{"id":30154,"date":"2018-01-29T22:36:33","date_gmt":"2018-01-29T21:36:33","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=30154"},"modified":"2018-01-29T22:36:33","modified_gmt":"2018-01-29T21:36:33","slug":"liban-paradigme-de-la-guerre-civile-permanente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/liban-paradigme-de-la-guerre-civile-permanente\/","title":{"rendered":"Liban : paradigme de la guerre civile permanente"},"content":{"rendered":"<p class=\"p3\"><span class=\"s1\"><strong>En mars 2011, le \u00ab\u00a0Centre Culturel Bruxellois\u00a0\u00bb organisa aux \u00ab\u00a0Halles de Schaerbeek\u00a0\u00bb un symposium international au titre on ne peut plus d\u00e9concertant\u00a0: \u00ab\u00a0Beyrouth, paradigme de la guerre civile universelle permanente\u00a0\u00bb.<\/strong> Aux c\u00f4t\u00e9s des philosophes Thomas Berns et Lieven de Cauter, plusieurs intellectuels libanais y particip\u00e8rent comme l\u2019architecte-urbaniste Jad Tabet, l\u2019anthropologue Ghassan Hage, la politologue Jihane Sfeir, l\u2019\u00e9crivain Elias Khoury etc. L\u2019argument de ce colloque pose Beyrouth (et donc le Liban) comme mod\u00e8le paradigmatique de l\u2019avenir d\u2019un monde o\u00f9 la confusion se g\u00e9n\u00e9ralise de plus en plus\u00a0: m\u00e9lange des identit\u00e9s collectives\u00a0; virulence accrue de toutes les id\u00e9ologies totalisantes religieuses et profanes, ainsi que de leur corollaire, la guerre contre le terrorisme \u00e0 la d\u00e9finition si floue et si n\u00e9buleuse.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">En cette veill\u00e9e de bataille \u00e9lectorale aux contours on ne peut plus confus\u00a0; au milieu du cliquetis cacophonique des armes, il est bon de revenir sur cet \u00e9tat suppos\u00e9 de guerre civile latente et permanente qui caract\u00e9riserait le Liban et qui constituerait un mod\u00e8le d\u2019avenir pour les cit\u00e9s du monde globalis\u00e9. Pour les \u00ab\u00a0modernes\u00a0\u00bb que nous sommes, h\u00e9ritiers suppos\u00e9s du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, la notion de guerre civile est si d\u00e9rangeante que la plupart des observateurs l\u2019\u00e9cartent d\u2019embl\u00e9e de leur champ de r\u00e9flexion. Le conflit interne est, \u00e0 nos yeux contemporains, un tabou ind\u00e9passable depuis que Hobbes, dans son <i>L\u00e9viathan<\/i>, en a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 l\u2019interdiction. Dans un essai r\u00e9cent qu\u2019il intitule \u00abLa guerre civile\u00a0\u00bb, le philosophe italien Giorgio Agamben propose une doctrine de la guerre intestine ou civile, distincte de la guerre externe inter-\u00e9tatique. Depuis le XVIII\u00b0 si\u00e8cle, nous vivons dans un certain confort intellectuel, celui de la conviction, ou de l\u2019illusion, que l\u2019Etat-Nation aurait d\u00e9finitivement neutralis\u00e9 l\u2019ennemi int\u00e9rieur et instaur\u00e9 une paix permanente dans la cit\u00e9, scellant ainsi le contrat social. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">La notion d\u2019ennemi s\u2019appliquerait exclusivement, pensons-nous, \u00e0 une collectivit\u00e9 hors-fronti\u00e8res. D\u00e8s lors, il ne saurait y avoir de guerre qu\u2019externe, entre Etats. La violence guerri\u00e8re demeure, \u00e0 nos yeux, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la dynamique m\u00eame de la cit\u00e9. \u00ab\u00a0Le\u00a0\u00bb politique, au sens du vivre-ensemble au sein d\u2019une communaut\u00e9 dans une cit\u00e9, demeure incompatible avec toute d\u00e9chirure interne, ou toute <strong>\u00ab\u00a0stasis\u00a0\u00bb, terme par lequel les Grecs qualifiaient la guerre civile<\/strong>. Giorgio Agamben propose justement une th\u00e9orie de la \u00ab\u00a0stasis\u00a0\u00bb qui, de mani\u00e8re paradoxale, signifie, \u00e0 la fois, \u00ab\u00a0guerre civile\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0repos\u00a0\u00bb. Une telle ambivalence r\u00e9v\u00e8le un secret bien gard\u00e9, \u00e0 savoir la violence fondatrice de la cit\u00e9, la dynamique multiforme de la guerre civile comme un \u00ab\u00a0paradigme constitutif de la politique\u00a0\u00bb. Evoquant cette m\u00eame probl\u00e9matique, le sociologue Jacques Beauchard parle de \u00ab\u00a0l\u2019ennemi au c\u0153ur du politique\u00a0\u00bb. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Pour les Grecs anciens, cette violence interne est essentielle \u00e0 la cit\u00e9, au point que celui qui n\u2019y participe pas se trouve d\u00e9chu de ses droits politiques. Mais comment en sortir\u00a0? En 403 (avant JC) les Ath\u00e9niens restaurent la d\u00e9mocratie en faisant le serment d\u2019oublier la douleur de la violence de leurs conflits. <strong>De plus, en vue de pr\u00e9venir les guerres civiles, ils ordonnaient par d\u00e9cret aux anciens bellig\u00e9rants d\u2019oublier le pass\u00e9<\/strong>. Le nouvel ordre ainsi \u00e9tabli n\u2019est plus fond\u00e9 sur la m\u00e9moire mais sur l\u2019oubli. Il d\u00e9place la d\u00e9chirure du registre de l\u2019affrontement violent par les armes, vers celui de la puissance orale du verbe et d\u2019une \u00e9loquence rh\u00e9torique nouvelle\u00a0: celle des assembl\u00e9es d\u00e9lib\u00e9ratives.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Comment expliquer et comprendre le fait que les groupes bellig\u00e9rants imbriqu\u00e9s demeurent incapables de panser les plaies\u00a0? Ils pr\u00e9f\u00e8rent la fuite en avant\u00a0: ne pas respecter les r\u00e8gles et les proc\u00e9dures constitutionnelles, prolonger les mandats parlementaires, induire par la force l\u2019issue d\u2019un processus d\u00e9lib\u00e9ratif d\u00e9mocratique etc. Ce ne sont l\u00e0 que m\u00e9taphores et sympt\u00f4mes des vieilles d\u00e9chirures qui saignent. Aucun oubli apaisant ne semble possible. Les prochaines \u00e9lections l\u00e9gislatives changeront-elles quelque chose \u00e0 cet \u00e9tat\u00a0? Il est permis d\u2019en douter. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\"><strong>\u00ab\u00a0Le\u00a0\u00bb politique libanais ne parvient pas \u00e0 \u00e9merger de la \u00ab\u00a0stasis\u00a0\u00bb permanente<\/strong>. Il ne cesse d\u2019advenir. Le Liban se trouve dans un \u00e9tat d\u2019instabilit\u00e9, une sorte de maladie chronique de la cit\u00e9, prisonni\u00e8re d\u2019un compromis boiteux qui est au corps social ce que sont les n\u00e9vroses au sujet individuel. C\u2019est Sigmund Freud qui exprime le mieux cette situation pathologique, dans <i>L\u2019Homme Mo\u00efse<\/i>, lorsqu\u2019il \u00e9crit, \u00e0 propos des processus n\u00e9vrotiques\u00a0: \u00ab\u00a0Ils ne sont pas ou pas assez influenc\u00e9s par la r\u00e9alit\u00e9 [\u2026] Ils sont en quelque sorte un Etat dans l\u2019Etat, un parti inaccessible, impropre \u00e0 la collaboration, qui peut cependant r\u00e9ussir et dominer l\u2019autre [\u2026] et le plier \u00e0 son service\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p>acourban@gmail.com<\/p>\n<p>*Beyrouth<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En mars 2011, le \u00ab\u00a0Centre Culturel Bruxellois\u00a0\u00bb organisa aux \u00ab\u00a0Halles de Schaerbeek\u00a0\u00bb un symposium international au titre on ne peut plus d\u00e9concertant\u00a0: \u00ab\u00a0Beyrouth, paradigme de la guerre civile universelle permanente\u00a0\u00bb. Aux c\u00f4t\u00e9s des philosophes Thomas Berns et Lieven de Cauter, plusieurs intellectuels libanais y particip\u00e8rent comme l\u2019architecte-urbaniste Jad Tabet, l\u2019anthropologue Ghassan Hage, la politologue Jihane<\/p>\n","protected":false},"author":33,"featured_media":30157,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[25],"tags":[],"class_list":{"0":"post-30154","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-decryptages"},"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30154","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=30154"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30154\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/30157"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=30154"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=30154"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=30154"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}