{"id":8120,"date":"2016-01-01T21:54:12","date_gmt":"2016-01-01T20:54:12","guid":{"rendered":"http:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=8120"},"modified":"2024-09-28T16:27:50","modified_gmt":"2024-09-28T15:27:50","slug":"le-prix-de-lintransigeance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/le-prix-de-lintransigeance\/","title":{"rendered":"Le prix de l\u2019intransigeance"},"content":{"rendered":"<h3>N\u00e9 au Koweit en 1958, Taleb Alrefai a suivi des \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur avant de devenir directeur du Conseil national de la culture, des arts et des lettres, au sein du minist\u00e8re koweitien de l\u2019Information. Auteur de plusieurs nouvelles et romans, dont\u00a0 L\u2019Ombre du soleil (1998), il a pr\u00e9sid\u00e9 en 2009 le jury de l\u2019International Prize of Arabic fiction. Ici m\u00eame est son premier roman traduit en fran\u00e7ais. (Titre original : Fi l\u2019hun\u00e2). Il para\u00eetra en librairie le 6 janvier 2016.<\/h3>\n<div class=\"desc article_body\">\n<p>Ici-m\u00eame est une \u0153uvre marquante moderne, autant par la technique narrative que par la contrainte interpr\u00e9tante, une prise de conscience identitaire de Kawther, une jeune femme koweitienne le jour de son mariage. Largement autobiographique, le lecteur navigue au gr\u00e9 des confessions, des r\u00eaves et des souvenirs et autres traumatismes non seulement de Kawther mais \u00e9galement de l\u2019auteur Taleb Alrefai lui-m\u00eame.<\/p>\n<p><em>\u00ab De son pas l\u00e9ger, elle est partie en laissant avec moi un peu de l\u2019\u00e2me de son p\u00e8re, et derri\u00e8re elle, une trace de son parfum\u2026<br \/>\nKawthar veut me pousser \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sent dans son histoire d\u2019amour ! Me suis-je dit, est-ce que l\u2019\u00e9criture du roman en sera modifi\u00e9e ? \u00bb\u00a0 (p.41)<\/em><\/p>\n<p>Si l\u2019auteur a associ\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la fiction de cette mani\u00e8re, c\u2019est bien parce que, au-del\u00e0 de l\u2019identification et du d\u00e9doublement de l\u2019\u00eatre, il y a ind\u00e9niablement une intention de conf\u00e9rer \u00e0 ce roman, \u00e0 la fois une dimension didactique et\u00a0 une port\u00e9e psycho-sociologique. Usant habilement, \u00e0 plusieurs reprises, du titre \u2018Ici-m\u00eame\u2019, comme \u00e9pigraphe en t\u00eate de chapitre ou de paragraphe, Taleb Alrefai a construit son ouvrage selon un processus qui rappelle l\u2019\u00e9v\u00e9nementialit\u00e9 psychique ch\u00e8re aux freudiens. En effet, en conf\u00e9rant \u00e0 Kawther, son principal personnage, une volont\u00e9 de puissance hors norme, conjugu\u00e9e \u00e0 une m\u00e9moire cristallisant une infinit\u00e9 de souvenirs, il parvient \u00e0 mettre \u00e0 nu ce qui hante l\u2019esprit de la jeune femme depuis \u00abl\u2019actualit\u00e9\u00bb des faits \u00e0 l\u2019origine de ces souvenirs\u00a0 pr\u00e9cis\u00e9ment:<\/p>\n<p><em>\u00ab J\u2019ignore pourquoi tous ces souvenirs remontent en moi ce matin\u2026 Comme si je faisais mes adieux \u00e0 toute une \u00e9poque pour entrer dans une nouvelle vie, avec notre mariage. Hier j\u2019ai imagin\u00e9 que ce matin serait le plus beau de ma vie. Et me voil\u00e0 \u00e9tendue sur mon lit, \u00e9tal\u00e9es \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, des questions effrayantes se succ\u00e8dent\u2026 \u00bb (p.65)<\/em><\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, au fur et \u00e0 mesure des flashbacks que l\u2019auteur distille habilement, des d\u00e9tails r\u00e9v\u00e9lateurs guident l\u2019attention du lecteur vers le th\u00e8me central du texte : le statut de la femme kowetienne \u00e0 travers l\u2019amour impossible d\u2019une jeune chiite \u00e9mancip\u00e9e. Mais qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas. D\u2019apparence simple, ce roman n\u2019est pas \u00e0 l\u2019eau de rose. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une histoire d\u2019amour \u00e0 la Rom\u00e9o et Juliette. Au contraire, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un vrai br\u00fblot. En effet cette prise de conscience de Kawther, ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me, ses peurs et ses angoisses, sont autant de prismes sociologiques et culturels au travers desquels le romancier koweitien se per\u00e7oit lui-m\u00eame et per\u00e7oit sa soci\u00e9t\u00e9. A vrai dire, contrairement \u00e0 certains romanciers \u00e9gyptiens, ce n\u2019est pas tant le v\u00e9cu banal, les soucis et les menus plaisirs de la vie quotidienne qui l\u2019int\u00e9ressent le plus, mais plut\u00f4t les rapports humains qui les sous-tendent:<\/p>\n<p><em>\u00ab A la fin de l\u2019ann\u00e9e 2008, afin de me lib\u00e9rer pour \u00e9crire et lire\u2026 j\u2019ai tourn\u00e9 le dos aux lumi\u00e8res d\u2019un poste gouvernemental, et aussit\u00f4t ces lumi\u00e8res ferm\u00e8rent leur visage et se d\u00e9tourn\u00e8rent de moi, avec leurs gens. Au point que, certains qui se rapprochaient de moi et me courtisaient pour mes fonctions et mon influence, me saluent \u00e0 peine aujourd\u2019hui. \u00bb (p.77)<\/em><\/p>\n<p>Les rapports que Kawther entretient avec sa famille sont encore bien plus tendus. Les multiples prismes qui les refl\u00e8tent se r\u00e9v\u00e8lent peu \u00e0 peu en parfaite ad\u00e9quation avec les rapports conflictuels existant entre modernit\u00e9 et tradition au Koweit. En effet, dans ce roman, Kawther est l\u2019archetype moderne de la femme totalement \u00e9mancip\u00e9e, qui veut, co\u00fbte que co\u00fbte, vivre ind\u00e9pendante ; mais au Koweit, le statut de la femme est d\u2019un autre \u00e2ge:<\/p>\n<p><em>\u00ab Au Koweit, la rencontre entre une jeune fille et un jeune homme, entre une femme et un homme, ouvertement, dans un lieu public, est une chose que personne n\u2019ose faire. Aucune fille n\u2019oserait risquer sa r\u00e9putation et celle de sa famille en s\u2019asseyant en face d\u2019un jeune homme, devant une tasse de caf\u00e9, dans un lieu public. \u00bb (p.67)<\/em><\/p>\n<p>Choy\u00e9e d\u00e8s sa prime enfance par un p\u00e8re richissime qui voyait en elle le fils qu\u2019il n\u2019a pas pu avoir, Kawther a vite montr\u00e9 un esprit rebelle peu conforme aux normes traditionnelles de son pays. Apr\u00e8s des \u00e9tudes \u00e0 l\u2019\u00e9tranger Kawther devient banqui\u00e8re \u00e0 Koweit et contre toute attente, au grand dam de sa famille, elle tombe amoureuse d\u2019un haut fonctionnaire koweitien de confession sunnite, mari\u00e9 et p\u00e8re de 3 enfants.<\/p>\n<p><em>\u00ab Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 me soumettre \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019un homme et \u00e0 devenir une seconde \u00e9pouse ! J\u2019aurais explos\u00e9 d\u2019un rire tonitruant si une diseuse de bonne aventure m\u2019avait pr\u00e9dit qu\u2019un jour j\u2019\u00e9pouserais un homme mari\u00e9 et p\u00e8re de famille ! \u00bb (p.72)<\/em><\/p>\n<p>A la mort de son p\u00e8re, le foss\u00e9 entre elle et sa famille s\u2019\u00e9largit davantage. Aux tabous d\u2019ordre anthropologique qui rendent m\u00eame l\u2019amour une douloureuse \u00e9preuve de vie,\u00a0 viennent s\u2019ajouter les interdits d\u2019ordre juridique. Faute d\u2019un tuteur l\u00e9gal,\u00a0 l\u2019achat par une femme d\u2019un appartement ou encore son mariage, deviennent al\u00e9atoires:<\/p>\n<p><em>\u00ab Cela me fait peur et cela me fait mal : apr\u00e8s avoir aval\u00e9 \u00e0 petites doses le poison de la souffrance, apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 ma famille, apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 \u00e9pouser celui que j\u2019aime, mon avenir sera suspendu \u00e0 l\u2019accord ou au refus d\u2019un homme, un juge ! (p.151)<\/em><\/p>\n<p>Dans ce roman, les motivations profondes\u00a0 de l\u2019auteur sur le statut de la femme sont claires comme l\u2019eau de roche. Il y a ind\u00e9niablement une fl\u00e8che d\u00e9coch\u00e9e contre l\u2019obscurantisme, les tabous, les interdits, et les rites commun\u00e9ment admis, d\u2019un \u00e2ge imm\u00e9morial, servant\u00a0 de garantie d\u2019authenticit\u00e9:<\/p>\n<p><em>\u00ab Pourquoi tous ces souvenirs douloureux sont-ils l\u00e0, au matin de mon mariage ? Aujourd\u2019hui, j\u2019arrive au bout. C\u2019est moi qui ai choisi d\u2019entrer dans la course, mais elle fut p\u00e9rilleuse et meurtri\u00e8re pour l\u2019\u00e2me, \u00f4 combien ! Mon oncle Taleb m\u2019avait dit : \u00ab Tu es forte \u00bb, mais depuis quand l\u2019intransigeance n\u2019avait-elle aucun prix ? Depuis quand une soci\u00e9t\u00e9 permettait-elle \u00e0 quelqu\u2019un de lancer une pierre dans les eaux calmes et croupies de sa mare,\u00a0 de sortir des sentiers poussi\u00e9reux et archa\u00efques. ? \u00bb (p.137)\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Un livre \u00e0 lire et \u00e0 m\u00e9diter<\/p>\n<p><strong>Rafik Darragi<\/strong><\/p>\n<p><em><strong>Taleb Alrefai, Ici m\u00eame, traduit de l\u2019arabe (Koweit) par Mathilde Ch\u00e8vre, Sindbad\/ActesSud, 158 pages.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/18776-le-prix-de-l-intransigeance\">LEADERS<\/a><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N\u00e9 au Koweit en 1958, Taleb Alrefai a suivi des \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur avant de devenir directeur du Conseil national de la culture, des arts et des lettres, au sein du minist\u00e8re koweitien de l\u2019Information. Auteur de plusieurs nouvelles et romans, dont\u00a0 L\u2019Ombre du soleil (1998), il a pr\u00e9sid\u00e9 en 2009 le jury de l\u2019International Prize<\/p>\n","protected":false},"author":87,"featured_media":8121,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[25],"tags":[],"class_list":{"0":"post-8120","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-decryptages"},"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8120","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/87"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8120"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8120\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8121"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8120"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8120"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8120"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}