Dans le « non » du Hezbollah à Frangié, il faut entendre le « non » de l’Iran à la présidentielle

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Ce n’est pas tant le ton du discours du Hezbollah, mais davantage le lieu choisi par la formation chiite pour faire part de son opposition au compromis sur la présidentielle, qui a retenu l’attention des milieux politiques, hier. C’est sur le perron de Bkerké, le principal parrain de la solution consensuelle concoctée par Saad Hariri, que le Hezbollah, dont une délégation a été reçue hier par le patriarche Béchara Raï, a affirmé son « engagement moral » vis-à-vis de son allié chrétien, Michel Aoun, barrant ainsi la voie aux efforts fournis pour l’amener à lâcher ce dernier et adhérer au compromis censé mettre fin à la vacance présidentielle. « Personne ne nous a poussés à cet engagement. C’est un choix délibéré », a affirmé le président du conseil politique du parti, Ibrahim Amine el-Sayyed, au terme de l’entretien. Ses propos ont été interprétés comme le coup de grâce à l’initiative Hariri, et par la même occasion, au rêve du chef des Marada, Sleiman Frangié, d’accéder à la tête de l’État.

La délégation du Hezbollah avait d’ailleurs assuré le chef de l’Église maronite de son attachement à la candidature du général Aoun, lorsque Mgr Raï l’a priée de faciliter l’élection d’un président. Elle lui a expliqué que le Hezbollah ne va pas lui demander de se désister en faveur de Sleiman Frangié et qu’il se conforme à tout ce que le chef du bloc parlementaire du Changement et de la Réforme décidera à ce sujet.
(Lire aussi : Le Hezbollah à Bkerké : Notre appui à Michel Aoun relève de l’éthique politique)Le « non » indirect du parti de Hassan Nasrallah à la candidature du chef des Marada s’inscrit après tout dans le prolongement de l’escalade verbale à laquelle celui-ci a recours depuis quelque temps et reste lié à des considérations locales et internationales. Dans les milieux du 14 Mars, mais aussi dans les cercles proches de Clemenceau, on estime que le durcissement du Hezbollah reflète en réalité une opposition de Téhéran à l’élection d’un président de la République au Liban, tant qu’il n’a pas eu une « compensation » en retour. L’Iran, explique un responsable politique indépendant, souhaite un troc qui lui permettrait de gagner des points au plan régional et n’est pas prêt de galvauder le dossier par voie de conséquence. Il exige des pourparlers avec les États-Unis autour d’un « marché régional » que Washington a jusque-là refusé et continue de refuser, partant du principe qu’un « bazar » avec l’Iran est hors de question.

Dans ce contexte, un diplomate avance, en citant un responsable américain, que les États-Unis se suffisent de la signature de l’accord sur le nucléaire et d’une normalisation des relations avec l’Iran, et refusent l’idée de pourparlers autour de dossiers politiques régionaux, laissant à la Russie, à la France ainsi qu’aux États de la région le soin de s’atteler à cette tâche. Selon un observateur, les positions en flèche adoptées par Hassan Nasrallah, qui a multiplié les menaces et les avertissements, que ce soit en promettant des représailles après la liquidation d’un de ses cadres, Samir Kantar, près de Damas, ou en s’attaquant aux banques libanaises pour les amener à « se révolter » contre les lois internationales qui réduisent sa marge de manœuvre financière, sont autant de « messages négatifs » adressés à qui de droit à la veille des négociations internationales autour d’une solution politique en Syrie et d’un règlement au Yémen et en Irak, et avant le sommet franco-iranien de Paris. Le président français François Hollande doit, comme on le sait, avoir des entretiens fin janvier à l’Élysée avec son homologue iranien, Hassan Rohani.

(Repère : Les principales sanctions prises contre le Hezbollah dans le monde)
Le dossier de la présidentielle reste donc bloqué, en dépit des assurances des uns et des autres, selon lesquels la dynamique lancée par le chef du courant du Futur n’a pas été enterrée et devrait reprendre au début de l’année prochaine. Cet optimisme est tempéré par ceux qui pensent qu’il faudra attendre les résultats de l’entretien Hollande-Rohani pour voir si la présidentielle peut ou non être débloquée, sachant que le dirigeant iranien est en faveur de l’élection d’un chef de l’État au Liban, selon un diplomate occidental, mais qu’il se heurte à l’opposition farouche des conservateurs iraniens, notamment les gardiens de la révolution, qui refusent un déblocage « gratuit » de cette échéance.

Le Hezbollah reste ainsi attaché à un règlement qui ferait partie d’un package deal, dont Hassan Nasrallah avait fait état récemment et qui devrait porter, en plus de la présidentielle, sur la composition du gouvernement et sur la loi électorale. Bkerké et le 14 Mars rejettent, rappelle-t-on, une telle option et insistent pour qu’un chef de l’État soit élu en priorité. Dans les milieux du 14 Mars, on insiste sur le fait que l’attachement du 8 Mars à un package deal politique confirme que le Hezbollah et son parrain régional ne sont toujours pas prêts à débloquer le dossier de la présidentielle. Le 14 Mars considère que le parti chiite cherche à accroître ses acquis après avoir garanti le choix du futur président parmi les composantes de sa coalition. Il cherche notamment à asseoir sa présence au pouvoir en dirigeant de nouveaux postes-clés, voire à en obtenir la création de nouveaux, notamment une vice-présidence de la République qui serait attribuée à un chiite. Il fut un temps où il caressait l’espoir d’une Constituante qui lui permettrait d’atteindre ses objectifs. Aujourd’hui, c’est à travers un package deal que le Hezbollah cherche à réaliser ses desseins avec l’aide de dirigeants chrétiens à qui l’on reproche, dans certaines sphères politiques à l’étranger, de lui assurer les conditions dont il a besoin pour mettre ses projets à exécution.

L’Orient Le Jour

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