{"id":48222,"date":"2020-07-07T20:06:39","date_gmt":"2020-07-07T19:06:39","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=48222"},"modified":"2020-07-07T20:08:42","modified_gmt":"2020-07-07T19:08:42","slug":"baalbeck-ou-le-dernier-soupir-du-phenix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/baalbeck-ou-le-dernier-soupir-du-phenix\/","title":{"rendered":"Baalbeck, ou le dernier soupir du ph\u00e9nix"},"content":{"rendered":"<div class=\"clear\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Parlant du Liban, Camille Aboussouan le surnommait \u00ab le dernier lampion de Byzance \u00bb. Apr\u00e8s avoir suivi le spectacle retransmis de Baalbeck ce dimanche 5 juillet, je me suis demand\u00e9 si je ne venais pas d\u2019assister \u00e0 l\u2019extinction de la flamme de ce lampion de la M\u00e9diterran\u00e9e, cette mer qui a tant donn\u00e9 en termes de cosmopolitisme, de transmission des cultures et des religions, ainsi que de dynamique cr\u00e9ative de civilisations.<\/strong><\/span><\/div>\n<div><\/div>\n<div class=\"article-content\">\n<div class=\"text\" data-charcount=\"5907\">\n<div class=\"article_full_text\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La magie et le sens profond de ce concert multiculturel, intitul\u00e9 <strong>The Sound of Resilience<\/strong>, ne r\u00e9sidaient pas dans le brio des \u0153uvres interpr\u00e9t\u00e9es, mais dans les images et la fabuleuse symbolique des signes. Tout n\u2019\u00e9tait que symboles dont on peut \u00e9grener la s\u00e9quence.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"text\" data-charcount=\"5907\">\n<div class=\"article_full_text\">\n<p>Vendredi matin 3 juillet, A<strong>li el-Haq<\/strong>, un citoyen anonyme de 60 ans, se suicide devant l\u2019entr\u00e9e du th\u00e9\u00e2tre al-Madina. Pourquoi ? Pour mille et une raisons, mais la signification de son geste r\u00e9side dans sa symbolique. Il \u00e9tala un drapeau du Liban sur le sol. Il planta en terre son casier judiciaire absolument vierge sur lequel il avait \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne suis pas un m\u00e9cr\u00e9ant.\u00a0\u00bb Il s\u2019assit, se tira une balle dans la t\u00eate, tomba par terre sur le drapeau. Exhalant son dernier soupir, il se couvrit le visage d\u2019un linge, faisant fonction de suaire, et murmura\u00a0: \u00ab\u00a0Liban souverain, libre, ind\u00e9pendant.\u00a0\u00bb Mise en sc\u00e8ne, diriez-vous. Oui, mais mise en sc\u00e8ne grandiose du h\u00e9ros tragique qui va jusqu\u2019au bout du destin qui l\u2019accable en se suicidant et qui \u00ab\u00a0meurt en chantant comme un divin cygne\u00a0\u00bb (S. Mallarm\u00e9). Par sa mort tragique, Ali a dramatiquement incarn\u00e9 le sort tragique du Liban. Arnold Toynbee ne disait-il pas que \u00ab\u00a0les civilisations ne meurent pas assassin\u00e9es, elles se suicident\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>Deux jours plus tard, \u00e0 Baalbeck, une inoubliable soir\u00e9e, faite d\u2019un floril\u00e8ge de lumi\u00e8res et d\u2019images inoubliables, au c\u0153ur de l\u2019acropole de Baalbeck, est apparue comme de somptueuses obs\u00e8ques du d\u00e9funt, de ce Grand Liban aujourd\u2019hui centenaire. Jamais le Liban ne fut aussi splendide, aussi douloureusement beau, pour une derni\u00e8re fois. Au d\u00e9but et \u00e0 la fin du spectacle, au c\u0153ur des temples antiques, retentit la fanfare des trompettes de la s\u00e9quence appel\u00e9e \u00ab\u00a0Le concile des faux dieux\u00a0\u00bb du Martyre de saint S\u00e9bastien de Claude Debussy. J\u2019ignore qui a eu l\u2019id\u00e9e de g\u00e9nie d\u2019un tel choix dans les ann\u00e9es 1950 comme slogan sonore du Festival de Baalbeck. Ces trompettes qui ont retenti dans la nuit de la B\u00e9kaa ont annonc\u00e9 et cl\u00f4tur\u00e9 les fun\u00e9railles du \u00ab\u00a0dernier lampion de Byzance\u00a0\u00bb, qui se voulaient toutefois, en m\u00eame temps, message d\u2019esp\u00e9rance au travers de ce que l\u2019homme sait faire de mieux et qui fait de lui un authentique cr\u00e9ateur\u00a0: la culture.<\/p>\n<p>Saint S\u00e9bastien mourut travers\u00e9 par les fl\u00e8ches des bourreaux de l\u2019empereur Diocl\u00e9tien. Cette image, tant de fois reproduite par les artistes, r\u00e9sume le Liban d\u2019aujourd\u2019hui mis \u00e0 mort par les tyrans de l\u2019Orient gr\u00e2ce \u00e0 la collaboration active de Libanais, musulmans et chr\u00e9tiens, mus uniquement par leur haine de tout ce qui n\u2019est pas eux-m\u00eames et leur app\u00e9tit vorace de charognards. C\u2019est par le po\u00e8me \u00d4 Fortuna, du Carmina Burana de Carl Orff, que d\u00e9buta le spectacle, annon\u00e7ant que la roue du destin avait d\u00e9finitivement tourn\u00e9 pour le Liban. \u00c0 la fin, le concert fut cl\u00f4tur\u00e9 par L\u2019Ode \u00e0 la joie de la IXe Symphonie de Beethoven en guise de promesse d\u2019esp\u00e9rance d\u2019un futur \u00e0 construire et non la simple r\u00e9surrection d\u2019un ph\u00e9nix. Demain, la jeunesse libanaise a l\u2019obligation de refaire, non pas le Liban du pass\u00e9, mais un Liban neuf, aussi brillant que son pr\u00e9d\u00e9cesseur d\u00e9funt.<\/p>\n<p>Durant plus d\u2019une heure, l\u2019on a vu des dizaines d\u2019images de tous les artistes prestigieux que Baalbeck avait accueillis des quatre coins du monde. Au-dessus des temples v\u00e9n\u00e9rables, la Lune opaline \u00e9clairait un fabuleux m\u00e9lange d\u2019Orient et d\u2019Occident, de modernit\u00e9 et de classicisme traditionnel. Le jeu des lumi\u00e8res \u00e9tait proprement fabuleux. Qui n\u2019a pas eu la gorge nou\u00e9e ? Qui n\u2019a pas sanglot\u00e9 ou pleur\u00e9 face \u00e0 une telle d\u00e9charge d\u2019images qui ont remu\u00e9 le tr\u00e9fonds de nos entrailles et de notre m\u00e9moire ? Mais qui n\u2019a pas compris, avec angoisse, que tant de beaut\u00e9 et de magie ne peuvent pas nourrir un enfant qui a faim, une famille sans toit, un homme au ch\u00f4mage, un malade incapable de se faire soigner ?<\/p>\n<p><strong>Refaire un nouveau Liban<\/strong>, soud\u00e9 dans son unit\u00e9 mais d\u00e9barrass\u00e9 des usurpateurs, des imposteurs, des criminels, des assassins, des bandits, des mafieux qui le tiennent en otage ? <strong>Le fait que la cha\u00eene du Hezbollah, <em>al-Manar<\/em>, se soit abstenue de participer \u00e0 la communion de tout un peuple \u00e0 sa propre m\u00e9moire collective est en soi annonciateur<\/strong> des difficult\u00e9s insurmontables de refaire un pays et un \u00c9tat. Jadis, une toute petite \u00e9lite seulement pouvait se permettre le d\u00e9placement jusqu\u2019\u00e0 Baalbeck, mais l\u2019\u00e9v\u00e9nement a fa\u00e7onn\u00e9 la m\u00e9moire et l\u2019identit\u00e9 de tout un peuple. Le Festival de Baalbeck demeure la cerise sur le g\u00e2teau de l\u2019identit\u00e9 du Liban de jadis.<\/p>\n<p>Cette petite \u00e9lite se doit aujourd\u2019hui de m\u00e9diter les paroles de Georges Bernanos \u00e9crites en 1940 sur la crise des \u00e9lites qui m\u00e8ne toute civilisation \u00e0 la ruine\u00a0: \u00ab\u00a0En se conservant, les \u00e9lites croient conserver tout ce qu\u2019elles repr\u00e9sentent, mais elles ne se demandent jamais si elles sont encore des \u00e9lites, c\u2019est-\u00e0-dire si elles en remplissent les devoirs. (&#8230;) Une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le prestige ne correspond plus exactement aux services rendus, o\u00f9 les classes dirigeantes re\u00e7oivent plus de la communaut\u00e9 qu\u2019elles ne lui donnent, est une soci\u00e9t\u00e9 vou\u00e9e \u00e0 la ruine. (\u2026) Le niveau de la r\u00e9volution monte parce que le niveau des \u00e9lites descend.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Alors, vive la r\u00e9volution.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>acourban@gmail.com<\/p>\n<p>*Beyrouth<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.lorientlejour.com\/article\/1224938\/baalbeck-ou-le-dernier-soupir-du-phenix.html\">OLJ<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parlant du Liban, Camille Aboussouan le surnommait \u00ab le dernier lampion de Byzance \u00bb. 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