Iran, BRIC(S), Occident et Eurasie(s)

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Durant l’homélie de la fête de l’Adha, le Mufti Jaafarite Suprême de la communauté chiite, cheikh Ahmad Kabalan, a dénoncé la situation du pays et demandé la formation urgente d’un gouvernement non inféodé à l’Occident et déterminé à prendre l’option stratégique tant souhaitée par le Hezbollah et ses alliés, à savoir rejoindre l’axe économique Chine-Russie-Iran des BRICS.

 

 

À écouter le Mufti Jaafarite, l’affaire serait entendue. Tous les maux du Liban viennent de l’axe du mal, ennemi de Téhéran, à savoir la triade USA-Union européenne- Pays arabes (certains). En soi, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Cheikh Ahmad Kabalan ne fait que reprendre le discours classique de la propagande de Téhéran, définissant l’ennemi comme étant situé « en Occident », c’est-à-dire à l’Ouest de l’Euphrate. Dans la logique de la géostratégie traditionnelle perse, l’Euphrate est la ligne de démarcation entre Orient et Occident. Les contrées situées entre l’Euphrate et la Méditerranée sont « à l’Ouest ». La République islamique d’Iran souhaite, pour son projet hégémonique impérial, intégrer ces « confins » occidentaux levantins dans son Orient qui inclut la Chine, la Russie et l’Inde. Cet Occident, ennemi déclaré de Téhéran, comprend Israël, les pays du golfe Arabique qui ont entamé un processus de normalisation avec lui, l’Europe occidentale et les États-Unis d’Amérique. C’est cet Occident-là que dénonce Cheikh Ahmad Kabalan dans son homélie du 10 juillet, en insistant sur le désastre que constitue, à ses yeux, la guerre en Ukraine pour l’Union européenne et l’Otan.

 

Toute traditionnelle que soit cette homélie, elle survient dans la foulée d’un événement sur lequel les analystes ne se sont pas beaucoup penchés, à savoir le quatorzième sommet des BRICS tenu à Pékin les 23 et 24 juin dernier, en présence de Xi Jinping et de Vladimir Poutine. Le discours inaugural du président chinois laissait transparaître un soutien au président russe, notamment dans sa guerre en Ukraine. Dès le 27 juin, l’Iran annonce, par le biais du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères, avoir déposé sa candidature pour intégrer les BRICS.

Parallèlement, le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères annonce à son tour que l’Argentine avait également demandé à rejoindre ce groupe. C’est dans un tel contexte géopolitique qu’il y a lieu de situer l’homélie du Cheikh Kabalan comme reflétant l’option géostratégique de Téhéran. L’État libanais est prié, ou sommé, de faire cap vers l’Orient de l’Euphrate, par les BRICS interposés, et d’oublier ses alliances traditionnelles méditerranéennes et occidentales qui lui seraient néfastes selon le haut dignitaire chiite.

BRICS: une brève histoire à succès?

En 2001, Jim O’Neill, expert chez Goldman Sachs, affirme de manière visionnaire que les économies du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine sont appelées à connaître une croissance rapide, d’où l’acronyme « BRIC » qui s’enrichira de la lettre « S » suite à l’adhésion de l’Afrique du Sud en 2011. Les faits lui donneront raison, ces pays connaîtront une ascension fulgurante dans l’économie mondiale. On laissera aux spécialistes le soin de décortiquer les chiffres disponibles sur la croissance de ces pays. On sait, d’après le FMI, que leur poids dans le PIB mondial est passé de 10% en 1990 à plus de 25% en 2018. La Chine se plaçait à la deuxième place derrière les États-Unis, avant le Japon et l’Allemagne. La Russie, quant à elle, se situe loin derrière, à la douzième place. En 2016, le même Jim O’Neill déclarait que ces pays (dits émergents) connaissaient une croissance plus importante que prévue, mais que leur acronyme BRICS pouvait se réduire au seul « C » de la Chine.

À la lumière de la guerre en Ukraine, se pose donc la question de savoir si les BRICS, en dépit de leurs diversités économiques et de la volatilité de leurs indices boursiers, sont à même de constituer un bloc géopolitique homogène de première importance sur l’échiquier mondial. Le monde, après l’Ukraine, sera-t-il bipolaire, tripolaire, multipolaire ? Dans un tel contexte, où se situent l’Union européenne et les pays de la Méditerranée?

OTAN v/s BRICS?

L’offensive de Moscou en Ukraine est en train de bouleverser la face de notre monde. L’Otan, qu’on croyait en état de léthargie, se réveille avec grand bruit contre le danger que constituerait la Russie de Poutine. Mais un monde bipolaire, ne signifie plus aujourd’hui un face-à-face entre Washington et Moscou et leurs alliés respectifs comme Paris, Londres, Berlin, Moscou etc. Qui dit Otan dit Washington; mais qui dit BRICS dit Pékin. Plus de quatre mois après l’invasion de l’Ukraine, on se retrouve face à une situation inédite. L’approvisionnement en céréales, en combustibles et autres matières de première nécessité, connaît un manque qui risque de mener à la famine dans les pays endettés ou en faillite, comme le Liban, sans oublier les difficultés dont ne manqueront pas de souffrir les peuples de l’Union européenne (UE).

Mais au-delà de ces considérations vitales, la configuration géopolitique est en train de changer. Le dollar est en pleine forme. Le rouble, malgré les sanctions américaines, se porte très bien. L’euro par contre vacille dangereusement. Les pays de l’UE redoutent l’hiver qui s’annonce tant le manque en combustibles risque d’aggraver la crise sociale.

L’Europe occidentale semble se chercher, elle s’agite de manière désordonnée. Le couple franco-allemand, pierre angulaire de la paix en Europe, est ébranlé. Depuis De Gaulle et Adenauer on se répartissait les rôles: à l’Allemagne l’économie, à la France la politique. Aujourd’hui, cet équilibre risque de se renverser. L’Allemagne se réarme et n’hésite pas à utiliser un langage de « puissance centrale ». La France, quant à elle, se trouve déstabilisée dans deux de ses constantes géostratégiques. D’une part, la spécificité de ses relations avec Moscou qui remontent à l’époque de De Gaulle et l’URSS. D’autre part, l’autonomie de sa sécurité qu’elle a su protéger d’une vassalisation totale vis-à-vis de l’Otan.

Emmanuel Macron peut-il encore infléchir les choses, dans l’intérêt de Paris, comme l’avait fait jadis François 1er qui s’était dépêché de négocier en 1536 les fructueux Traités des capitulations avec le sultan ottoman Soliman le Magnifique face à une Europe mobilisée contre ce dernier et scandalisée par une telle « alliance impie »? Quoi qu’il en soit, rien ne pourrait se faire aujourd’hui, tant que Vladimir Poutine est au pouvoir à Moscou.

Le troisième bloc et les différentes Eurasies

Ce survol rapide permet de poser la question de l’Europe occidentale après la guerre d’Ukraine, au cas où ce dernier pays n’est pas vite neutralisé pour devenir un tampon garantissant la sécurité européenne.

  • L’UE serait-elle une tête de pont atlantique face à la toute-puissance continentale des BRICS sous la direction de Pékin?
  • L’UE est-elle en mesure de constituer un troisième bloc, comme celui des non-alignés apparu en 1955 après la conférence de Bandung, au temps de la guerre froide? Ceci ne serait possible que dans le contexte d’un revirement géopolitique prenant en considération l’Europe ou l’Eurasie du Général De Gaulle allant « de l’Atlantique à l’Oural ». Aujourd’hui, une telle éventualité ne semble pas réaliste.
  • La Chine serait-elle disposée à appuyer la vision des idéologues de Moscou sur la construction d’une Eurasie ayant pour pivots les peuples slaves et les différents peuples turciques? Cela également paraît utopique. C’est ce point précis qui constitue le talon d’Achille de l’Eurasie dont rêve Alexandre Douguine.

Pour conclure

Si une conclusion doit être tirée des quatre mois de guerre en Ukraine, la plus réaliste serait de faire le pénible et douloureux constat des victimes de ce terrible conflit, à savoir le peuple ukrainien lui-même ainsi que l’Europe occidentale, berceau et perle de la civilisation moderne. De quoi demain sera-t-il fait? Nous ne le savons pas encore, mais il n’est pas impossible de voir émerger, au bout du compte, trois blocs géopolitiques:

  • Un puissant bloc américain entre les rives occidentales de l’Atlantique et orientales du Pacifique.
  • Un bloc chinois ou BRICS, sur les rives occidentales du Pacifique et celles de l’océan Indien.
  • Un bloc intermédiaire multipolaire allant de l’Atlantique à l’Oural si tant est qu’il soit possible de récupérer la Russie sans Poutine.

Ici Beyrouth

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