{"id":202515,"date":"2026-07-21T22:13:50","date_gmt":"2026-07-21T21:13:50","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=202515"},"modified":"2026-07-21T22:13:50","modified_gmt":"2026-07-21T21:13:50","slug":"disparus-du-sud-liban-si-cela-dure-encore-mon-coeur-ne-tiendra-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/disparus-du-sud-liban-si-cela-dure-encore-mon-coeur-ne-tiendra-pas\/","title":{"rendered":"Disparus du Sud-Liban \u00abSi cela dure encore, mon c\u0153ur ne tiendra pas\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><em><span style=\"color: #666699;\">Photo Nissim Gasteli Nahawand Chibli, \u00e0 Halta (Sud-Liban), le 6 juin, et une photo de son fils, Shawqi, disparu avec son fr\u00e8re et son cousin depuis deux mois.\u00a0<\/span><\/em><\/p>\n<h3><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Par Arthur Sarradin Envoy\u00e9 sp\u00e9cial dans le Sud-Liban<\/em><\/span><\/h3>\n<h3><span style=\"color: #666699;\"> Dans la zone libanaise sous occupation, plusieurs habitants ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s ou enlev\u00e9s apr\u00e8s des op\u00e9rations isra\u00e9liennes. Si certains sont pr\u00e9sum\u00e9s en d\u00e9tention dans les ge\u00f4les de Tsahal, d\u2019autres restent introuvables.<\/span><\/h3>\n<p>Ici, des hommes disparaissent. Dans l\u2019Arkoub, r\u00e9gion du sud-est du Liban adoss\u00e9e aux reliefs occup\u00e9s du Jabal al-Cheikh (parfois appel\u00e9 mont Hermon), plusieurs ne sont jamais revenus. Ali, Chawqi, Mohammad\u2026 disparus depuis trois semaines, trois mois, deux ans parfois. A Kfarchouba, village frontalier \u00e0 majorit\u00e9 sunnite o\u00f9 les postes militaires isra\u00e9liens commandent les hauteurs, les habitants ne quittent plus leurs maisons apr\u00e8s 19 heures. \u00abC\u2019est le danger d\u2019\u00eatre encercl\u00e9s de toutes parts\u00bb, r\u00e9sume Mhammad, l\u2019un d\u2019eux. De fait, le village se trouve sous la ligne jaune, la zone d\u2019occupation impos\u00e9e par Isra\u00ebl qui mord d\u00e9sormais sur pr\u00e8s de 10 % du territoire libanais. Devenu r\u00e9f\u00e9rence sur le dossier des disparus, le journaliste Hussein Chaabane a recens\u00e9 pour l\u2019ONG libanaise <strong><em>Legal Agenda<\/em><\/strong> 36 personnes enlev\u00e9es depuis le d\u00e9but du mois de mars et le d\u00e9but de cette nouvelle guerre, dont deux tiers seraient des civils.<\/p>\n<p><strong>A Kfarchouba<\/strong>, <strong>comme dans quelques villages chr\u00e9tiens et druzes<\/strong> <strong>hostiles au Hezbollah<\/strong>, les habitants ont conserv\u00e9 le droit, toujours r\u00e9vocable, de rester \u00ab\u00e0 condition de n\u2019accueillir aucun d\u00e9plac\u00e9\u00bb, a fait savoir l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne. Autour, le paysage raconte ce qu\u2019est devenue la r\u00e9gion. Dans la moiti\u00e9 sud du village, les bombardements ont laiss\u00e9 des dizaines de maisons arrach\u00e9es ; plus loin, <strong>Khiam<\/strong> n\u2019est plus qu\u2019une \u00e9tendue de ruines d\u2019o\u00f9 la poussi\u00e8re se soul\u00e8ve dans le sillage des colonnes de chars. A intervalles r\u00e9guliers, les dynamitages r\u00e9sonnent encore. \u00abM\u00eame notre moteur \u00e9lectrique a \u00e9t\u00e9 pris pour cible, poursuit Mhammad. Sans lui, nous ne pouvons plus faire fonctionner la pompe \u00e0 eau qui permet aux familles de rester.\u00bb Le mois dernier, deux employ\u00e9s municipaux ont tent\u00e9 de remettre l\u2019installation en marche en s\u2019approchant des terres situ\u00e9es au sud du hameau. Ils ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, interrog\u00e9s, puis rel\u00e2ch\u00e9s quelques heures plus tard. \u00abMais certains, eux, ne reviennent pas\u00bb, avertit Mhammad.<\/p>\n<h3>Une guerre d\u00e9cid\u00e9e sans eux<\/h3>\n<p>Depuis deux ans, le village est travers\u00e9 par des r\u00e9cits de disparition, et pas seulement celles des hommes. Ici, on raconte ces oliviers arrach\u00e9s pour \u00eatre emport\u00e9s en Isra\u00ebl, le b\u00e9tail canard\u00e9 pour s\u2019\u00eatre aventur\u00e9 trop pr\u00e8s de la fronti\u00e8re, l\u2019histoire de M. Walid qui, apr\u00e8s une soir\u00e9e pass\u00e9e chez ses voisins, a retrouv\u00e9 sa maison fouill\u00e9e et saccag\u00e9e\u2026 On peine pourtant \u00e0 deviner la peur dans ce petit \u00eelot o\u00f9 les habitants s\u2019obstinent \u00e0 laisser courir les bougainvilliers et les vignes, ruminant le sentiment de payer pour une guerre d\u00e9cid\u00e9e sans eux. \u00abMoi, j\u2019aime ce village, mais j\u2019ai d\u00fb le fuir pour mes fils\u00bb, raconte Tarek (le pr\u00e9nom a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9), au sortir de la route vers le nord. Ses enfants ont 8 et 10 ans et ont r\u00e9cemment endur\u00e9 l\u2019irruption des soldats \u00aben pleine nuit, apr\u00e8s qu\u2019ils ont tambourin\u00e9 \u00e0 la porte\u00bb. \u00abIls m\u2019ont demand\u00e9 mes armes. J\u2019en ai une, puisque je travaille dans l\u2019arm\u00e9e. Puis ils ont emmen\u00e9 mon fr\u00e8re\u00bb, raconte le p\u00e8re. Les soldats en ont aussi profit\u00e9 pour se servir. Ils ont confisqu\u00e9 les t\u00e9l\u00e9phones de la famille et emport\u00e9 la montre de Tarek qui avait attir\u00e9 leur regard : \u00abElle \u00e9tait toute neuve. L\u2019un d\u2019eux m\u2019a demand\u00e9 de la lui donner, puis il l\u2019a gliss\u00e9e dans sa poche. \u00c7a a beaucoup traumatis\u00e9 mon plus petit.\u00bb Isol\u00e9e aux marges de Kfarchouba, une partie du village vit davantage au contact du danger. Les fermes de <strong>Halta<\/strong>, hameau aux confins du bourg, forment l\u2019une des derni\u00e8res localit\u00e9s encore habit\u00e9es si pr\u00e8s de la fronti\u00e8re. <strong>Sunnite elle aussi<\/strong>, Halta se diss\u00e9mine en b\u00e2tisses \u00e9parses au bout d\u2019une longue route qui longe les d\u00e9combres de Khiam, envelopp\u00e9e d\u2019un silence total, seulement rompu par le survol des avions. <strong>Ici, la d\u00e9fiance envers le Hezbollah nourrit l\u2019appel au d\u00e9ploiement de l\u2019arm\u00e9e libanaise.<\/strong> Les familles vivent surtout de l\u2019agriculture et de l\u2019\u00e9levage. \u00abOu plut\u00f4t, en vivaient, rectifie Lubna Saleh, qui travaille pour la municipalit\u00e9. Leur vie repose sur le lait, le labn\u00e9, le commerce des ch\u00e8vres et des moutons. Mais aujourd\u2019hui, la plupart de nos terres sur les collines nous sont interdites, les Isra\u00e9liens y ont hiss\u00e9 leurs drapeaux.\u00bb Lubna et son mari eux-m\u00eames entretenaient des ruchers non loin, dans <strong>la vall\u00e9e de Chanouh<\/strong>, d\u00e9sormais dans la zone occup\u00e9e. Certains habitants tentent pourtant de chercher leur pain quotidien jusque dans ces lisi\u00e8res dangereuses. \u00abEt trois d\u2019entre eux ne sont pas revenus\u00bb, raconte Lubna. Deux fr\u00e8res et leur cousin : Ahmad, Shawqi et Ali Atieh. Leur m\u00e8re, Nahawand Chibli, les attend toujours depuis deux mois, sans nouvelle, dans leur modeste maison de ciment nu ouverte sur la vall\u00e9e. Par instants, son regard s\u2019y attarde, comme si \u00e0 tout moment une silhouette attendue pouvait se d\u00e9tacher du paysage et avancer vers elle. Nahawand parle avec l\u2019\u00e9l\u00e9gance des mots simples, et pour ne pas dire son \u00e2ge, pr\u00e9f\u00e8re dire que \u00absa vie s\u2019est d\u00e9j\u00e0 envol\u00e9e\u00bb avant de parler des siens. \u00abAli venait tout juste de se fiancer, r\u00e9p\u00e8te-t-elle. Il \u00e9tait parti avec mes gar\u00e7ons faucher l\u2019herbe sur le terrain d\u2019un homme, Jean, avant qu\u2019on ne vienne les arracher.\u00bb D\u2019apr\u00e8s la famille, les trois hommes avaient h\u00e9sit\u00e9 avant d\u2019accepter ce travail. Tous avaient entendu parler de la r\u00e9cente explosion d\u2019un b\u00e2timent dans les vignes voisines, comme un pr\u00e9sage du danger qui gagnait le secteur. Mais le propri\u00e9taire des terres a insist\u00e9 pour les y conduire avec quelques ouvriers syriens. La n\u00e9cessit\u00e9 des temps de guerre les a convaincus de courir le risque. \u00abNous ne pouvons m\u00eame pas aller \u00e0 leur recherche\u00bb, raconte Nahawand. Elle \u00e9gr\u00e8ne les hypoth\u00e8ses les plus sombres. Sans r\u00e9cit auquel arrimer l\u2019attente, la disparition devient une douleur plus vive. \u00abIl me faut des nouvelles. Si cela dure encore, je vais mourir. Mon c\u0153ur ne tiendra pas.\u00bb<\/p>\n<h3>\u00abOn n\u2019ose plus laisser sortir nos jeunes\u00bb<\/h3>\n<p>Lubna, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, lui serre doucement le bras, et conjure Dieu de \u00absoigner son c\u0153ur de m\u00e8re\u00bb. Elle conna\u00eet chacun des habitants et l\u2019intime g\u00e9ographie de ces peurs qui les ont d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leurs habitudes. Elle sait d\u2019o\u00f9 vient celle de Nahawand, dont le p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne lorsqu\u2019elle avait 7 ans, la for\u00e7ant \u00e0 \u00e9lever elle-m\u00eame ses petits fr\u00e8res et s\u0153urs. La peur des autres a fini par gagner Lubna elle-m\u00eame, devenue grand-m\u00e8re il y a peu : \u00abOn n\u2019ose m\u00eame plus laisser nos jeunes sortir dans la rue\u2026 Un habitant a encore disparu ce mois-ci. Il a \u00e9t\u00e9 battu, puis abandonn\u00e9 tr\u00e8s loin, dans la montagne par des soldats isra\u00e9liens. Il a d\u00fb courir pendant des heures, sans oser s\u2019arr\u00eater de peur qu\u2019un drone ne le frappe.\u00bb Une peur de la mort qui affleure dans chaque t\u00e9moignage \u00e0 Halta, car les op\u00e9rations d\u2019arrestation d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent parfois. Ce fut le cas le 24 mars dernier quand un homme, Chadi Abdel Aal, 35 ans, a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 \u00e0 son domicile, sous les yeux de sa famille, au cours d\u2019un assaut men\u00e9 sous le commandement de la 210e division. L\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne l\u2019accusait d\u2019appartenir aux <em>Saraya libanaises<\/em>, une milice encadr\u00e9e par le Hezbollah qui y int\u00e8gre ses volontaires non-chiites. Alert\u00e9 par le bruit, Mohammad, un voisin de tout juste 17 ans, \u00e9tait sorti dans la rue pour discerner l\u2019origine du tumulte. Dans une vid\u00e9o de surveillance transmise \u00e0 Lib\u00e9ration, le jeune homme appara\u00eet dans la nuit, avan\u00e7ant sans arme sous la lumi\u00e8re d\u2019un r\u00e9verb\u00e8re o\u00f9 il ralentit, avant que plusieurs balles ne le fauchent et qu\u2019une derni\u00e8re ne vise, quelques secondes plus tard, son corps d\u00e9j\u00e0 \u00e0 terre. L\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne n\u2019a pas comment\u00e9 sa mort, indiquant seulement avoir ouvert une enqu\u00eate. Elle n\u2019a pas non plus donn\u00e9 suite aux questions de <em>Lib\u00e9ration<\/em>. \u00abDans la r\u00e9gion, il faut distinguer plusieurs r\u00e9gimes de disparition : ceux port\u00e9s disparus comme prisonniers, et ceux que l\u2019on suppose morts, r\u00e9sume Samer Hardan, chef de la d\u00e9fense civile de la r\u00e9gion. Nous avons, par exemple, le cas d\u2019une femme de 80 ans \u00e0 Kfarchouba, Frayza Khobeiz. Apr\u00e8s des bombardements, elle avait refus\u00e9 d\u2019abandonner sa maison. Nous venions lui apporter de la nourriture en convoi. Puis, un jour, elle a disparu. Nous avons fouill\u00e9 partout, mais nous ne l\u2019avons jamais retrouv\u00e9e. Ni son corps, ni aucun reste. A ce jour, c\u2019est comme si elle s\u2019\u00e9tait \u00e9vapor\u00e9e.\u00bb Durant la guerre, ceux que les bilans ne peuvent nommer finissent souvent par ne plus compter et les cas comme Frayza Khobeiz \u00e9chappent alors aux bilans officiels.<\/p>\n<h3>Les captifs comme \u00abmonnaie d\u2019\u00e9change\u00bb<\/h3>\n<p>Quant \u00e0 ceux dont on sait qu\u2019ils sont enferm\u00e9s dans des ge\u00f4les isra\u00e9liennes, en vertu des conventions de Gen\u00e8ve, ils devraient recevoir la visite de la Croix-Rouge, mais Isra\u00ebl lui refuse toujours tout acc\u00e8s. Selon un diplomate proche des n\u00e9gociations en cours entre le Liban et Isra\u00ebl, le dossier des disparus libanais \u00abserait sur la table, et leur nombre sert bien s\u00fbr de monnaie d\u2019\u00e9change aux Isra\u00e9liens\u00bb. D\u2019apr\u00e8s lui, si Isra\u00ebl n\u2019a fourni aucune justification publique relative aux d\u00e9tenus libanais, se retranchant derri\u00e8re des \u00abrisques s\u00e9curitaires\u00bb, les raisons seraient plus profondes. Tel-Aviv \u00abconditionnerait le sort de ces Libanais \u00e0 <strong>l\u2019obtention d\u2019informations\u00bb, notamment sur des cas comme celui de Ron Arad, pilote disparu au Liban en 1986,<\/strong> dont Isra\u00ebl cherche toujours \u00e0 retrouver la d\u00e9pouille, au prix de nombreuses vies civiles libanaises, comme <em>Lib\u00e9ration<\/em> l\u2019avait \u00e9tabli dans une pr\u00e9c\u00e9dente enqu\u00eate. Pour les familles du Sud-Liban, la disparition est une violence sans fin, qu\u2019aucune r\u00e9ponse ne vient jamais clore. Un peu \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u00e9tat de guerre qui s\u2019\u00e9ternise depuis trois ans dans cette partie du Liban. O\u00f9 les civils suivent ind\u00e9finiment les routes de l\u2019exil, o\u00f9 les villages ne cessent de dispara\u00eetre sous les bulldozers, o\u00f9 plus rien n\u2019est \u00e9pargn\u00e9 par l\u2019entreprise d\u2019effacement.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/international\/moyen-orient\/si-cela-dure-encore-mon-coeur-ne-tiendra-pas-au-sud-liban-lattente-sans-fin-des-familles-de-disparus-20260720_OG5UWLXSBBCHNPQE3YSNRVWCCI\/\"><strong>Lib\u00e9ration<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Photo Nissim Gasteli Nahawand Chibli, \u00e0 Halta (Sud-Liban), le 6 juin, et une photo de son fils, Shawqi, disparu avec son fr\u00e8re et son cousin depuis deux mois.\u00a0 Par Arthur Sarradin Envoy\u00e9 sp\u00e9cial dans le Sud-Liban Dans la zone libanaise sous occupation, plusieurs habitants ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s ou enlev\u00e9s apr\u00e8s des op\u00e9rations isra\u00e9liennes. 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