perdue dans le quartier du port.

LE MONDE

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« Je regarde Beyrouth et ne sais plus ce qu’il nous reste comme pays »

by Laure Stephan time to read: 7 min
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