{"id":198062,"date":"2026-04-12T12:33:09","date_gmt":"2026-04-12T11:33:09","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=198062"},"modified":"2026-04-12T12:44:24","modified_gmt":"2026-04-12T11:44:24","slug":"souvent-on-na-plus-envie-detre-libanais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/souvent-on-na-plus-envie-detre-libanais\/","title":{"rendered":"Souvent, on n\u2019a plus envie d\u2019\u00eatre Libanais"},"content":{"rendered":"<div class=\"social-share-container desktop\">\n<p><em style=\"font-size: 14px;\">Un homme s&rsquo;active \u00e0 d\u00e9blayer le verre, le 9 avril 2026 dans le quartier de Corniche el-Mazraa \u00e0 Beyrouth, au lendemain d\u2019un bombardement isra\u00e9lien massif de la capitale qui a fait plus de 300 morts en l\u2019espace de quelques minutes. Photo Matthieu Karam\/L\u2019Orient-Le Jour<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"ql-align-justify\">L\u2019autre jour, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 un proche s\u2019il lui arrivait de vouloir \u00eatre autre chose que Fran\u00e7ais.<br class=\"soft-break\" \/>Il m\u2019a r\u00e9pondu : \u00ab non, jamais, pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Il m\u2019a fallu quelques secondes pour comprendre que la question, pour lui, n\u2019existait pas.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Souvent, pourtant, nous n\u2019avons plus envie d\u2019\u00eatre Libanais.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Nous ne demandons ni puissance ni grandeur. Nous voudrions seulement appartenir \u00e0 un pays qui ne s\u2019impose pas au monde par ses drames. Un pays o\u00f9 l\u2019on ne meurt pas.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Et parfois, nous envions ceux qui viennent de pays \u00ab normaux \u00bb. Nous jalousons leur insouciance qui consiste \u00e0 ne pas c\u00e9l\u00e9brer la paix parce qu\u2019elle va de soi.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Le 8 avril dernier, au Liban, cent frappes ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es en moins de dix minutes sur des zones dens\u00e9ment peupl\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Cent frappes. Dix minutes. Une frappe toutes les six secondes.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Six secondes, le temps d\u2019une respiration, le temps infime qu\u2019il faut pour dire \u00ab attends \u00bb. Toutes les six secondes, une d\u00e9tonation. Toutes les six secondes, une onde de choc.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Une frappe n\u2019est pas une abstraction. Ce n\u2019est ni un point sur une carte, ni une image nocturne saisie de loin. C\u2019est une masse lanc\u00e9e \u00e0 tr\u00e8s haute vitesse, charg\u00e9e d\u2019explosifs, con\u00e7ue pour produire une surpression brutale, un souffle qui p\u00e9n\u00e8tre les corps avant m\u00eame que les murs ne c\u00e8dent. C\u2019est une fragmentation qui disperse des \u00e9clats m\u00e9talliques \u00e0 une vitesse telle qu\u2019ils traversent la chair comme une mati\u00e8re fragile. C\u2019est une chaleur instantan\u00e9e, une \u00e9l\u00e9vation brutale de la temp\u00e9rature de l\u2019air, un bruit qui ne se contente pas d\u2019\u00eatre entendu mais qui s\u2019inscrit dans le thorax et qui comprime.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">La terre elle-m\u00eame se met \u00e0 battre,\u00a0<em>tss tss tss tss<\/em>, comme les percussions de notre musique. Mais ici, les corps ne dansent pas. Ils explosent en mille.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Une frappe, c\u2019est aussi la seconde d\u2019apr\u00e8s : les structures qui se d\u00e9sagr\u00e8gent, l\u2019air qui devient opaque, le monde qui perd ses contours.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Cent frappes en dix minutes, cela signifie qu\u2019aucune perception humaine ne peut suivre. Que le corps n\u2019a pas le temps de comprendre qu\u2019il est menac\u00e9 avant de l\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau. Que la mort cesse d\u2019\u00eatre un \u00e9v\u00e9nement pour devenir un rythme. Une cadence impos\u00e9e.<\/p>\n<h2 class=\"ql-align-justify\">Honte et humiliation<\/h2>\n<p class=\"ql-align-justify\">Et c\u2019est peut-\u00eatre cela, au fond, le plus insoutenable : ces six secondes de souffle qu\u2019on n\u2019a jamais le temps de reprendre.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Une m\u00e9moire qui ne s\u2019expire pas, qui s\u2019accumule jusqu\u2019\u00e0 saturer les corps. Il suffit parfois de quelques mots, d\u2019une voix, pour que tout remonte : le souvenir d\u2019un pays qui fut, parait-il, un paradis, de ce Liban devenu enfer, des guerres, des ruines construites sur d\u2019autres ruines, de l\u2019odeur de la m\u00e9lancolie qui ne part jamais vraiment. Alors quelque chose se bloque, comme une respiration emp\u00each\u00e9e. Comme si l\u2019on \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 inspirer sans jamais expirer.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">On s\u2019\u00e9touffe.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Et c\u2019est le souffle coup\u00e9 que nous regardons, jour apr\u00e8s jour, notre pays mourir sous nos yeux, avec cette conscience d\u2019assister \u00e0 quelque chose que le monde voit aussi, sans que rien ne s\u2019en trouve interrompu.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">On nous demande : \u00ab comment \u00e7a va ? \u00bb Puis plus rien. Les questions s\u2019arr\u00eatent. Non par indiff\u00e9rence, mais parce qu\u2019on finit par se lasser d\u2019une trag\u00e9die qui ne s\u2019arr\u00eate jamais. Leur disparition p\u00e8se davantage que leur maladresse : elles avaient au moins cette fonction, dire que quelque part, on savait.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Le monde sait. Il a toujours su. Et cela n\u2019a jamais rien arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Il y a une fatigue particuli\u00e8re \u00e0 voir sa propre mort devenir une information, \u00e0 comprendre que toutes les vies ne s\u2019inscrivent pas dans la m\u00eame gravit\u00e9 : certaines morts suspendent le temps, quand d\u2019autres s\u2019y dissolvent sans r\u00e9sistance. Les n\u00f4tres circulent, se commentent, s\u2019analysent, puis passent.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Nous aussi, nous aimerions pouvoir parler de la \u00ab situation au Moyen-Orient \u00bb, de \u00ab l\u2019horreur de la guerre \u00bb, puis aller dormir sans nous demander si les n\u00f4tres sont encore en vie. Nous aussi, nous aimerions n\u2019avoir jamais connu cela autrement que dans les mots. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce d\u00e9calage qui rend tout le reste insupportable : les mauvais commentaires ou plaisanteries sur notre pays, et cette n\u00e9cessit\u00e9 de faire semblant d\u2019en rire, parce que nous savons que nous ne pouvons pas toujours les contredire. On n\u2019en peut plus de cette honte, de cette humiliation qui ne s\u2019efface pas, et qui dit d\u00e9j\u00e0, \u00e0 sa mani\u00e8re, ce que nous valons.<\/p>\n<h2 class=\"ql-align-justify\">Le silence comme forme deuil<\/h2>\n<p class=\"ql-align-justify\">D\u2019ailleurs, m\u00eame les cessez-le-feu ne nous incluent pas. Nous sommes les seuls \u00e0 devoir mourir. Les seuls pour qui rien ne s\u2019interrompt. Et cela nous meurtrit : savoir que m\u00eame parmi les damn\u00e9s, il existe une hi\u00e9rarchie, o\u00f9 \u00eatre Arabe vous place d\u00e9j\u00e0 tout en bas, et o\u00f9 nous sommes rel\u00e9gu\u00e9s plus bas encore.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Nous n\u2019en pouvons plus de ces analyses lointaines, de ces certitudes formul\u00e9es \u00e0 distance, de ces discours qui d\u00e9coupent nos existences en arguments ; nous sommes somm\u00e9s d\u2019expliquer ce que nous vivons au moment m\u00eame o\u00f9 nous le vivons, de rendre intelligible ce qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, exc\u00e8de toute explication. Pendant que d\u2019autres parlent \u00e0 notre place, tranchent et diss\u00e8quent, nous continuons de vivre ce que d\u2019autres ont d\u00e9j\u00e0 r\u00e9sum\u00e9.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Alors le silence s\u2019impose. Non comme un renoncement, mais comme une forme de deuil. Nous ne savons plus quoi attendre des autres. Nous voudrions qu\u2019ils voient, qu\u2019ils comprennent, qu\u2019ils pleurent avec nous mais jamais rien de ce qu\u2019ils disent n\u2019est \u00e0 la hauteur de ce que nous vivons. Alors leurs mots deviennent insupportables. Nous oscillons entre l\u2019attente et le rejet. Alors nous nous retirons. Nous pr\u00e9f\u00e9rons le silence, rester entre nous, pleurer sans t\u00e9moin, parce que les autres, au fond, vivent trop loin pour comprendre.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">D\u2019ailleurs, nous disons \u00ab nous \u00bb, mais toujours ce pronom vacille. On ne nous a jamais autoris\u00e9s \u00e0 faire nation. Dire \u00ab nous \u00bb, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 prendre une place qui ne nous a pas \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. On n\u2019en peut plus d\u2019\u00eatre \u00ab l\u2019Orient compliqu\u00e9 \u00bb, un territoire en guerre, un enjeu g\u00e9opolitique, un \u00ab th\u00e9\u00e2tre d\u2019\u00e9v\u00e8nements \u00bb, un contre-exemple ou une \u00e9nigme que d\u2019autres que nous s\u2019emploient \u00e0 r\u00e9soudre. Pour le monde, nous sommes des dates qu\u2019on \u00e9gr\u00e8ne puis qu\u2019on oublie ; pour nous, c\u2019est une frise sur laquelle viennent s\u2019accrocher toutes nos trag\u00e9dies. 1975, 1982, 2005, 2006, 2019 et le 4 ao\u00fbt ne sont pas des \u00e9v\u00e9nements, c\u2019est un seul et m\u00eame fil qui ne se rompt jamais.<\/p>\n<h2 class=\"ql-align-justify\">Terrain de certitudes<\/h2>\n<p class=\"ql-align-justify\">On n\u2019en peut plus des regards qui changent lorsque nous disons d\u2019o\u00f9 nous venons, comme si notre origine contenait d\u00e9j\u00e0 une catastrophe. On n\u2019en peut plus d\u2019entendre que le Liban fut splendide autrefois, comme si nous n\u2019en \u00e9tions plus dignes. On n\u2019en peut plus d\u2019avoir tout fait comme il fallait sans jamais \u00e9chapper \u00e0 ce que nous sommes aux yeux des autres, ni de cette retenue qui nous condamne \u00e0 lisser nos douleurs, \u00e0 masquer les fissures sous l\u2019ironie, \u00e0 dire \u00ab \u00e7a va \u00bb quand tout c\u00e8de, comme si, au fond, ce qui ne danse pas au bord des l\u00e8vres allait hurler ailleurs.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">On n\u2019en peut plus des le\u00e7ons : de ceux qui justifient les bombes au nom de la \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb comme de ceux qui parent nos bourreaux du nom de \u00ab r\u00e9sistants \u00bb, dans tous les cas, c\u2019est toujours nous qu\u2019on somme de mourir. On n\u2019en peut plus d\u2019\u00eatre le terrain sur lequel s\u2019affrontent les certitudes des autres.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">On n\u2019en peut plus de cette fichue image du ph\u00e9nix, de cette injonction \u00e0 se relever : la tristesse ne rel\u00e8ve pas, elle alourdit, elle attire vers le bas. Nous sommes fatigu\u00e9s de faire semblant de tenir debout. On n\u2019en peut plus de cet attachement \u00e0 un pays qui ne cesse de dispara\u00eetre, de cette fid\u00e9lit\u00e9 qui nous ram\u00e8ne toujours au point d\u2019impact, \u00e0 l\u2019endroit exact o\u00f9 l\u2019obus est tomb\u00e9. On n\u2019en peut plus de savoir, chaque jour, que les n\u00f4tres ne vont pas bien, que leurs corps finissent par dire ce que leurs mots taisent. Surtout, on n\u2019en peut plus de n\u2019\u00eatre autoris\u00e9s qu\u2019\u00e0 survivre.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Souvent, on n\u2019a plus envie d\u2019\u00eatre Libanais. Pas parce que nous n\u2019aimons pas ce pays, mais parce que nous n\u2019en pouvons plus de voir nos vies s\u2019effondrer sans que rien, ailleurs, ne vacille vraiment. Qu\u2019une vie libanaise puisse se perdre sans interrompre le cours des choses.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Souvent, on n\u2019a plus envie d\u2019\u00eatre Libanais. Pourtant, nous le sommes.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\">Cela ne devrait jamais nous emp\u00eacher de vivre.<\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\"><strong>Louise El YAFI<\/strong><\/p>\n<p class=\"ql-align-justify\"><strong>Avocate au barreau de Paris et essayiste<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.lorientlejour.com\/article\/1502911\/souvent-on-na-plus-envie-detre-libanais.html\"><strong>OLJ<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un homme s&rsquo;active \u00e0 d\u00e9blayer le verre, le 9 avril 2026 dans le quartier de Corniche el-Mazraa \u00e0 Beyrouth, au lendemain d\u2019un bombardement isra\u00e9lien massif de la capitale qui a fait plus de 300 morts en l\u2019espace de quelques minutes. 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