{"id":48111,"date":"2020-07-04T19:25:29","date_gmt":"2020-07-04T18:25:29","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=48111"},"modified":"2020-07-04T19:27:05","modified_gmt":"2020-07-04T18:27:05","slug":"le-liban-precipite-dans-labime","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/le-liban-precipite-dans-labime\/","title":{"rendered":"Le Liban pr\u00e9cipit\u00e9 dans l\u2019ab\u00eeme"},"content":{"rendered":"<div>\n<div><\/div>\n<\/div>\n<div dir=\"auto\">\n<div>\n<div class=\"article__heading\">\n<h2 class=\"article__desc\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Ce n\u2019est plus une crise que traverse le Liban. C\u2019est une tornade, un d\u00e9classement \u00e0 toute allure marqu\u00e9 par une d\u00e9possession du pouvoir d\u2019achat, des licenciements et une perte de rep\u00e8res.<\/strong><\/span><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div>\n<div><\/div>\n<div>\n<p><em>BEYROUTH &#8211; correspondance<\/em><\/p>\n<p>Des fleurs pour un dernier hommage. Des cris de col\u00e8re et de douleur. Des Libanais se sont rassembl\u00e9s, vendredi 3\u00a0juillet, dans le quartier de Hamra \u00e0 Beyrouth, apr\u00e8s le suicide d\u2019un homme, sur fond de d\u00e9gringolade \u00e9conomique et financi\u00e8re. Dans ce lieu commercial jadis vibrant, Ali Al-Haq, 61\u00a0ans, s\u2019est \u00f4t\u00e9 la vie, en plein jour et en pleine rue, en se tirant une balle.\u00a0\u00ab\u00a0Il s\u2019est tu\u00e9 \u00e0 cause de la faim\u00a0!\u00a0\u00bb, a d\u00e9nonc\u00e9 son cousin. Le m\u00eame jour, un autre suicide a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9 par la presse, commis dans une r\u00e9gion au Sud de la capitale par un chauffeur de minibus en difficult\u00e9 financi\u00e8re. Ces morts violentes ont suscit\u00e9 une onde de choc.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est plus une crise que traverse le Liban. C\u2019est une tornade, un d\u00e9classement \u00e0 toute allure, un d\u00e9but d\u2019apocalypse.\u00a0\u00ab\u00a0On se r\u00e9veille \u00e9puis\u00e9s le matin, sans aucune certitude\u00a0\u00bb, s\u2019exclame Maria, une th\u00e9rapeute. Au fil des guerres et des crises politiques qu\u2019a connues le Liban, vivre au jour le jour est devenu une philosophie. Mais cette crise, comme jamais auparavant, est marqu\u00e9e par une d\u00e9possession du pouvoir d\u2019achat, des licenciements massifs, et une perte de rep\u00e8res. Nul ne sait jusqu\u2019o\u00f9 ira la chute.\u00a0\u00ab\u00a0C\u2019est un choc \u00e9norme, bien pire que la Gr\u00e8ce, que vit le Liban\u00a0\u00bb, diagnostique l\u2019\u00e9conomiste Charbel Nahas, l\u2019un des tr\u00e8s rares \u00e0 avoir averti, d\u00e8s l\u2019automne 2018, du s\u00e9isme qui guettait le pays.<\/p>\n<p>A Beyrouth, les rideaux de fer des magasins sont toujours plus nombreux \u00e0 rester baiss\u00e9s, signe des faillites ou de l\u2019activit\u00e9 au ralenti.\u00a0\u00ab\u00a0On a r\u00e9duit les horaires, car il n\u2019y a pas assez de travail\u00a0: les clients ne peuvent pas faire face \u00e0 l\u2019inflation. J\u2019ai peur que les propri\u00e9taires ferment le supermarch\u00e9, peur de perdre mon travail\u00a0\u00bb, dit Hania, une caissi\u00e8re. Son salaire ne vaut plus grand-chose, mais c\u2019est tout ce qui lui reste.<\/p>\n<p>Dans certaines boutiques, les prix ne sont plus affich\u00e9s\u00a0: il est devenu trop compliqu\u00e9 de les modifier chaque jour. La majorit\u00e9 de ce qui est consomm\u00e9 est import\u00e9 en dollars, dont le prix ne cesse d\u2019\u00e9voluer sur le march\u00e9 noir, et trois taux se juxtaposent\u00a0: l\u2019un officiel (1\u00a0500\u00a0livres pour un dollar), l\u2019autre pratiqu\u00e9 par les banques (3\u00a0850\u00a0livres pour un dollar) et le dernier en vigueur sur le march\u00e9 noir (au-del\u00e0 de 8\u00a0000\u00a0livres pour un dollar).\u00a0\u00ab\u00a0On ne sait plus \u00e0 quel prix vendre\u00a0\u00bb, dit Hassan, qui tient une petite \u00e9picerie. La viande est devenue un produit de luxe\u00a0: l\u2019arm\u00e9e a annonc\u00e9 l\u2019avoir retir\u00e9e des repas de ses soldats. A certaines intersections, s\u2019ajoutent, aux petits mendiants pr\u00e9sents depuis des ann\u00e9es, des silhouettes jamais vues, celles de personnes \u00e2g\u00e9es qui vendent des bricoles en \u00e9change d\u2019un billet. Pour ne rien arranger, Beyrouth est plong\u00e9 dans le noir, la nuit, depuis plusieurs jours, faute d\u2019alimentation en \u00e9lectricit\u00e9.<\/p>\n<h2>Les banques honnies<\/h2>\n<p>Dans sa pharmacie du quartier de Badaro, Ali Al-Hariri voit des clients lui\u00a0\u00ab\u00a0demander des remises\u00a0\u00bb.\u00a0Surtout, il fait face \u00e0 une surcharge de commandes\u00a0: \u00ab\u00a0Les gens ont peur qu\u2019il y ait des p\u00e9nuries, sp\u00e9cialement ceux qui souffrent de maladies chroniques. Alors ils stockent pour plusieurs mois. On arrive \u00e0 peine \u00e0 suivre.\u00a0\u00bb\u00a0Fin juin, des rumeurs sur un manque de farine ont conduit des Libanais \u00e0 former de longues files devant des boulangeries pour acheter du pain, rappelant des sc\u00e8nes de la guerre civile (1975-1990). Le prix de ce produit subventionn\u00e9 a \u00e9t\u00e9 augment\u00e9.<\/p>\n<p>Les banques, elles, se sont calfeutr\u00e9es derri\u00e8re des parois de m\u00e9tal qui recouvrent les vitrines ext\u00e9rieures. Jadis consid\u00e9r\u00e9es comme un pilier de l\u2019\u00e9conomie, elles sont d\u00e9sormais honnies. Les retraits sont rationn\u00e9s. Les dollars y sont introuvables, hormis pour ceux qui en re\u00e7oivent de l\u2019\u00e9tranger. Aux taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9lev\u00e9s, qui ont longtemps attir\u00e9 les d\u00e9p\u00f4ts et aliment\u00e9 le syst\u00e8me financier libanais, a succ\u00e9d\u00e9 depuis l\u2019automne le blocage de l\u2019argent des petits \u00e9pargnants. Des fuites massives de capitaux vers l\u2019\u00e9tranger ont eu lieu, elles, depuis avril\u00a02019, par des initi\u00e9s ou des privil\u00e9gi\u00e9s.\u00a0\u00ab\u00a0C\u2019est mon argent\u00a0! Vous n\u2019avez pas le droit de m\u2019emp\u00eacher de le retirer\u00a0!\u00a0\u00bb, crie un retrait\u00e9 dans une agence bancaire du quartier d\u2019Achrafieh. L\u2019esclandre ne fait plus ciller\u00a0: tout le monde s\u2019est habitu\u00e9 \u00e0 cette d\u00e9tresse, les clients las comme les employ\u00e9s qui se demandent quand viendra leur tour d\u2019\u00eatre licenci\u00e9s.<\/p>\n<p>La catastrophe d\u00e9passe les murs de la capitale.\u00a0\u00ab\u00a0Je peine \u00e0 acheter du lait et des couches pour mes enfants. Et pourtant, je fais partie de la classe moyenne. Alors que dire des pauvres\u00a0?\u00a0\u00bb, s\u2019inqui\u00e8te Nizar, enseignant \u00e0 Tripoli, dans le Nord. \u00ab\u00a0Je voudrais qu\u2019on revienne avant le 17\u00a0octobre\u00a0[en r\u00e9f\u00e9rence au soul\u00e8vement populaire de 2019].\u00a0On avait toute cette clique de corrompus au pouvoir, mais au moins on avait un peu de stabilit\u00e9. Aujourd\u2019hui, ces politiciens n\u2019ont pas quitt\u00e9 le paysage, et on va vers l\u2019inconnu\u00a0\u00bb, ajoute-t-il, alors qu\u2019il a particip\u00e9 \u00e0 la contestation. Cette derni\u00e8re a \u00e9t\u00e9 la cons\u00e9quence, et non la cause, de la crise financi\u00e8re, qui a \u00e9clat\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2019. Mais Nizar traduit un sentiment d\u2019inqui\u00e9tude partag\u00e9 par des Libanais, qui craignent le chaos dans un pays sur le fil du rasoir, quand ce ne sont pas des rumeurs sur une attaque isra\u00e9lienne cet \u00e9t\u00e9 qui circulent.<\/p>\n<p>A Tyr, dans le Sud, l\u2019activit\u00e9 est aussi au point mort. Nour Ezzeddine, qui travaille dans une \u00e9cole, s\u2019estime chanceuse par rapport aux enseignants licenci\u00e9s dans d\u2019autres \u00e9tablissements ou aux voisins qu\u2019elle voit demander de l\u2019aide pour subvenir \u00e0 des besoins de base. Elle a pourtant d\u00fb\u00a0\u00ab\u00a0vendre\u00a0[sa]\u00a0voiture\u00a0\u00bb\u00a0et est retourn\u00e9e vivre chez ses parents, pour continuer d\u2019\u00e9pauler ses enfants, \u00e9tudiants en France.\u00a0\u00ab\u00a0On vit un changement brutal. J\u2019ai peur qu\u2019on devienne d\u00e9pendants, dans le Sud, des billets envoy\u00e9s par nos proches de la diaspora\u00a0\u00bb, dont une bonne partie vit en Afrique.<\/p>\n<p>C\u2019est aux nombreux expatri\u00e9s libanais dans le monde que le premier ministre Hassan Diab a r\u00e9cemment fait appel, en les invitant \u00e0 venir au Liban avec des dollars pour aider leur famille et leur pays.\u00a0\u00ab\u00a0C\u2019est franchement comique d\u2019entendre de tels propos\u00a0\u00bb, raille Nour Ezzeddine. Cette exhortation a donn\u00e9 aux Libanais le sentiment qu\u2019ils ne pouvaient, comme souvent, compter que sur eux-m\u00eames ou sur les solidarit\u00e9s familiales et communautaires.<\/p>\n<p>Le gouvernement appara\u00eet toujours plus impuissant. Il a \u00e9t\u00e9 form\u00e9 en janvier avec le soutien du Hezbollah, du pr\u00e9sident Michel Aoun et du pr\u00e9sident du Parlement Nabih Berri, quand le reste du spectre politique (comme l\u2019ancien premier ministre Saad Hariri, Walid Joumblatt ou Samir Geagea) est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019opposition, en tentant d\u2019exploiter la contestation. Jeudi, le gouvernement a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 sur le d\u00e9part.\u00a0\u00ab\u00a0Il n\u2019y a aucune intention de d\u00e9missionner\u00a0\u00bb, soutient une source de l\u2019entourage du premier ministre.<\/p>\n<h2>Risque de violences<\/h2>\n<p>Pour l\u2019\u00e9conomiste et ancien ministre Charbel Nahas, qui dirige le parti politique Citoyens et citoyennes dans un Etat, ce cabinet\u00a0\u00ab\u00a0de fa\u00e7ade\u00a0\u00bb,\u00a0malgr\u00e9 son esprit r\u00e9formateur proclam\u00e9,\u00a0\u00ab\u00a0a laiss\u00e9 se d\u00e9rouler tout le sc\u00e9nario auquel on assiste depuis sept mois\u00a0\u00bb.\u00a0Il s\u2019agit, notamment, des n\u00e9gociations avec le Fonds mon\u00e9taire international (FMI) qui ont \u00e9t\u00e9, selon lui, sciemment pouss\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Le plan pr\u00e9sent\u00e9 par le gouvernement \u00e0 l\u2019organisme international pr\u00e9voyait une r\u00e9partition des pertes et une restructuration des banques et de la banque centrale, qui refuse de pr\u00e9senter son bilan au gouvernement. Or l\u2019establishment financier est \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 l\u2019oligarchie politique, dont des membres sont repr\u00e9sent\u00e9s dans les conseils d\u2019administration des banques. Celles-ci sont favorables \u00e0 une privatisation des biens de l\u2019Etat pour \u00e9ponger les pertes d\u2019un pays surendett\u00e9.<\/p>\n<p>Le ministre des finances, Ghazi Wazni, a annonc\u00e9 que les discussions avec le FMI \u00e9taient\u00a0\u00ab\u00a0suspendues.\u00a0\u00bb\u00a0Mais selon M. Nahas, elles sont\u00a0\u00ab\u00a0finies. Restent les n\u00e9gociations politiques, qui se jouent en dehors du gouvernement, avec l\u2019influence d\u2019acteurs externes\u00a0\u00bb, comme T\u00e9h\u00e9ran et Washingon \u2013 en pleine confrontation r\u00e9gionale, alors que les Etats-Unis ont multipli\u00e9 les sanctions contre l\u2019Iran et ses alli\u00e9s, comme le Hezbollah \u2013, pour\u00a0\u00ab\u00a0un r\u00e9am\u00e9nagement de la sc\u00e8ne int\u00e9rieure\u00a0\u00bb.\u00a0M.\u00a0Nahas d\u00e9nonce un\u00a0\u00ab\u00a0syst\u00e8me compos\u00e9 des chefs communautaires de toutes ob\u00e9diences, des banques et du gouverneur de la banque centrale, pr\u00eat \u00e0 d\u00e9truire la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0pour assurer sa survie. Il pr\u00e9dit un appauvrissement sid\u00e9ral, un risque de violences et une \u00e9migration massive. Des Libanais ont d\u00e9j\u00e0 fait leurs valises.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/international\/article\/2020\/07\/04\/suicides-faillites-licenciements-le-liban-precipite-dans-l-abime_6045193_3210.html\">LE MONDE<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce n\u2019est plus une crise que traverse le Liban. C\u2019est une tornade, un d\u00e9classement \u00e0 toute allure marqu\u00e9 par une d\u00e9possession du pouvoir d\u2019achat, des licenciements et une perte de rep\u00e8res. &nbsp; BEYROUTH &#8211; correspondance Des fleurs pour un dernier hommage. Des cris de col\u00e8re et de douleur. 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