{"id":19674,"date":"2017-04-21T21:27:20","date_gmt":"2017-04-21T20:27:20","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=19674"},"modified":"2017-04-21T21:35:49","modified_gmt":"2017-04-21T20:35:49","slug":"kamel-daoud-mene-bataille-contre-pensee-unanimiste-dominante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/kamel-daoud-mene-bataille-contre-pensee-unanimiste-dominante\/","title":{"rendered":"Kamel Daoud : \u201cJe m\u00e8ne une bataille contre une pens\u00e9e unanimiste dominante\u201d"},"content":{"rendered":"<div id=\"article-content\" class=\"article-content\">\n<header class=\"article-header\">Les islamistes, l\u2019Occident ou le statut de la femme \u2013\u00a0les points de vue du journaliste et \u00e9crivain alg\u00e9rien Kamel Daoud d\u00e9cha\u00eenent les passions et suscitent des r\u00e9actions tranch\u00e9es. \u00c0 l\u2019occasion de la sortie de son livre <em>Mes ind\u00e9pendances,<\/em>\u00a0le quotidien alg\u00e9rien <strong>El-Watan<\/strong> l\u2019a interview\u00e9.<\/header>\n<aside class=\"article-aside\">\n<div class=\"gptcontainer\"><\/div>\n<\/aside>\n<div class=\"article-text\">\n<p><strong><em>Une ann\u00e9e apr\u00e8s la pol\u00e9mique n\u00e9e de la chronique sur <a href=\"http:\/\/abonnes.lemonde.fr\/idees\/article\/2016\/01\/31\/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">\u201cCologne, lieu de fantasmes\u201d, [Le Monde du 31 janvier 2016]<\/a>vous signez un recueil de vos chroniques chez Barzakh sous le titre Mes ind\u00e9pendances. De quelles ind\u00e9pendances parlez-vous\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le titre est n\u00e9 d\u2019une suggestion de mes \u00e9diteurs, extrait de la derni\u00e8re phrase de la derni\u00e8re chronique au <strong>Quotidien d\u2019Oran<\/strong>, o\u00f9 j\u2019avais \u00e9crit\u00a0: <em>\u201cIl m\u2019arrive \u00e0 moi aussi de mener aussi mes guerres de lib\u00e9ration et de f\u00eater de temps \u00e0 autre mes ind\u00e9pendances.\u201d<\/em> J\u2019ai exprim\u00e9 le souci d\u2019\u00eatre libre des pressions, des sollicitations. Le mot ind\u00e9pendance chez nous a toujours incarn\u00e9 un sens collectif et collectiviste. J\u2019ai voulu restituer \u00e0 ce mot sa charge\u00a0individuelle.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit plus de la lib\u00e9ration d\u2019un pays, mais de libert\u00e9s individuelles. Je m\u00e8ne une bataille contre une pens\u00e9e unanimiste dominante en Alg\u00e9rie d\u2019abord, qui consiste \u00e0 penser de la m\u00eame fa\u00e7on, avoir les m\u00eames croyances, un anonymat collectiviste, un seul h\u00e9ros, le peuple, une culture qui nie le h\u00e9ros individuel. J\u2019ai voulu marquer mon ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des croyances collectivistes qui anonymisent et qui, au final,\u00a0d\u00e9responsabilisent.<\/p>\n<p>Mais pas uniquement au niveau local, j\u2019ai voulu marquer mon ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des sollicitations et des castings qu\u2019on veut imposer \u00e0 l\u2019intellectuel du Sud, que l\u2019on veut confiner dans la case dissident, militant en col\u00e8re contre les siens, et qu\u2019il soit impliqu\u00e9 dans le jeu et les clashs qui agitent l\u2019Occident. Je n\u2019ai pas \u00e0 arbitrer, \u00e0 m\u2019immiscer ou \u00eatre un intellectuel de soutien ou d\u2019appoint dans ces clashs id\u00e9ologiques, d\u2019ailleurs, tout comme pour les anonymismes\u00a0d\u2019ici.<\/p>\n<p><strong><em>Meursault contre-enqu\u00eate a eu un succ\u00e8s mondial\u00a0; vous attendiez-vous \u00e0 un tel retentissement\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est une surprise totale pour moi. Je n\u2019ai jamais imagin\u00e9, envisag\u00e9 ou anticip\u00e9 que le roman allait d\u00e9passer les deux mille exemplaires. C\u2019\u00e9tait totalement inattendu. Pour moi, c\u2019\u00e9tait une variation sur l\u2019\u00e9chelle internationale. Une reprise de parole \u00e0 partir du point de vue d\u2019une victime, mais aussi un pr\u00e9texte pour parler du pr\u00e9sent\u00a0alg\u00e9rien.<\/p>\n<p>Une \u0153uvre n\u2019atteint pas une telle audience parce qu\u2019elle parle d\u2019une nation, mais quand elle parle de l\u2019universel o\u00f9 le local n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9texte\u00a0; Haroun est un Alg\u00e9rien, mais ses amertumes sont universelles. Nous avons le droit d\u2019\u00eatre le centre du monde, d\u2019\u00e9crire \u00e0 partir et au nom de l\u2019universel, r\u00e9clamer notre humanit\u00e9 et non pas \u00e0 partir du d\u00e9colonis\u00e9 ou du proscrit, de l\u2019\u00e9cras\u00e9 ou de la\u00a0victime.<\/p>\n<p>On peut \u00eatre l\u2019humanit\u00e9 et prendre la parole. Il y a des moments d\u2019universalisme qui traversent les p\u00e9riph\u00e9ries. L\u2019Europe de l\u2019Est, la Russie, l\u2019Am\u00e9rique latine, qui a connu son heure de gloire litt\u00e9raire et intellectuelle. L\u2019universalisme est partout et non pas l\u00e0 o\u00f9 on lui tourne le dos. Meursault\u2026 est une tr\u00e8s belle exp\u00e9rience pour moi, qui a d\u00e9montr\u00e9 que l\u2019on peut \u00e9crire en Alg\u00e9rie, avoir du succ\u00e8s en France, mais surtout qui m\u2019a fait d\u00e9couvrir que le reste du monde existe en dehors de l\u2019Alg\u00e9rie et de la\u00a0France.<\/p>\n<p><strong><em>Il y a eu ce succ\u00e8s ph\u00e9nom\u00e9nal qui vous a propuls\u00e9 au-devant de la sc\u00e8ne litt\u00e9raire internationale, mais vite suivi d\u2019une violente pol\u00e9mique\u00a0; comment avez-vous v\u00e9cu cela\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Etre sous les feux des projecteurs et la surm\u00e9diatisation devait avoir une facture, elle provoque des passions positives et n\u00e9gatives. Des gens qui vous soutiennent, d\u2019autres qui vous rejettent, ce qui est normal. Si vous vous int\u00e9ressez au monde avec passion, le monde s\u2019int\u00e9ressera \u00e0 vous avec la m\u00eame\u00a0passion.<\/p>\n<p>Nous retenons seulement la pol\u00e9mique, surtout en Alg\u00e9rie, mais en r\u00e9alit\u00e9 le reste du monde a lu Meursault\u2026 comme il a lu Camus \u00e0 l\u2019\u00e9poque, sans consid\u00e9rer que l\u2019\u00c9tranger est un roman pied-noir, mais de la condition humaine. Il y a eu des moments intenses de d\u00e9couvertes, de rencontres. Le lien avec mes lecteurs est passionnant et se renouvelle. Ce n\u2019est pas parce que certains parlent \u00e0 voix haute qu\u2019ils sont plus nombreux que les autres. Il y a eu des moments heureux, des moments malheureux, des malentendus qui durent encore. La pol\u00e9mique fait partie du revers de la m\u00e9daille. Mais, j\u2019ai envie de dire <em>\u201carr\u00eatons d\u2019\u00eatre des commissaires politiques ambulants\u201d<\/em>.<\/p>\n<p><strong><em>Votre roman et tous les d\u00e9bats et pol\u00e9miques qui l\u2019ont accompagn\u00e9 reposent de mani\u00e8re violente le rapport entre le Nord et le Sud, notamment entre la France et\u00a0l\u2019Alg\u00e9rie\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il s\u2019agit de l\u2019histoire, de notre incapacit\u00e9 \u00e0 sortir du pass\u00e9 et \u00e0 parler du pr\u00e9sent. C\u2019est le grand malentendu, d\u2019autres veulent parler inlassablement du pass\u00e9, et moi je veux parler du pr\u00e9sent. Je suis l\u2019enfant des ind\u00e9pendances. Je parle de libert\u00e9 et j\u2019ai le droit de vivre sans porter sur mon dos l\u2019histoire coloniale et celle de la guerre de lib\u00e9ration. On me reproche mon attitude vis-\u00e0-vis du culte de l\u2019histoire. Je n\u2019ai pas ce culte, je ne suis pas n\u00e9 dans cette guerre, je suis porteur de vie, je suis un enfant de\u00a0l\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Cela conditionne une lecture pathologique ici et en France. On n\u2019arrive pas \u00e0 sortir du soup\u00e7on. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019Histoire ne tol\u00e8re pas l\u2019imaginaire. Lorsqu\u2019on \u00e9crit une fiction dans des mondes domin\u00e9s par des totalitarismes de l\u2019Histoire, on vous soup\u00e7onne d\u2019avoir \u00e9crit un essai d\u00e9tourn\u00e9. Il faut lire les romans pour ce qu\u2019ils sont, pas des manifestes ou proclamations d\u2019all\u00e9geance. Ce ne sont pas des livres cod\u00e9s, des complots \u00e9crits. Je ne suis pas dans la litt\u00e9rature de la guerre, mais de l\u2019imaginaire, de l\u2019art et de la cr\u00e9ation et du fantasme. Nous sommes effectivement marqu\u00e9s par cette histoire en Alg\u00e9rie et en France, et \u00e7a nous marque violemment. C\u2019\u00e9tait le proc\u00e8s fait \u00e0 Albert\u00a0Camus.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019il voulait dire, que repr\u00e9sente un tel personnage\u00a0? Lisons ses romans comme des romans et ses essais comme des essais. J\u2019ai un \u00e9norme respect pour les martyrs, pour nos a\u00een\u00e9s, qui se sont battus pour que je sois libre, libre de dire, mais il nous faut sortir de l\u2019Histoire pour assumer notre pr\u00e9sent. Pour les honorer, nous devons exercer nos libert\u00e9s. L\u2019attitude victimaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui pr\u00e9vaut chez nous, autant par mode chez les intellectuels dits de gauche, comme chez le r\u00e9gime politique, est une attitude de confort. C\u2019est trop\u00a0facile.<\/p>\n<p><strong><em>Dans sa pr\u00e9face,<\/em><\/strong><em> <strong>Sid Ahmed Semiane<\/strong> <\/em><strong><em>[jounaliste, \u00e9crivain, cin\u00e9aste et photographe connu en Alg\u00e9rie sous le sigle <span class=\"caps\">SAS<\/span>] \u00e9crit que le succ\u00e8s quand il vient d\u2019ailleurs est\u00a0suspect\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>De toute mani\u00e8re, tout ce qui nous vient d\u2019ailleurs est suspect, parce que depuis toujours ce qui est venu d\u2019ailleurs c\u2019est le colonisateur, des occupants et des envahisseurs. Nous sommes x\u00e9nophobes vis-\u00e0-vis des autres et de nous-m\u00eames. Nous sommes \u00e0 la fois face \u00e0 un Occident qui nous fascine, qui nous rejette, que nous rejetons. Tout ce qui est li\u00e9 \u00e0 cet Occident est frapp\u00e9 de soup\u00e7on. Mais nous devons admettre que l\u2019Occident repr\u00e9sente la civilisation. Elle n\u2019est pas dans le d\u00e9sert de l\u2019Afghanistan. Elle est \u00e0 Paris, Londres, New York et Tokyo. Cet Occident nous a agress\u00e9s, nous a colonis\u00e9s, vol\u00e9s, domin\u00e9s. Il est donc normal de voir en lui un\u00a0suspect.<\/p>\n<p>Mais, aujourd\u2019hui, il est le d\u00e9positaire des valeurs. Les gens, quand ils ont peur ou se sentent menac\u00e9s, pers\u00e9cut\u00e9s, ne vont pas dans le d\u00e9sert d\u2019Afghanistan, mais vers le Nord, parce qu\u2019on y retrouve la s\u00e9curit\u00e9, la libert\u00e9, le confort, le luxe, la valeur. Il ne faut cependant pas voir cet Occident seulement sous son aspect n\u00e9gatif. Il nous faut sortir de cette logique et arr\u00eater de mettre tout sur le dos du colonisateur. C\u2019est un pi\u00e8ge qui nous enferme et qui nous emp\u00eache de r\u00e9ussir. On passe nos vacances chez eux, on publie chez eux, quand on est en disgr\u00e2ce politique, on va chez eux. On se bat pour \u00eatre ambassadeur chez eux, pour envoyer nos enfants chez eux, nous installer chez eux. Pourquoi\u00a0? Ils ont r\u00e9ussi quelque chose. Il faut reconna\u00eetre cela chez eux pour pouvoir le r\u00e9ussir chez\u00a0nous.<\/p>\n<p>Si on ne le fait pas et que nous continuons \u00e0 dire que l\u2019Occident c\u2019est le mal et \u00e0 lui courir derri\u00e8re, on va \u00e0 l\u2019insulte collectivement et on le sollicite pour s\u2019y soumettre individuellement. Je ne veux pas avoir un rapport malsain \u00e0 l\u2019Occident. Il n\u2019est ni juste ni injuste, il est ce qu\u2019il est, il n\u2019est ni mon p\u00e8re ni ma m\u00e8re. Je ne veux pas attendre de lui ni caresse ni h\u00e9ritage, je dois le regarder et voir en lui ce qui me d\u00e9passe pour pouvoir le d\u00e9passer. C\u2019est un monstre splendide qu\u2019il faut regarder dans les yeux pour pouvoir le\u00a0d\u00e9passer.<\/p>\n<p><strong><em>Vous \u00eates c\u00e9l\u00e9br\u00e9 en Europe, \u00e0 Paris\u2026\u00a0; en Alg\u00e9rie, il y a eu plus de rejet, du moins chez les \u00e9lites. Nul n\u2019est proph\u00e8te en son pays s\u2019applique-t-il bien \u00e0 votre cas\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il nous faut gu\u00e9rir de l\u2019id\u00e9e de la r\u00e9ussite et du succ\u00e8s. Vous imaginez que l\u2019on vous reproche de courir derri\u00e8re le succ\u00e8s. Nous en sommes l\u00e0\u00a0! Une grave pathologie. Nous voyons le succ\u00e8s comme quelque chose de r\u00e9pr\u00e9hensible. Le succ\u00e8s, c\u2019est l\u2019objectif du monde. Je ne comprends pas cette criminalisation du succ\u00e8s. Il faut restaurer chez nous l\u2019id\u00e9e du succ\u00e8s et de la r\u00e9ussite, que l\u2019on soit fier de nos enfants. C\u2019est l\u00e9gitime, c\u2019est une plus-value pour le pays, l\u2019expression de notre valeur et notre participation \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Un mod\u00e8le \u00e0 offrir \u00e0 nos\u00a0enfants.<\/p>\n<p>C\u2019est comme le coureur d\u2019Ath\u00e8nes qui court et parle en disant\u00a0:<em> \u201cTous les peuples applaudissent leurs coureurs et je suis le seul \u00e0 courir pour encourager les miens pour qu\u2019ils n\u2019esp\u00e8rent pas encore plus\u201d<\/em>. C\u2019est une image frappante qui r\u00e9sume ce que nous\u00a0sommes.<\/p>\n<p>Le discours d\u2019une certaine partie de nos \u00e9lites participe \u00e0 la fois du confort, de la frustration et de l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 sortir du victimaire, au refus de la libert\u00e9 et de la singularit\u00e9 individuelle. D\u00e9fendre l\u2019individu dans un pays qui est n\u00e9 d\u2019une guerre de lib\u00e9ration collective, c\u2019est trahir. La libert\u00e9 individuelle est une valeur \u00e0 restaurer, elle n\u2019est pas une\u00a0trahison.<\/p>\n<p>Nous ne sommes pas le seul pays \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 au Vietnam et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par cette distance qu\u2019ils ont avec l\u2019Histoire. Oui, nous avons \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9s, massacr\u00e9s, nous avons men\u00e9 des guerres et nous les avons gagn\u00e9es, mais quand ont leur demande si vous avez un minist\u00e8re des Anciens combattants, ils vous disent non. Ils ne sont pourtant pas dans le d\u00e9ni. Nous avons un culte \u00e0 corriger chez nous. Les racines ne se mangent pas, \u00e7a vous soutient contre les vents, mais il nous faut des\u00a0r\u00e9coltes.<\/p>\n<p><strong><em>Parlons des racines justement\u00a0; vous refusez qu\u2019on vous enferme dans un monde dit arabe en vous d\u00e9finissant comme alg\u00e9rien. Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre alg\u00e9rien\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Etre ce que je suis, avec ma carte d\u2019identit\u00e9 nationale alg\u00e9rienne, vivre ici ou ailleurs en emportant mon imaginaire, avoir des racines alg\u00e9riennes, une histoire alg\u00e9rienne et peut-\u00eatre un malaise alg\u00e9rien et le mal d\u2019\u00eatre alg\u00e9rien. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 satur\u00e9 par cette id\u00e9e que nous avons un malaise identitaire, je sais ce que je suis. L\u2019arabit\u00e9 m\u2019appartient, mais je ne lui appartiens pas. Nous sommes un pays qui n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre dans l\u2019unanimisme, nous avons nos r\u00e9gions, nos langues, nos histoires, nos\u00a0anc\u00eatres.<\/p>\n<p>Nos diff\u00e9rences sont la source de nos enrichissements. Dire le Monde arabe me g\u00eane, c\u2019est une sous-cat\u00e9gorie de la vision orientaliste. Pourquoi le Fran\u00e7ais est fran\u00e7ais, l\u2019Allemand est allemand et l\u2019Alg\u00e9rien est arabe\u00a0? Cela me d\u00e9range. L\u2019arabit\u00e9 est un beau patrimoine, mais je n\u2019ai jamais vu de passeport arabe. J\u2019ai vu des passeports diff\u00e9rents, des Histoires diff\u00e9rentes, des langues diff\u00e9rentes, des combats\u00a0diff\u00e9rents\u2026<\/p>\n<p>Il y a des points communs autant qu\u2019il y en a entre les Latins. Je ne veux pas et je ne peux pas accepter que l\u2019arabit\u00e9 me soit impos\u00e9e, ni comme nationalit\u00e9 ni comme matrimoine exclusif. L\u2019arabit\u00e9 est un fabuleux h\u00e9ritage, j\u2019y vais pour prendre ce qui enrichit mon pr\u00e9sent, mais ce n\u2019est ni ma nationalit\u00e9, ni ma m\u00e8re, ni mon p\u00e8re, ni ma terre. Je veux qu\u2019on me reconnaisse comme alg\u00e9rien. Je ne suis pas dans le chauvinisme, je veux juste qu\u2019on respecte ce que je\u00a0suis.<\/p>\n<p><strong><em>Dans vos \u00e9crits, la question de la religion est tr\u00e8s pr\u00e9sente et vous l\u2019abordez sans prendre de gants. Comment est v\u00e9cue cette religion\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Vous dites que je traite le fait religieux sans prendre de gants\u00a0! Si quelqu\u2019un utilise la religion pour tuer sans prendre de gants, alors moi quand je traite de la religion je dois prendre des gants\u00a0? Pourquoi un pr\u00eacheur, niveau \u2018bac -20\u2019, a-t-il le droit d\u2019accaparer le discours religieux et moi non\u00a0? Parce que je n\u2019ai pas de barbe, que je ne m\u2019habille pas comme lui et que Dieu lui appartient et pas \u00e0 moi. J\u2019ai le droit en tant qu\u2019intellectuel alg\u00e9rien de r\u00e9fl\u00e9chir au fait religieux. Il n\u2019appartient ni aux imams, ni aux clerg\u00e9s, ni aux confr\u00e9ries. Il m\u2019appartient aussi. Les \u00e9lites de chez nous doivent se le r\u00e9approprier, d\u00e9monopoliser la r\u00e9flexion sur le religieux. Qu\u2019on ne le laisse pas aux islamistes, et surtout qu\u2019on le\u00a0d\u00e9politise.<\/p>\n<p>Pourquoi c\u2019est \u00e0 moi de me justifier alors que je n\u2019ai tu\u00e9 personne\u00a0? Mais en m\u00eame temps, c\u2019est la grande question qui interpelle notre \u00e9poque. Chaque \u00e9poque a son monstre totalitaire, et l\u2019islamisme est le monstre de notre \u00e9poque qui veut dominer le monde. Il faut rappeler que l\u2019islamiste n\u2019est pas le musulman, il ne cherche pas \u00e0 rencontrer Dieu, mais veut prendre le pouvoir. Il n\u2019a pas le droit de m\u2019interdire de r\u00e9fl\u00e9chir sur son arnaque\u00a0fondamentale.<\/p>\n<p>Nous devons nous r\u00e9approprier le d\u00e9bat sur le religieux et la la\u00efcit\u00e9. Ce que me reprochent certains qui pr\u00e9tendent se r\u00e9clamer de la religion, c\u2019est qu\u2019ils ont quand m\u00eame r\u00e9ussi une mainmise monopolisante sur les grandes questions de notre soci\u00e9t\u00e9. Tu peux parler de la po\u00e9sie, de la litt\u00e9rature, de la m\u00e9taphore, mais la nudit\u00e9, le corps, le sexe et la mort ce sont les religieux qui en ont le monopole. Non, je r\u00e9cuse cela. J\u2019ai le droit absolu de discuter de toutes ces questions et en dehors des cat\u00e9gories islamistes. Ils n\u2019ont pas le\u00a0monopole.<\/p>\n<p>La m\u00e9taphysique n\u2019est pas la propri\u00e9t\u00e9 de papa, elle appartient \u00e0 tout le monde. Je ne m\u2019attaque pas \u00e0 la religion, je suis fascin\u00e9 par la th\u00e9ologie depuis toujours, mais j\u2019estime que la vie m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, je suis en mesure de poser des questions \u00e0 Dieu tout seul, je n\u2019ai besoin ni de courtier, ni d\u2019interm\u00e9diaire, ni de sous-traitant religieux. Dieu n\u2019a sign\u00e9 de procuration \u00e0 personne pour parler en son nom. Le Coran, l\u2019islam, ma chair ne leur appartiennent pas. Et moi je n\u2019ai tu\u00e9\u00a0personne.<\/p>\n<p><strong><em>Evoquons justement la question de la mort. Sommes-nous en train de vivre la mort au lieu de la vie\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La mort doit \u00eatre comprise comme un sujet romanesque, un espace pour restaurer la vie et non pas comme une question funeste. C\u2019est quelque chose qui \u00e9claire la vie et le pr\u00e9sent. On observe que dans notre vie, on discute, on organise, on r\u00e9fl\u00e9chit la mort, pas la vie. Il y a une h\u00e2te, c\u2019est troublant. Il faut consid\u00e9rer la mort dans le sens o\u00f9 elle \u00e9claire la\u00a0vie.<\/p>\n<p><strong><em>Une vie remplie de\u00a0violence\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire est violente. Nous l\u2019avons subie pendant la colonisation, mais elle ne doit pas servir d\u2019excuse victimaire pour la perp\u00e9tuer ce que nous avons fait jusque-l\u00e0. Nous avons subi une violence coloniale, nous l\u2019avons r\u00e9\u00e9dit\u00e9e sur nos propres chairs durant la d\u00e9cennie quatre-vingt-dix. Et cela risque de se reproduire tant que nous n\u2019aurons pas compris ce que nous sommes, de consid\u00e9rer que nous existons en tant que pays. Le but \u00e9tait d\u2019avoir un pays libre, ce que nous avons fait. Et apr\u00e8s\u00a0? Nous devons nous offrir un\u00a0destin.<\/p>\n<p><strong><em>Vous critiquez le r\u00e9gime politique avec vigueur parce qu\u2019il n\u2019a pas offert ce\u00a0destin\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le r\u00e9gime politique n\u2019est qu\u2019un aspect de nous-m\u00eames. Je n\u2019aime pas cet aspect d\u2019\u00eatre le contestataire \u00e0 sens unique. Le r\u00e9gime, c\u2019est nous, il n\u2019est pas assis sur le vide, mais sur une chaise, la chaise, c\u2019est nous. Tout expliquer par la faute du r\u00e9gime nous a servi \u00e0 expliquer tout et \u00e0 nous absoudre de nos propres responsabilit\u00e9s. Le r\u00e9gime existe, moi aussi. Nous sommes responsables de notre sort, et si nous ne l\u2019acceptons pas, nous ne pourrons rien. Nous nous comportons avec le r\u00e9gime comme s\u2019il \u00e9tait venu par la mer. Non. Je critique le r\u00e9gime parce qu\u2019il est un aspect de la d\u00e9ception et de notre \u00e9chec, mais tout n\u2019est pas la faute du r\u00e9gime. Si tout \u00e9tait la faute du r\u00e9gime, le r\u00e9gime est de notre\u00a0faute.<\/p>\n<p><strong><em>Vous abandonnez le journalisme pour sauter le pas vers la litt\u00e9rature\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Non. Je ne change pas de musique, mais d\u2019instrument. La litt\u00e9rature permet de parler de soi-m\u00eame. La litt\u00e9rature est le t\u00e9moin de son \u00e9poque, c\u2019est un exercice de voyeurisme universel qui permet de partager l\u2019intimit\u00e9 universelle. Le personnage de Dostoievski n\u2019est pas russe, il est humain, qu\u2019on lit dans son village en Alg\u00e9rie avec plaisir, comme si nous \u00e9tions \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce personnage. C\u2019est l\u2019intimit\u00e9 universelle qui est partag\u00e9e par la litt\u00e9rature. J\u2019aime r\u00e9fl\u00e9chir le monde comme un miroir et comme un esprit. C\u2019est exercer son droit \u00e0 l\u2019universalit\u00e9 et le\u00a0conqu\u00e9rir.<\/p>\n<p>C\u2019est un t\u00e9moignage incompressible de notre humanit\u00e9. Quand tout va mal, quand vous \u00eates dans un goulag, vous avez un bout de papier et un crayon, vous faites de la litt\u00e9rature. Quand vous \u00eates \u00e0 l\u2019angle mort de votre humanit\u00e9, vous produisez de la litt\u00e9rature. C\u2019est produire du sens l\u00e0 o\u00f9 le sens est rendu\u00a0impossible.<\/p>\n<p><strong><em>En vous pr\u00e9sentant comme un intellectuel du Sud dissident qui combat l\u2019islamisme, le monde \u00e9ditorial et m\u00e9diatique occidental ne cherche-t-il pas \u00e0 vous enfermer dans un r\u00f4le\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas une tentative, c\u2019est une entreprise permanente, et c\u2019est dans l\u2019ordre naturel des choses. Ils sont dans des combats id\u00e9ologiques internes o\u00f9 chaque partie a besoin d\u2019un t\u00e9moin \u00e0 charge ou \u00e0 d\u00e9charge pour valider telle ou telle th\u00e8se. On ne peut pas d\u00e9passer cette situation en l\u2019analysant avec rancune, comme si c\u2019\u00e9tait un complot. Non. C\u2019est une m\u00e9canique qu\u2019il faut d\u00e9manteler en continuant \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 soutenir ses propres propositions, \u00e0 corriger les visions et \u00e0 r\u00e9sister au casting que l\u2019on propose \u00e0 l\u2019intellectuel du Sud en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale. C\u2019est-\u00e0-dire un t\u00e9moin \u00e0 charge ou \u00e0 d\u00e9charge, un intellectuel de soutien ou d\u2019appoint, un chaman qui doit lire l\u2019avenir et d\u2019\u00eatre exotique. Il y a un r\u00f4le international pour l\u2019intellectuel, c\u2019\u00e9tait l\u2019<span class=\"caps\">URSS<\/span>, les dictatures en Am\u00e9rique latine et maintenant c\u2019est notre\u00a0cas.<\/p>\n<p>Nous sommes \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de l\u2019Empire et on nous convoque pour r\u00e9pondre \u00e0 certaines questions. Pour nous, s\u2019agit-il d\u2019accepter ce jeu, de le rejeter ou d\u2019essayer de d\u00e9manteler cette m\u00e9canique pour la d\u00e9passer et en faire le b\u00e9n\u00e9fice de sa propre strat\u00e9gie\u00a0? Oui, on appelle Kamel Daoud pour parler de l\u2019islamisme, je dis non. Je refuse \u00e9norm\u00e9ment de plateaux et d\u2019interviews parce que je ne suis pas un intellectuel de soutien l\u00e0-bas, ni celui de victimaire ici. Je ne suis pas un intellectuel de service fantasm\u00e9 chez moi ni un intellectuel organique venu du Sud pour servir des combats id\u00e9ologiques de\u00a0l\u2019Occident.<\/p>\n<p>Je sais que je fais face \u00e0 une m\u00e9canique immense qui me d\u00e9passe, mais je reste lucide. L\u2019essentiel est de ne pas d\u00e9noncer ce processus, mais comment le d\u00e9passer. Il y a des r\u00e9cup\u00e9rations, des enjeux politiques et des tentatives de vous impliquer dans des d\u00e9bats id\u00e9ologiques fondamentaux en Occident. J\u2019en suis conscient, je r\u00e9siste et je travaille toujours \u00e0 d\u00e9construire cette m\u00e9canique ou \u00e0 en faire une machine \u00e0 mon b\u00e9n\u00e9fice. Depuis que j\u2019ai quitt\u00e9 mon village, je fonctionne avec l\u2019adversit\u00e9 qui m\u2019est essentielle. La force adverse est mon\u00a0moteur.<\/p>\n<p>Mais je dois tout de m\u00eame souligner une chose importante\u00a0: pourquoi on dit de Kamel Daoud et d\u2019autres \u00e9crivains alg\u00e9riens qu\u2019ils risquent d\u2019\u00eatre soumis \u00e0 des tentatives de r\u00e9cup\u00e9ration id\u00e9ologiques occidentales, mais jamais de l\u2019islamiste qui se fait recycler en Arabie Saoudite, form\u00e9, format\u00e9 et renvoy\u00e9 dans son pays pour exploser, semer le chaos\u00a0! Je ne comprends pas\u00a0! Il y a des man\u0153uvres en Occident, mais pas de man\u0153uvres id\u00e9ologiques dans la vaste plan\u00e8te de l\u2019islamisme\u00a0! Donc, la main \u00e9trang\u00e8re est uniquement europ\u00e9enne, mais quand on va se former en Arabie Saoudite et qu\u2019on revient en Alg\u00e9rie cr\u00e9er le d\u00e9sordre et les divisons, ce n\u2019est pas une main \u00e9trang\u00e8re, c\u2019est quoi\u00a0 alors\u00a0? C\u2019est une poign\u00e9e de main\u00a0?!<\/p>\n<p><strong><em>La topographie prend une place importante dans vos \u00e9crits, surtout la mer. Que signifie-t-elle pour vous\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La M\u00e9diterran\u00e9e est un espace de division, le mur qui nous s\u00e9pare de l\u2019autre, c\u2019est l\u2019infranchissable. J\u2019aime bien cette expression de<em> \u201cla seule m\u00e9taphysique que je peux toucher de la main\u201d<\/em>, pour reprendre l\u2019expression de Romain Gary. C\u2019est aussi une \u00e9preuve, une vision religieuse fanatique du monde. La mer vous impose la nudit\u00e9, le retour au corps, retrouver votre chair, \u00eatre face \u00e0 vous-m\u00eames. C\u2019est le lieu d\u2019o\u00f9 vient l\u2019autre, le monstre qui nous a colonis\u00e9s. C\u2019est un lieu de basculement\u00a0aussi.<\/p>\n<p><strong><em>Il y a aussi la femme\u00a0; sa place dans la soci\u00e9t\u00e9 vous indigne-t-elle\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Profond\u00e9ment. Elle m\u2019indigne, me r\u00e9volte et me culpabilise. Parce que durant une bonne partie de ma vie, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 un homme alg\u00e9rien au sens machiste qui pense qu\u2019il est normal que sa s\u0153ur lui serve \u00e0 manger et que sa m\u00e8re fasse la vaisselle. J\u2019ai perp\u00e9tu\u00e9 cet ordre-l\u00e0 pendant longtemps. Je m\u2019en veux, \u00e7a me\u00a0culpabilise.<\/p>\n<p><strong><em>Votre village Massera est important pour vous, c\u2019est votre\u00a0enfance\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>J\u2019y vais chaque semaine quasiment, ce sont les miens, c\u2019est pour eux que j\u2019\u00e9cris. C\u2019est fondamental pour moi. C\u2019est ma mesure. Je garde un lien naturel avec les habitants, on ne me parle jamais de mon succ\u00e8s qu\u2019on c\u00e9l\u00e8bre avec discr\u00e9tion. On parle des choses simples de la vie. Ils ont une pudeur extraordinaire, ils en sont fiers mais sans trop parler de succ\u00e8s. Cela m\u2019aide \u00e0 garder les pieds sur terre. Enfant, j\u2019ai r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre cosmonaute, puis raconter des histoires. J\u2019avais une enfance heureuse, petit-fils d\u2019un b\u00fbcheron. Nous \u00e9tions tr\u00e8s pauvres, mais nous ne le savions pas, c\u2019\u00e9tait l\u2019ordre des choses dans le village. Nous n\u2019avions pas de t\u00e9l\u00e9 \u00e0 la maison. Avoir une fois par semaine un verre de limonade servi dans un verre de th\u00e9 c\u2019\u00e9tait\u00a0\u00e9norme.<\/p>\n<p><strong><em>Et votre rapport \u00e0 la ville d\u2019Oran\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 je vais, o\u00f9 j\u2019ai mes amis. Oran est une ville ambivalente o\u00f9 j\u2019ai longtemps \u00e9t\u00e9 sans domicile fixe. C\u2019est une ville o\u00f9 \u00e0 partir de 17h les gens rentraient chez eux. Les portes se fermaient, les rideaux \u00e9taient baiss\u00e9s, j\u2019\u00e9tais seul dans la rue \u00e0 tourner\u00a0; moi je n\u2019avais pas o\u00f9 dormir. C\u2019est une ville mur. Mais j\u2019ai fini par trouver une fissure, \u00e0 m\u2019installer, \u00e0 trouver un lit, un toit, une maison. C\u2019est une ville qui a du charme, ouverte sur la mer, d\u00e9contract\u00e9e. Elle n\u2019est pas obs\u00e9d\u00e9e par ses\u00a0racines.<\/p>\n<p><strong><em>\u00a0\u2026 Et Paris\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est la perp\u00e9tuelle destination. Le Paris litt\u00e9raire d\u2019Henry Miller, d\u2019Hemingway. C\u2019est la capitale du\u00a0monde.<\/p>\n<p><strong><em>Comment avez-vous v\u00e9cu les ann\u00e9es de terrorisme\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Comme tout le monde, dans le choc, l\u2019incompr\u00e9hension, dans le d\u00e9ni, l\u2019acceptation et la soumission, le silence et la complicit\u00e9. Et nous n\u2019en sommes pas encore sortis. On ne peut pas sortir d\u2019un cycle sans lui donner du verbe, de la voix et l\u2019assumer. Le raconter pour s\u2019en d\u00e9faire. On l\u2019a tu. Nous sommes tous complices d\u2019un grand silence et on va le payer un jour. Un mal qui n\u2019est pas dit et assum\u00e9, on va sans doute le revivre. C\u2019est Nietzsche qui a dit\u00a0: <em>\u201cLe secret du p\u00e8re, le fils le r\u00e9v\u00e8le\u201d<\/em>.<\/p>\n<p><strong><em>Des minorit\u00e9s religieuses sont pers\u00e9cut\u00e9es en Alg\u00e9rie. Le pays est-il aussi \u00e9troit pour ne pas admettre une pluralit\u00e9\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La grande maladie de l\u2019Alg\u00e9rie, c\u2019est l\u2019unanimisme. Un parti unique, le Dieu unique, la pens\u00e9e unique. Cela va tuer la nation. Il faut revenir \u00e0 nos diff\u00e9rences qui sont notre richesse, il faut les cultiver. La nature nous a donn\u00e9 sept couleurs et nous on veut en garder une seule, la couleur noire. L\u2019Alg\u00e9rie est vaste et plurielle. Elle est musulmane, chr\u00e9tienne et juive et plus que \u00e7a. Nous sommes une R\u00e9publique, notre histoire est\u00a0riche.<\/p>\n<p><strong><em>Dans une de ses tribunes, le grand po\u00e8te syrien Adonis dit de belles choses sur\u00a0vous\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Je pense que c\u2019est le papier le plus pertinent \u00e9crit sur moi parce qu\u2019il touche du doigt cette impossibilit\u00e9 de la naissance du \u201cje\u201d dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Il dit une phrase magnifique\u00a0: <em>\u201cOn vient au monde comme des p\u00e8res\u201d<\/em>, o\u00f9 nous sommes en permanence dans la position conservatrice, immobile et statique. On revendique la paternit\u00e9 avant m\u00eame la filiation. Son texte est court mais d\u2019une pertinence\u00a0incroyable.<\/p>\n<p><strong><em>Comme lui, vous \u00eates un peu un \u00e9ternel\u00a0incompris\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il y a des malentendus, une hi\u00e9rarchie d\u2019incompr\u00e9hension en raison de l\u2019absence de la circulation des id\u00e9es dans nos pays, peu d\u2019espaces de d\u00e9bats, peu de librairies. On parle plus d\u2019un match de foot que d\u2019un livre. Mais ce qui est regrettable, c\u2019est la mauvaise foi. Des gens qui ont bien saisi ce que je veux dire, mais qui ne veulent pas le comprendre ni le transmettre et qui d\u00e9forment vos propos. Je sens souvent cette\u00a0incompr\u00e9hension.<\/p>\n<p>J\u2019ai comme l\u2019impression qu\u2019il y a un confort \u00e0 vous donner un r\u00f4le, et cela vous dispense de penser. On d\u00e9cr\u00e8te Kamel Daoud anti-musulman et on aura tout regl\u00e9. Je ne suis pas un intellectuel au service de l\u2019Occident et je ne veux pas \u00eatre un intellectuel de soumission chez moi. Je ne veux pas \u00eatre soumis au diktat des id\u00e9es dominantes. L\u2019incompr\u00e9hension vient du fait que moi je parle du pr\u00e9sent, d\u2019autres me parlent du pass\u00e9. Je parle du train en marche et ils me parlent d\u2019une gare\u00a0fixe.<\/p>\n<p>Nous sommes vivants et pas morts, l\u2019histoire ne s\u2019arr\u00eate pas. Le monde bouge autour de nous et nous, en Alg\u00e9rie, nous avons le culte de l\u2019immobilit\u00e9. Nos pens\u00e9es, nos \u00e9lites, le r\u00e9gime politique veulent de l\u2019immobilit\u00e9. Nous avons un probl\u00e8me avec la dynamique de la vie. Cessons de faire du pr\u00e9sent une pierre\u00a0tombale.<\/p>\n<div class=\"author-name-short\">Propos recueillis par Hacen Ouali<\/div>\n<div class=\"article-url-origin\"><a href=\"http:\/\/www.elwatan.com\/culture\/kamel-daoud-je-ne-suis-ni-un-intellectuel-de-l-occident-ni-celui-de-la-soumission-chez-moi-14-02-2017-339188_113.php\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Lire l&rsquo;article original<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"article-url-origin\"><\/div>\n<div class=\"article-url-origin\">*<\/div>\n<div id=\"article-content\" class=\"article-content\">\n<div class=\"article-box-group\">\n<div id=\"article-box-1\" class=\"article-box\">\n<h2 class=\"article-box-title\">Biographie<\/h2>\n<p>N\u00e9 en 1970 \u00e0 Mostaganem, en Alg\u00e9rie, Kamel Daoud a \u00e9t\u00e9 journaliste pendant quinze ans au <em>Quotidien d\u2019Oran<\/em> tout en collaborant \u00e0 divers m\u00e9dias en ligne dont le site <em>Alg\u00e9rie-Focus<\/em>. En 2014, il est victime d\u2019une fatwa lanc\u00e9e le 16 d\u00e9cembre par l\u2019imam int\u00e9griste\u00a0Hamadache et appelant \u00e0 son meurtre. En 2016, bless\u00e9 par les accusations d\u2019islamophobie, le chroniqueur annon\u00e7ait, le 22\u00a0f\u00e9vrier, son retrait du journalisme mais continue \u00e0 tenir des chroniques dans le magazine fran\u00e7ais<em> Le Point<\/em> avec lequel il a un engagement contractuel. Kamel Daoud \u00e9crivain d\u2019expression fran\u00e7aise, a obtenu le Goncourt du premier roman en 2015 pour son ouvrage <em>Meursault, contre-enqu\u00eate<\/em> (Actes Sud,\u00a02014). Ce livre a \u00e9t\u00e9 traduit dans une trentaine de langues. En f\u00e9vrier 2017, il publie <em>Mes ind\u00e9pendances, Chroniques 2010-2016<\/em> (Actes Sud et co\u00e9dition alg\u00e9rienne Barzakh), une s\u00e9lection de 182 textes choisis parmi les quelques deux mille chroniques qu\u2019il a r\u00e9dig\u00e9es pendant cette p\u00e9riode.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.courrierinternational.com\/article\/entretien-kamel-daoud-je-mene-une-bataille-contre-une-pensee-unanimiste-dominante\">Courrier International<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"article-secondary\"><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les islamistes, l\u2019Occident ou le statut de la femme \u2013\u00a0les points de vue du journaliste et \u00e9crivain alg\u00e9rien Kamel Daoud d\u00e9cha\u00eenent les passions et suscitent des r\u00e9actions tranch\u00e9es. \u00c0 l\u2019occasion de la sortie de son livre Mes ind\u00e9pendances,\u00a0le quotidien alg\u00e9rien El-Watan l\u2019a interview\u00e9. 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