Giesbert : « De Gaulle croyait à la différence des civilisations »

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DOSSIER  Ce premier volume d’une histoire de la VE RÉPUBLIQUE insiste sur le génie du Général sans en occulter les zones d’ombre. Passionnant.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR Jacques de Saint Victor

Franz-Olivier Giesbert renoue dans cette « Histoire intime de la Ve République » avec ses grandes biographies de Mitterrand et de Chirac. Le journaliste fait œuvre d’historien dans cette remarquable saga qui sera composée de trois volumes, puisant aux meilleures sources ainsi que dans ses souvenirs personnels. Celui qui a connu tous les présidents de la Ve République, à l’exception de son fondateur, retrace avec un œil très neuf les grands épisodes qui ont conduit le pays au déclin dans lequel il est actuellement. Ce premier volume se concentre sur le sursaut gaulliste, dont il n’occulte pas les zones d’ombre, tout en sachant rendre au génie du Général sa dimension historique, tant dans sa capacité à fonder une nouvelle République qu’à sortir le pays de l’ornière algérienne. De Gaulle espérait trouver dans la construction d’une Europe à six un moyen de redonner à la France une nouvelle place dans le concert des nations, sans être dupe des dangers du projet fédéraliste. Un livre qui, dans le contexte actuel marqué par les grands enjeux « civilisationnels », nourrira brillamment le débat politique et historique. Car de Gaulle était bien différent de ceux qui se prétendent ses successeurs, à droite comme à gauche !

LE FIGARO. – Publier aujourd’hui cette Histoire intime de la Ve République semble répondre, selon votre introduction, à un sentiment d’urgence devant le déclin de la France ?

Franz-Olivier GIESBERT. – Vous conviendrez que la situation du pays est à peu près aussi dramatique qu’en 1958, avant le « sursaut » incarné par le général de Gaulle lors de son retour au pouvoir. Je voulais comprendre comment il avait fait et comment nous avions ensuite tout gâché pour en arriver là. Depuis, tout s’est délité et, le récit médiatique occultant l’essentiel, nous n’avons pas compris l’histoire que nous avons vécue. Il était temps de la raconter sans parti pris idéologique. Comme j’ai connu, à l’exception du Général, tous les présidents de la Ve République, et que j’ai été proche de gaullistes historiques comme Messmer, j’ai tout de suite été séduit par l’idée de mon éditeur, Ran Halévi, qui m’a proposé de mélanger mes souvenirs personnels et la grande histoire. Avec ce livre, j’ai voulu, après enquête et sans fausse modestie, dire des vérités trop longtemps obscurcies par la doxa.

Ce premier tome, consacré uniquement à de Gaulle, donne un portrait très original du Général, rappelant son génie sans occulter ses travers. Vous écrivez : « Sa mesquinerie donne parfois le vertige. »

Mes parents, qui étaient de gauche, détestaient le Général. Pour ma part, il a fallu qu’il meure, en 1970, pour que je me rende compte de tout ce qu’il avait apporté à la France. La somme d’Éric Roussel mise à part, de Gaulle a été surtout victime de portraits plus ou moins cuculs d’auteurs de gauche à la Lacouture ou Jackson, qui n’imaginent pas une seconde que le Général puisse se tromper ou mal faire. Moi, j’ai essayé de le sortir du formol et de la légende pour le restituer tel qu’en lui-même. Ce n’est pas remettre en question sa grandeur que de souligner son machiavélisme, ses fautes, ses mensonges. Cela n’ôte rien à son incroyable génie. Par exemple, quand on fait l’effort d’écouter ceux qui ont travaillé avec lui, on se rend compte qu’il n’était pas aussi monarchique que ses successeurs. Ce n’était pas la cour façon Louis XIV que chroniquait si drôlement Le Canard enchaîné. La force du Général est d’avoir toujours favorisé l’esprit critique, la liberté de parole. Il ne demande pas à ses serviteurs d’être serviles, au contraire. On peut lui tenir tête, il l’accepte… quand il ne s’en fout pas ! Ce qui me fascine, c’est sa capacité à changer d’avis. Il a le culte de l’intérêt général et ne lésine pas sur les moyens pour y parvenir. Mais s’il rencontre des oppositions qu’il juge justifiées, il remballe facilement ses projets. C’est un pragmatique. Comme Napoléon qu’il n’aimait pas beaucoup et qui disait : « On s’engage puis on voit. »

Vous insistez beaucoup sur l’épisode algérien. C’est une histoire au fond très mal connue des Français, qui sont soumis à une sorte de légende bien-pensante et autoflagellatrice. Comment expliquer ce déni au sujet de la guerre d’Algérie ?

 

L’histoire française de la guerre d’Algérie a été confisquée par une camarilla universitaire, à la solde du FLN, qui en a fait un copié-collé de l’histoire officielle algérienne. C’est pourquoi elle est malhonnête. Elle a entretenu les dénis ou les délires des élites françaises et on le voit encore avec les tristes exercices de repentance d’Emmanuel Macron. Dès la Libération, de Gaulle se prononçait en privé pour l’indépendance mais, dans les années 1950, la plupart des républicains, de gauche ou de droite, étaient partisans de l’Algérie française : « L’Algérie, c’est la France », disait Mitterrand. À quelques exceptions près, comme Germaine Tillion, les intellectuels ont concentré leurs tirs sur les fautes impardonnables de la France sans jamais dire un mot sur les horreurs commises par le FLN. Si ce livre peut servir à quelque chose, c’est au moins à faire exploser le ramassis de contre-vérités qui présentent en héros les dirigeants du FLN. À l’instar de Ben Bella ou Boumé­diène, ils ont presque tous sombré dans la corruption et la bigoterie islamiste ! Si l’Algérie est tombée si bas aujourd’hui, qui peut croire que c’est la faute des Français qui sont partis il y a soixante ans ! Il serait temps de mettre les pendules à l’heure et de rappeler que la France a gagné militairement la guerre d’Algérie et que de Gaulle a perdu politiquement la paix. D’où la rage des généraux sur le terrain, qui va expliquer la suite – et les « enfants perdus de l’OAS ».

Vous dites avoir eu, à 13 ans, une étrange passion pour le chef de l’OAS, Salan, et vous soulignez, après Soustelle et d’autres, que ces chefs de « l’Algérie française » étaient de vrais républicains car ils croyaient pouvoir intégrer les Arabes dans la nation française. De Gaulle, lui, n’y croyait pas du tout. Était-il raciste ?

Pas du tout. Toute sa vie prouve le contraire.

Il dit quand même à l’un de ses généraux qui le rapporte : « Voyons, Challe, ces gens-là ne sont pas comme nous. »

En réalité, il est un adepte, bien avant l’heure ou la lettre, de Samuel Huntington et de son Choc des civilisations, paru en 1996. Il pense qu’il y a des « civilisations » et qu’elles ne sont pas toutes compatibles entre elles. Il est le contraire d’un cosmopolite et d’un « multiculturaliste » contemporain. « Ces peuples, répète-t-il, n’ont rien à voir avec les nôtres. » Il dit à Peyrefitte : « Vous voyez un président arabe à l’Élysée ? » En outre, influencé par Mal­raux, qui prophétise dès 1956 une « poussée islamiste », il se méfie, pour ne pas dire plus, de l’islam qui, selon lui, risque de nous tirer vers le bas.

Aujourd’hui, pour préserver l’image consensuelle de De Gaulle, certains historiens remettent en question les mots que Peyrefitte prête à de Gaulle à propos de « Colombey-les-deux-Mosquées ». Ils laissent entendre que ce serait une invention.

Le témoignage de Peyrefitte est imparable et m’a été confirmé par de nombreux autres acteurs, comme Messmer à l’époque. Dans son livre, on entend, disaient-ils, la « voix » du Général. Au fond, de Gaulle trouve ridicule ce « faux universalisme » républicain qui, selon lui, confine à la bêtise. Il pense qu’avoir enseigné aux Arabes « nos ancêtres les Gaulois », ce n’était pas très « malin ». C’est pourquoi, estime-t-il, notre décolonisation est tellement plus difficile que pour les Anglais. Nous payons les niaiseries lancées en 1789. Au fond, ce sont les types de l’OAS comme Salan ou Jouhaud qui sont les héritiers de l’idéologie universaliste, alors que de Gaulle est plus proche du pragmatisme britannique d’un Burke : il y a des différences de culture. Pour lui, l’intégration des Arabes est un « attrape-couillon ». « On n’intègre pas les peuples avec leur passé, leurs traditions, leurs souvenirs communs de batailles gagnées ou perdues, leurs héros. » Nier ces différences nous a conduits dans une impasse. Encore aujourd’hui, on ne peut évoquer le débat civilisationnel sans passer pour « raciste ». Cela nous empêche d’avancer.

On sent, à vous lire, que le général de Gaulle était pressé de se débarrasser de l’Algérie.

Dès qu’il sent que le pays est prêt, pas question de perdre du temps : pour lui, en matière de décolonisation, « la seule victoire, c’est la fuite », comme disait Napoléon à propos de l’amour. Et c’est pour cela que de Gaulle rate la paix. Il donne tout au FLN qui est exsangue, alors qu’il n’a aucun doute sur la médiocrité de ses dirigeants, il néglige les modérés, il est au fond d’un cynisme atroce, notamment envers les harkis et les pieds-noirs qu’il méprise et auxquels il a longtemps menti sciemment. « Gouverner, c’est être dur », dit-il. Même en 1968, il veut faire ­tirer sur les émeutiers !

Vous écrivez qu’avec la pression démographique actuelle, « c’est le cauchemar du Général qui est en train de se réaliser » ?

De Gaulle s’est menti à lui-même. Après les accords d’Evian, pour faciliter le retour des pieds-noirs, en métropole, cet homme qui croit aux différences des civilisations a laissé les Algériens entrer en France sans limite ou presque.

Les élites n’ont pas compris de Gaulle. C’est un sujet que vous abordez à plusieurs reprises. Au fond, le Général s’estimera toujours en lutte contre les élites républicaines ?

Traumatisé comme Marc Bloch par la défaite de 1940, il a imputé celle-ci à la bourgeoisie. Pour lui, la grande majorité des élites républicaines était vichyste dans l’âme et elle l’est restée avec son culte des « accommodements raisonnables ». De Gaulle ne cessera de répéter qu’il a toujours été combattu par Vichy. Quand il perd son référendum en 1969, il estime que c’est encore la victoire de Vichy.

Il essaye de les combattre mais, à l’inverse de l’image qu’on en a, vous montrez qu’il est assez peu interventionniste dans les médias.

Ses ministres si, mais lui non. Au fond, il s’en fout, tout en vomissant les médias d’État, qui, selon lui, sont à gauche, voire communistes, depuis 1945 !

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Histoire intime de la Ve République :Le Sursaut
De Franz-Olivier Giesbert, Gallimard, 370 p., 22 €.
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