{"id":57817,"date":"2021-07-26T08:08:35","date_gmt":"2021-07-26T07:08:35","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=57817"},"modified":"2021-07-26T08:08:35","modified_gmt":"2021-07-26T07:08:35","slug":"jabbour-et-fares-les-deux-amis-que-la-mort-na-pas-voulu-separer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/jabbour-et-fares-les-deux-amis-que-la-mort-na-pas-voulu-separer\/","title":{"rendered":"Jabbour et Fares\u00a0: les deux amis que la mort n\u2019a pas voulu s\u00e9parer"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"p1\"><b>HOMMAGE<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"p4\">Jadis, il y a longtemps, dans les ann\u00e9es 1960, celles du Liban de la douceur de vivre et de l\u2019insouciance, le romancier Jabbour Douaihy et moi-m\u00eame fr\u00e9quentions la m\u00eame \u00e9cole\u00a0: le Coll\u00e8ge des Fr\u00e8res de Tripoli. C\u2019est entre les murs de ce coll\u00e8ge, \u00e0 la lisi\u00e8re des anciens remparts de la vieille ville mamelouke et crois\u00e9e, que nous avons re\u00e7u cette culture fran\u00e7aise dont la langue me sert aujourd\u2019hui \u00e0 r\u00e9diger ce petit thr\u00e8ne en hommage \u00e0 sa m\u00e9moire ainsi qu\u2019\u00e0 celle de son ins\u00e9parable ami l\u2019\u00e9rudit Fares Sassine. En ce triste lendemain de leur d\u00e9c\u00e8s, me revient \u00e0 l\u2019esprit la chanson de Gilbert B\u00e9caud qui ber\u00e7a mon adolescence et ma jeunesse \u00e0 Tripoli, surtout apr\u00e8s la d\u00e9couverte du roman d\u2019Alain Fournier <i>Le Grand Meaulnes<\/i>\u00a0:<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Qu&rsquo;elle est lourde \u00e0 porter l&rsquo;absence de l&rsquo;ami,<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>L&rsquo;ami qui, tous les soirs, venait \u00e0 cette table<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Et qui ne viendra plus, la mort est mis\u00e9rable,<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Qui poignarde le c\u0153ur et qui te d\u00e9construit.<\/i><\/p>\n<p class=\"p4\">Fares et Jabbour. Le professeur de Philosophie et le professeur de Lettres Fran\u00e7aises \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Libanaise. Fares sans Jabbour \u00e9tait impossible \u00e0 concevoir dans les milieux culturels et intellectuels du Liban. Jabbour sans Fares aurait \u00e9t\u00e9 une situation saugrenue. Les rencontres hebdomadaires \u00e0 l\u2019ABC d\u2019Achrafieh, d\u2019abord chez Lina\u2019s ensuite \u00e0 l\u2019Urbanista, suivies d\u2019un d\u00e9jeuner en ville, ont fini par constituer un rite pour un cercle \u00e9troit des gens de lettres et d\u2019esprit. Tous les deux ma\u00eetrisaient \u00e0 la perfection leurs deux langues maternelles, l\u2019Arabe et le Fran\u00e7ais. Fares, le professeur de philosophie, \u00e9tait un puits de savoir encyclop\u00e9dique, une r\u00e9f\u00e9rence incontournable du patrimoine litt\u00e9raire et intellectuel de l\u2019Occident et de l\u2019Orient. On se souvient encore de son interview avec Michel Foucault. Son sens subtil de la r\u00e9partie et de l\u2019humour \u00e9tait l\u00e9gendaire. Sa plume, un d\u00e9lice exquis pour ceux qui savent ce que le grand style litt\u00e9raire veut dire. Jabbour, le professeur de Lettres Fran\u00e7aises, vivait en compagnie de tout ce que la litt\u00e9rature fran\u00e7aise et arabe ont su produire de plus beau et de plus fin en qualit\u00e9. Jabbour et Fares \u00e9taient deux figures paradigmatiques de ce que le Liban de l\u2019\u00e9ducation, de la culture et de l\u2019esprit universel, a pu repr\u00e9senter depuis la grande renaissance (Nahda) arabe du XIX\u00b0 si\u00e8cle qui a vu le jour et a \u00e9clair\u00e9 le monde arabe gr\u00e2ce aux villes de Beyrouth et du Caire.<\/p>\n<p class=\"p4\">L\u2019ami Jabbour quitta ce monde dans l\u2019apr\u00e8s-midi du 23 juillet, entour\u00e9 des siens. Son ins\u00e9parable ami Fares le suivit quelques heures apr\u00e8s. Comme quoi le lien de l\u2019amiti\u00e9 est plus fort que la s\u00e9paration de la mort. C\u2019est comme si, sur son lit d\u2019h\u00f4pital, l\u2019\u00e2me de Fares avait myst\u00e9rieusement appris le d\u00e9part de Jabbour et fredonnait silencieusement les vers de la m\u00eame chanson de B\u00e9caud\u00a0:<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p6\"><i>Mais j&rsquo;ai trop de chagrin et sa voix qui m&rsquo;appelle<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Se plante comme un clou dans le creux de ma main.<\/i><\/p>\n<p class=\"p4\">Alors, l\u2019ange psychopompe Saint-Michel, qui tenait d\u00e9j\u00e0 Jabbour d\u2019une main, s\u2019approcha pour tendre l\u2019autre main \u00e0 Fares afin qu\u2019ils puissent entreprendre ensemble le grand voyage comme ils ont partag\u00e9 ensemble les meilleurs moments de leur vie.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p4\">Quant \u00e0 moi, je continue \u00e0 murmurer les paroles de B\u00e9caud, \u00ab\u00a0je reste l\u00e0, au bord de mon pass\u00e9 \u2026 silencieux et vaincu\u00a0\u00bb. J\u2019\u00e9coute le vide de l\u2019absence s\u2019installer en moi au milieu de mon pays natal d\u00e9chiquet\u00e9, meurtri, assassin\u00e9. J\u2019implore toutes les divinit\u00e9s psychopompes, Anubis, Herm\u00e8s, St Michel, de venir all\u00e9ger l\u2019agonie de ce qui fut un paradis de la douceur de vivre comme elles ont all\u00e9g\u00e9 celle de Jabbour et Fares.<\/p>\n<p class=\"p4\">Vaincu, meurtri, conscient, comme les h\u00e9ros de Jabbour, d\u2019avoir \u00e9puis\u00e9 l\u2019inutile effort de briser le mal, je me dis, comme chez Hamlet, que l\u2019ultime parole de mon thr\u00e8ne pour mes amis serait une parole muette, celle qui ne serait jamais prononc\u00e9e, qui demeurera en moi et se r\u00e9soudra dans le silence imp\u00e9n\u00e9trable d\u2019une page blanche.<\/p>\n<p class=\"p4\">acourban@gmail.com<\/p>\n<p>*Beyrouth<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; HOMMAGE &nbsp; Jadis, il y a longtemps, dans les ann\u00e9es 1960, celles du Liban de la douceur de vivre et de l\u2019insouciance, le romancier Jabbour Douaihy et moi-m\u00eame fr\u00e9quentions la m\u00eame \u00e9cole\u00a0: le Coll\u00e8ge des Fr\u00e8res de Tripoli. 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