{"id":41776,"date":"2019-11-01T19:33:46","date_gmt":"2019-11-01T18:33:46","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=41776"},"modified":"2019-11-01T19:33:46","modified_gmt":"2019-11-01T18:33:46","slug":"liban-naissance-dune-nation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/liban-naissance-dune-nation\/","title":{"rendered":"Liban : naissance d\u2019une nation"},"content":{"rendered":"<div class=\"width-padded\">\n<header class=\"article-header\">\n<div class=\"read-left-padding\">\n<p class=\"article-headline\"><em><span class=\"desc\">Manifestation \u00e0 Beyrouth le\u00a018\u00a0octobre apr\u00e8s l\u2019annonce par\u00a0le\u00a0gouvernement d\u2019une taxe sur l\u2019application WhatsApp.<\/span>\u00a0<span class=\"copy\">Photo St\u00e9phane Lagoutte. Myop pour Lib\u00e9ration<\/span><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"article-head-metas\"><\/div>\n<\/div>\n<\/header>\n<\/div>\n<div class=\"container-column clearfix\">\n<div class=\"wide-column width-padded-left\">\n<h3 class=\"article-standfirst read-left-padding\"><span style=\"color: #0000ff;\"><strong>Les manifestations d\u2019octobre mettront peut-\u00eatre fin au\u00a0tribalisme religieux (alias \u00abconfessionnalisme\u00bb) comme mode de gouvernement officiel. Ni l\u2019ind\u00e9pendance ni la guerre civile n\u2019\u00e9taient venues \u00e0\u00a0bout de ce syst\u00e8me instaur\u00e9 pendant la\u00a0p\u00e9riode coloniale.<\/strong><\/span><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"article-body read-left-padding\">\n<p><strong>Tribune.<\/strong>\u00a0L\u2019oud est un instrument \u00e0\u00a0cordes arabe. Un luth, dont la voix profonde se\u00a0situe \u00e0 proximit\u00e9 de celle du violoncelle. Ce mardi 29\u00a0octobre au soir, son chant r\u00e9sonne sous les fen\u00eatres du palais du Premier ministre. Il donne le rythme \u00e0\u00a0une foule en ligne qui entame un\u00a0<em>dabke,\u00a0<\/em>la danse antique du\u00a0monde est-m\u00e9diterran\u00e9en, qui ne s\u2019est jamais perdue. En fin de journ\u00e9e, le chef du gouvernement libanais, Saad\u00a0Hariri, a\u00a0pr\u00e9sent\u00e9 sa d\u00e9mission.<\/p>\n<p><strong>Une petite victoire. La grande est\u00a0ailleurs.<\/strong><\/p>\n<p>Plus t\u00f4t dans l\u2019apr\u00e8s-midi, \u00e0\u00a0l\u2019heure o\u00f9 ceux qui nettoient apr\u00e8s les manifestations de la veille font la sieste, et ceux qui viennent le soir ne sont pas encore arriv\u00e9s, les partis chiites Amal et Hezbollah ont envoy\u00e9 des groupes de casseurs briser la contestation. Des hommes en noir, arm\u00e9s de\u00a0b\u00e2tons. Ils br\u00fblent les tentes des manifestants, frappent les\u00a0hommes et les femmes. Et\u00a0pourtant, mardi soir, dans le\u00a0centre-ville de Beyrouth, il y a de nouveau des milliers de personnes. A quelques centaines de m\u00e8tres du palais du Premier ministre se dresse un poing de plusieurs m\u00e8tres de haut, sur lequel est inscrit\u00a0<em>\u00abR\u00e9volution\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><strong>C\u2019est la fin de la peur.<\/strong><\/p>\n<p>La semaine derni\u00e8re, je suis all\u00e9 \u00e0 Beyrouth. Il le fallait. La contestation avait \u00e9clat\u00e9 cinq\u00a0jours plus t\u00f4t. J\u2019atterris \u00e0 l\u2019a\u00e9roport Rafic-Hariri, p\u00e8re du Premier ministre d\u00e9missionnaire. Mon taxi habituel m\u2019attend. \u00abL\u2019habituel\u00bb s\u2019arr\u00eate l\u00e0. La route vers le centre-ville de la capitale est d\u00e9serte (c\u2019est d\u2019ailleurs la premi\u00e8re fois que je vois \u00e0 quoi elle ressemble, tant les embouteillages monstres du quotidien rendent le paysage chaotique). L\u2019apr\u00e8s-midi touche \u00e0 sa fin, et malgr\u00e9 la chaleur d\u2019automne, un vent frais souffle assez fort. Je me dirige vers la place des Martyrs, dont la statue du\u00a0m\u00eame nom comm\u00e9more les\u00a0ind\u00e9pendantistes pendus par\u00a0les\u00a0Ottomans en\u00a01916, au\u00a0cr\u00e9puscule de l\u2019Empire. La\u00a0nuit tombe sur la grande mosqu\u00e9e. Elle appelle \u00e0 la pri\u00e8re. A\u00a0ses pieds, des milliers de personnes. Ils entourent un camion avec des enceintes, qui crachent des slogans. A la m\u00e9lodie du muezzin se m\u00e9lange le cri du\u00a0\u00abprintemps arabe\u00bb, \u00e9crit en\u00a0Tunisie et repris en Egypte, puis\u00a0en Syrie, en Libye, au Y\u00e9men, en Irak, et d\u00e9sormais au Liban :\u00a0<em>\u00abLe peuple veut la chute du r\u00e9gime.\u00bb<\/em>\u00a0La contestation libanaise a adapt\u00e9 la suite des paroles :\u00a0<em>\u00abMusulmans, chr\u00e9tiens, nous voulons un Etat civil.\u00bb<\/em>\u00a0Dans la foule, des dizaines &#8211; peut-\u00eatre des centaines &#8211; de drapeaux libanais. Ils sont blancs et rouges, avec un c\u00e8dre vert au milieu. Une for\u00eat de c\u00e8dres claque au vent.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est la fin du confessionnalisme.<\/strong><\/p>\n<p>Quelques centaines de personnes plus loin, des activistes ont install\u00e9 une sc\u00e8ne de concert g\u00e9ante. Des politiciens, y compris celles et ceux issus de la soci\u00e9t\u00e9 civile, ont tent\u00e9 d\u2019y prendre la parole, mais les manifestants les ont tous rejet\u00e9s. C\u2019est donc un sportif, populaire, qui tient le micro. Il\u00a0crie :\u00a0<em>\u00abTous, \u00e7a veut dire tous !\u00bb<\/em>\u00a0La foule chauff\u00e9e \u00e0 blanc reprend ce slogan, la version libanaise du\u00a0<em>\u00abD\u00e9gage !\u00bb<\/em>\u00a0tunisien. Car au Liban, les responsables politiques sont nombreux, et se sont partag\u00e9 pouvoir et argent.<\/p>\n<p>C\u2019est la fin de l\u2019oligarchie. Et d\u2019un syst\u00e8me, qui date de\u00a0la\u00a0cr\u00e9ation du pays. En\u00a01932, le Liban est sous mandat fran\u00e7ais. Les autorit\u00e9s effectuent un recensement de la population, bas\u00e9 sur l\u2019appartenance religieuse. En\u00a01943, le pays devient ind\u00e9pendant. Ses dirigeants fabriquent un syst\u00e8me de gouvernement\u00a0\u00e0 la mesure de son tribalisme, fig\u00e9 par ce recensement onze\u00a0ans plus t\u00f4t : le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique doit \u00eatre chr\u00e9tien maronite, le Premier ministre musulman sunnite, le chef de la Chambre des d\u00e9put\u00e9s musulman chiite, et ainsi de suite pour chacune des 18\u00a0religions reconnues. De leur c\u00f4t\u00e9, les d\u00e9put\u00e9s sont obligatoirement issus de la majorit\u00e9 religieuse de leur circonscription. Ce tribalisme religieux (alias \u00abconfessionnalisme\u00bb) s\u2019installe comme mode de gouvernement officiel. Les chefs de communaut\u00e9 traditionnels restent en place, sauf qu\u2019ils ont d\u00e9sormais le statut d\u2019\u00e9lus. Et pour le rester, ils entretiennent une client\u00e8le parmi leurs \u00e9lecteurs : achats de voix, offres de postes dans la fonction publique, dons de nourriture, paiement des frais de scolarit\u00e9 ou d\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n<p>La Constitution libanaise accorde par ailleurs le pouvoir judiciaire aux religions en mati\u00e8re de droit priv\u00e9. Mariage, naissance, divorce, d\u00e9c\u00e8s, h\u00e9ritage, tout doit passer par le droit canon des Eglises, ou la charia des mosqu\u00e9es.<\/p>\n<p>La guerre civile (1975-1990) ne met pas fin \u00e0 ce syst\u00e8me. Au contraire, les accords de paix le renforcent. Les chefs traditionnels \u00e9lus devenus entre-temps seigneurs de guerre et les opportunistes devenus entre-temps seigneurs de guerre restent au pouvoir. L\u2019Etat libanais devient l\u2019un des plus endett\u00e9s du monde : 150 % de son PIB en\u00a02018. Parce que le client\u00e9lisme co\u00fbte cher.<\/p>\n<p>Et la pr\u00e9dation des \u00e9lites au pouvoir n\u2019a plus connu de limites.<\/p>\n<p><strong>Chaque ann\u00e9e, entre\u00a020 000 et 50 000\u00a0jeunes Libanais quittent le pays<\/strong>. Personne n\u2019accuse son voisin chr\u00e9tien ou musulman de l\u2019avoir pouss\u00e9 \u00e0 partir. Mais tous hurlent leur col\u00e8re contre leurs dirigeants une fois pass\u00e9es les fronti\u00e8res. Exil. Fuir un pays o\u00f9\u00a0il\u00a0n\u2019y a pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 vingt-quatre\u00a0heures sur vingt-quatre, ni d\u2019eau, ni de transports publics, ni d\u2019Etat de droit. O\u00f9 l\u2019\u00e9cole est priv\u00e9e, o\u00f9 l\u2019h\u00f4pital est priv\u00e9. O\u00f9\u00a0parmi les mafias confessionnelles, le Hezbollah arm\u00e9 est\u00a0devenu un Etat dans l\u2019Etat.<\/p>\n<p>Il\u00a0y\u00a0a quelques mois, je voyais un\u00a0Liban o\u00f9 les gens se hurlaient dessus, fatalistes. Ou bien s\u2019oubliaient dans la f\u00eate, nihilistes.<\/p>\n<p>En cette fin octobre, je vois la\u00a0place des Martyrs noire de\u00a0monde. Des chr\u00e9tiens, des\u00a0musulmans. Des pancartes proclament\u00a0<em>\u00abla fin du r\u00e8gne des\u00a0voleurs\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019abolition des privil\u00e8ges.<\/p>\n<p><strong>Dans le tumulte, une femme crie :\u00a0<em>\u00abLa guerre civile libanaise ne s\u2019est pas finie en\u00a01990, elle s\u2019est finie le\u00a017\u00a0octobre 2019 !\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>C\u2019est la naissance d\u2019une\u00a0nation.<\/strong><\/p>\n<p><span class=\"authors\"><span class=\"author\"><a href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/auteur\/18801-bilal-tarabey\">Bilal Tarabey Journaliste et photojournaliste franco\u2013libanais, photo St\u00e9phane Lagoutte. Myop pour Lib\u00e9ration<\/a><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Manifestation \u00e0 Beyrouth le\u00a018\u00a0octobre apr\u00e8s l\u2019annonce par\u00a0le\u00a0gouvernement d\u2019une taxe sur l\u2019application WhatsApp.\u00a0Photo St\u00e9phane Lagoutte. Myop pour Lib\u00e9ration &nbsp; Les manifestations d\u2019octobre mettront peut-\u00eatre fin au\u00a0tribalisme religieux (alias \u00abconfessionnalisme\u00bb) comme mode de gouvernement officiel. 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