{"id":98934,"date":"2022-08-29T22:23:02","date_gmt":"2022-08-29T21:23:02","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=98934"},"modified":"2022-08-29T22:23:02","modified_gmt":"2022-08-29T21:23:02","slug":"se-suicider-en-se-divertissant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/se-suicider-en-se-divertissant\/","title":{"rendered":"Se suicider en se divertissant"},"content":{"rendered":"<div class=\"entry post-content entry-content single-entry iframe-loaded\">\n<div id=\"mep_0\" class=\"mejs-container mejs-container-keyboard-inactive wp-audio-shortcode mejs-audio\" tabindex=\"0\" role=\"application\" aria-label=\"Lecteur audio\">\n<div class=\"mejs-inner\">\n<div class=\"mejs-controls\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<h3><span style=\"color: #666699;\">Comme dans les romans noirs de Jabbour Douaihy, le<a style=\"color: #666699;\" href=\"https:\/\/icibeyrouth.com\/category\/liban\">\u00a0Liban<\/a>\u00a0actuel semble enlis\u00e9 dans un pi\u00e8ge tragique, une impasse dont il ne parvient pas \u00e0 sortir ou m\u00eame \u00e0 att\u00e9nuer les ravages qu\u2019elle entra\u00eene. La discorde permanente semble \u00eatre fondatrice de la soci\u00e9t\u00e9 libanaise. Une \u00a0\u00bb\u00a0fitna\u00a0\u00a0\u00bb\u00a0toujours recommenc\u00e9e et que le pays semble incapable de d\u00e9passer. Elle agit comme les t\u00e9n\u00e8bres \u00e9paisses et obs\u00e9dantes d\u2019un mal existentiel qui aurait fini par mettre fin au politique et transformer l\u2019\u00c9tat libanais en une d\u00e9pouille mortelle dont s\u2019arrachent les lambeaux des forces claniques, avides de rapines.<\/span><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"entry post-content entry-content single-entry iframe-loaded\">\n<p>Nul mieux que feu Jean Salem, l\u2019\u00e9minent \u00e9rudit libanais, n\u2019a su d\u00e9crire le pi\u00e8ge qui enferme le h\u00e9ros tragique et qui s\u2019applique parfaitement \u00e0 la situation libanaise actuelle o\u00f9 l\u2019impasse semble totale, sans issue possible. Dans l\u2019extrait suivant, il suffit de remplacer le h\u00e9ros par le Liban\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00bb Quelles que soient les formes multiples que puisse rev\u00eatir la th\u00e9matique du processus tragique [\u2026] il consiste toujours en une entreprise de d\u00e9sappropriation, de d\u00e9sint\u00e9gration : ali\u00e9n\u00e9, poss\u00e9d\u00e9 par une force ext\u00e9rieure qui tant\u00f4t proc\u00e8de par enveloppements insidieux et tant\u00f4t s\u2019abat sur sa proie en un rapt violent, le personnage tragique est un \u00eatre qui ne dispose pas d\u2019un espace de repr\u00e9sentation, de d\u00e9cision et d\u2019action [\u2026] les tentatives auxquelles il se livre pour se d\u00e9gager de l\u2019engrenage qui l\u2019enserre, bien loin de le lib\u00e9rer de l\u2019\u00e9treinte ach\u00e8vent de la refermer sur lui et de le bousculer vers l\u2019impasse fatale<a title=\"\" href=\"https:\/\/icibeyrouth.com\/liban\/116469#_ftn1\" name=\"_ftnref1\" data-cke-saved-href=\"#_ftn1\" data-cke-saved-name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a>\u00a0\u00ab\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Le Liban, tel le h\u00e9ros tragique, souffre d\u2019une privation d\u2019identit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat comme personne morale autonome. Il suffit de constater le peu de valeur qu\u2019on accorde aux textes constitutionnels ou \u00e0 la r\u00e8gle du droit et \u00e0 ses proc\u00e9dures l\u00e9gales. La crise actuelle de la magistrature est le signe r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019une telle d\u00e9solation. Quotidiennement, tous les m\u00e9dias se disputent le \u00a0\u00bb\u00a0privil\u00e8ge\u00a0\u00a0\u00bb des m\u00eames observateurs qui n\u2019ont plus rien \u00e0 dire. Leur bavardage, d\u00e9clam\u00e9 avec emphase et petits sous-entendus, n\u2019est que vaines cantillations d\u2019une parole qui a perdu sa raison d\u2019\u00eatre\u00a0: la fonction signifiante, un signe qui ne trompe pas sur l\u2019impasse existentielle totale de la trag\u00e9die libanaise. Le Liban semble dans l\u2019incapacit\u00e9 de transformer son propre cheminement de souffrance en un r\u00e9cit historique coh\u00e9rent et construire patiemment son avenir. Qu\u2019est-ce qui l\u2019emp\u00eache de d\u00e9passer l\u2019impasse de la contradiction dialectique et d\u2019aller vers le politique qui permet la r\u00e9solution des conflits\u00a0? Si le politique, comme histoire, n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 la port\u00e9e de l\u2019homme, il ne resterait plus \u00e0 la lign\u00e9e d\u2019Adam et d\u2019\u00c8ve qu\u2019\u00e0 se laisser enfermer dans un espace sans temps et se pr\u00e9cipiter dans les abysses imp\u00e9n\u00e9trables d\u2019une nuit sans issue.<\/p>\n<p><strong>Loisirs au milieu des d\u00e9combres<\/strong><\/p>\n<p>Oubliant l\u2019obscurit\u00e9 totale qui enveloppe le pays, l\u2019absence de services \u00e9l\u00e9mentaires comme la fourniture d\u2019eau courante, d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, de communications, et j\u2019en passe, certains \u00e9clatent de joie face aux lampions festifs de la saison estivale, avec son afflux d\u2019\u00e9migr\u00e9s et de touristes, ainsi que l\u2019animation d\u2019\u00e9v\u00e9nements multiples. On reprend quelque espoir en s\u2019extasiant devant le Liban \u00e9ternel, ses\u00a0<em>mana\u00efshs<\/em>\u00a0qu\u2019on pr\u00e9pare sur tous les clips Tik-Tok ou Instagram, sans compter les tables o\u00f9 s\u2019alignent les plats classiques des mezz\u00e9s, au son des airs de Fayrouz rappelant l\u2019\u00e2ge d\u2019or de jadis. On finit ainsi par souscrire \u00e0 l\u2019illusion de la r\u00e9silience libanaise dont on fait grand bruit\u00a0 relayant, ainsi, un certain discours du d\u00e9ni tellement humain de la triste r\u00e9alit\u00e9. On oublie cependant que tout ceci ne s\u2019appelle pas prosp\u00e9rit\u00e9 et ne fonde pas une \u00e9conomie. Le Liban de jadis fut prosp\u00e8re, non pas \u00e0 cause de ses mezz\u00e9s, de ses restaurants, de ses dancings, de ses plages ou de ses h\u00f4tels ; mais \u00e0 cause d\u2019une \u00e9conomie florissante s\u2019int\u00e9grant dans une politique g\u00e9n\u00e9rale d\u2019infrastructures efficaces, d\u2019un secteur bancaire inspirant une totale confiance, d\u2019une administration publique qui tremblait face \u00e0 la\u00a0<em>Cour des Comptes<\/em>, d\u2019une magistrature r\u00e9put\u00e9e pour sa rigueur et sa protection du droit, d\u2019une politique \u00e9trang\u00e8re soucieuse de garder le Liban \u00e0 l\u2019\u00e9cart des axes strat\u00e9giques tout en ne m\u00e9nageant pas sa remarquable diplomatie au service des pays arabes. Il est inutile d\u2019insister sur les institutions \u00e9ducatives et de soins m\u00e9dicaux que la prosp\u00e9rit\u00e9 a su faire \u00e9merger et dont tout l\u2019Orient a pu profiter. Les restaurants, les dancings, les plages, les h\u00f4tels de jadis \u00e9taient la cons\u00e9quence de la prosp\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, fruit d\u2019une gestion intelligente de la recherche du bien commun, et non sa cause.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, que signifie aujourd\u2019hui cette activit\u00e9 d\u00e9bordante de loisirs, agr\u00e9ables certes mais \u00e9ph\u00e9m\u00e8res\u00a0? Est-elle annonciatrice d\u2019une reprise imminente, fid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9putation du miracle libanais\u00a0? Tel n\u2019est pas le cas. Le propre du h\u00e9ros de la trag\u00e9die est de ne rien entrevoir au-del\u00e0 du constat d\u2019impuissance. Il sait qu\u2019il a perdu. Son \u00e9chec est total. La vraie sagesse, croit-il, est d\u2019en prendre conscience. Son univers demeure rempli de l\u2019arbitraire d\u2019un destin qui l\u2019\u00e9crase et qui pr\u00e9side \u00e0 tout, \u00e0 l\u2019image de l\u2019antique\u00a0<em>fatum<\/em>\u00a0qui \u00e9tait, tout \u00e0 la fois, fatalit\u00e9 (<em>deus fatum<\/em>) et providence (<em>bene placitum<\/em>). La victime, quoi qu\u2019elle fasse, demeure prisonni\u00e8re de sables mouvants qui, peu \u00e0 peu, l\u2019engloutissent. Sa d\u00e9faite est absolue. Tel semble \u00eatre le cas path\u00e9tique du Liban.<\/p>\n<p><strong>Impuissance du h\u00e9ros tragique<\/strong><\/p>\n<p>Que peut la victime d\u2019un tel processus contre la fatalit\u00e9 qui l\u2019\u00e9crase\u00a0? Le h\u00e9ros tragique pourrait choisir de fuir, si l\u2019\u00e9vasion est \u00e0 sa port\u00e9e. Il s\u2019en va ailleurs, loin du lieu o\u00f9 se joue le drame. C\u2019est ce que des dizaines de milliers de jeunes libanais ont choisi de faire. Ils renoncent \u00e0 leur pays o\u00f9 ils se sentent pi\u00e9g\u00e9s. Mais si l\u2019\u00e9migration n\u2019est point possible, une autre forme d\u2019\u00e9vasion est le renoncement \u00e0 soi-m\u00eame. Le h\u00e9ros r\u00e9sign\u00e9 choisit de faire face au tragique et d\u2019aller jusqu\u2019au bout du processus fatal, quitte \u00e0 se suicider. \u00c0 regarder le Liban, c\u2019est cette derni\u00e8re option qui semble \u00eatre celle de tous ceux qui sont encore l\u00e0 et demeurent prisonniers de forces politiques qui manipulent le sort du pays. Ce n\u2019est plus de la r\u00e9silience mais une r\u00e9signation qui se mue en accoutumance face au tragique et se substitue \u00e0 l\u2019ordre naturel des choses. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9\u00a0? On s\u2019arrange pour la fabriquer soi-m\u00eame, pour son propre confort. Il n\u2019y a pas d\u2019eau courante\u00a0? On accepte de l\u2019acheter aupr\u00e8s des r\u00e9seaux mafieux. On ne peut pas fabriquer le courant soi-m\u00eame\u00a0? On se fournit aupr\u00e8s des mafias des groupes \u00e9lectrog\u00e8nes de quartiers etc. Bref, on fuit le tragique, qui vous tient en otage et contrecarre la recherche du bien commun, en assurant un minimum de confort personnel quitte \u00e0 enrichir encore plus les mafias. On se r\u00e9signe, on s\u2019accoutume aux t\u00e9n\u00e8bres, on oublie la cit\u00e9 et la r\u00e9gulation de son vivre-ensemble. C\u2019est ainsi que meurt le politique, par le suicide. L\u2019impasse institutionnelle et politique libanaise est la plus parfaite image du suicide du h\u00e9ros tragique.<\/p>\n<p><strong>Le divertissement comme suicide<\/strong><\/p>\n<p>Mais il existe une autre forme de suicide. C\u2019est celle du \u00a0\u00bb divertissement \u00a0\u00bb au sens de Pascal. Habituellement, nous comprenons ce terme comme jeux et amusements. Pascal lui donne un sens plus profond : l\u2019ensemble des stratag\u00e8mes permettant inconsciemment \u00e0 l\u2019homme d\u2019esquiver la conscience de sa mis\u00e8re. C\u2019est ce qui ressort des images color\u00e9es et chatoyantes de cette saison estivale libanaise. Pour supporter l\u2019insupportable, le Liban n\u2019a d\u2019autre solution que de se distraire et se laisser aller aux d\u00e9lices de l\u2019h\u00e9donisme. Jouissance sans d\u00e9sir, mais jouissance quand m\u00eame,\u00a0 qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec la r\u00e9silience de la prosp\u00e9rit\u00e9 qu\u2019on lui pr\u00eate. Le choix h\u00e9doniste du divertissement pascalien, au milieu de la trag\u00e9die, s\u2019av\u00e8re \u00eatre la forme douce du suicide. C\u2019est cela qui, peut-\u00eatre, n\u2019a pas permis \u00e0 la r\u00e9volte populaire de 2019 d\u2019\u00eatre une authentique r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Tout espoir serait-il perdu\u00a0? Non, car une autre strat\u00e9gie existe bel et bien mais elle demeure moins spectaculaire et \u00a0\u00bb\u00a0divertissante\u00a0\u00ab\u00a0. C\u2019est celle de la reconstruction du politique\u00a0; celle de retrousser ses manches, d\u2019enfoncer ses chaussures dans la gangue boueuse des sentiers rocailleux de l\u2019histoire et de les labourer. On ne se divertit pas en s\u2019appliquant sans rel\u00e2che \u00e0 fournir l\u2019effort constant de la reconstruction des institutions et des outils du bien commun. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019on appelle \u00a0\u00bb\u00a0r\u00e9formes structurales\u00a0\u00ab\u00a0. Le monde entier les r\u00e9clame urgemment aux autorit\u00e9s libanaises qui ne veulent pas en entendre parler.<\/p>\n<p><strong>Le Politique et l\u2019Histoire<\/strong><\/p>\n<p>Reconstruire le politique s\u2019inscrit dans la logique du devenir historique. L\u2019histoire est l\u2019autre face du\u00a0<em>fatum<\/em>\u00a0et non son contraire. Elle est m\u00e9tamorphose du tragique lorsque le destin, passif et subi, se transforme en destin assum\u00e9 et construit ; lorsque rien n\u2019\u00e9tant aboli, tout pourtant devient diff\u00e9rent. Dans le cadre du champ historique du politique, celui de la libert\u00e9 humaine, s\u2019effectue un lent et p\u00e9nible travail r\u00e9cup\u00e9rateur du destin. Mais pour cela, il est imp\u00e9ratif d\u2019accepter de d\u00e9passer les clivages contradictoires et de travailler en commun pour reconstruire le vivre-ensemble. Le ballon est entre les mains de toutes les forces du Liban qui se pr\u00e9tendent souverainistes et patriotes. Leur devoir national est de s\u2019humilier, de renoncer \u00e0 la strat\u00e9gie sectaire et clanique. Seul l\u2019effort commun est en mesure de neutraliser l\u2019ennemi int\u00e9rieur afin de le cantonner hors-fronti\u00e8res et refaire l\u2019unit\u00e9 politique c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019unit\u00e9 du multiple, sans diluer et sans \u00e9craser qui que ce soit. Ainsi se r\u00e9v\u00e8le la nature profonde du politique comme ordre historique articul\u00e9, un ordre de l\u2019homme, fond\u00e9 en raison et inscrit dans la dur\u00e9e.<\/p>\n<div>\n<hr \/>\n<div id=\"ftn1\">\n<p><a title=\"\" href=\"https:\/\/icibeyrouth.com\/liban\/116469#_ftnref1\" name=\"_ftn1\" data-cke-saved-href=\"#_ftnref1\" data-cke-saved-name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0SALEM Jean,\u00a0<em>De la Trag\u00e9die \u00e0 l\u2019Histoire. Une introduction \u00e0 la lecture de l\u2019\u00c9n\u00e9ide<\/em>, 1988, Cariscript, Paris, p.28<\/p>\n<p>acourban@gmail.com<\/p>\n<\/div>\n<p><a href=\"https:\/\/icibeyrouth.com\/liban\/116469\">Ici Beyrouth<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme dans les romans noirs de Jabbour Douaihy, le\u00a0Liban\u00a0actuel semble enlis\u00e9 dans un pi\u00e8ge tragique, une impasse dont il ne parvient pas \u00e0 sortir ou m\u00eame \u00e0 att\u00e9nuer les ravages qu\u2019elle entra\u00eene. La discorde permanente semble \u00eatre fondatrice de la soci\u00e9t\u00e9 libanaise. Une \u00a0\u00bb\u00a0fitna\u00a0\u00a0\u00bb\u00a0toujours recommenc\u00e9e et que le pays semble incapable de d\u00e9passer. 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