{"id":195145,"date":"2026-01-30T12:05:29","date_gmt":"2026-01-30T11:05:29","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=195145"},"modified":"2026-01-30T12:05:29","modified_gmt":"2026-01-30T11:05:29","slug":"en-orient-le-gout-exotique-de-la-liberte-est-ephemere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/en-orient-le-gout-exotique-de-la-liberte-est-ephemere\/","title":{"rendered":"En Orient, le go\u00fbt exotique de la libert\u00e9 est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><span style=\"color: #666699;\">L\u2019historien Fran\u00e7ois Georgeon fait le r\u00e9cit heureux, puis maudit, de la r\u00e9volution jeune-turque de 1908. Ou l\u2019on d\u00e9couvre que la transformation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 autoritaire d\u2019Orient en soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale est une t\u00e2che hercul\u00e9enne. Hier, et aujourd\u2019hui.<\/span><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Est-ce toujours, au Moyen-Orient, la m\u00eame histoire qui se r\u00e9p\u00e8te ? Les despotes paraissent ind\u00e9boulonnables ; un jour, sans bruit, ils fuient avec quelques bagages. Un chaos plus ou moins cr\u00e9atif leur succ\u00e8de, puis un nouveau despote se pr\u00e9sente et met fin \u00e0 ce d\u00e9sordre. Les \u00e9v\u00e9nements en Iran suivent \u00e0 peu pr\u00e8s ce canevas. Il manque encore un d\u00e9nouement, mais on sait d\u00e9j\u00e0 que la chute du r\u00e9gime viendra, dans cinq jours ou dans cinq ans. Ce qui suivra est un myst\u00e8re. Ce ne sera pas forc\u00e9ment mieux si on regarde l\u2019histoire proche ou lointaine de l\u2019Iran ou de ses voisins. En Syrie, Bachar el-Assad est parti apr\u00e8s douze ans de guerre civile et 250 000 morts. En Tunisie, le pr\u00e9sident Ben Ali ; en \u00c9gypte, le pr\u00e9sident Moubarak ; en Libye, le \u00ab Guide \u00bb Kadhafi ; en Alg\u00e9rie, le pr\u00e9sident Bouteflika sont morts assassin\u00e9s ou partis eux aussi. Et malgr\u00e9 une fragile brise d\u2019espoir ici ou l\u00e0, le bilan est n\u00e9gatif. Tout change, mais rien ne change. C\u2019est \u00e0 se demander si un conservateur rabat-joie n\u2019a pas toujours raison face \u00e0 un id\u00e9aliste lib\u00e9ral. Faut-il valider la th\u00e9orie des climats, et admettre que la d\u00e9mocratie est une plante qui ne pousse que dans les zones temp\u00e9r\u00e9es ?<\/p>\n<p>Le livre de l\u2019historien Fran\u00e7ois Georgeon est un bon exercice de r\u00e9tro \u00e9clairage sur ce sujet. Il s\u2019int\u00e9resse au \u00ab printemps ottoman \u00bb de l\u2019ann\u00e9e 1908 au cours duquel une petite \u00e9quipe de Jeunes-Turcs tr\u00e8s occidentalis\u00e9s r\u00e9ussit par la simple menace d\u2019une marche de la 3e arm\u00e9e de Mac\u00e9doine sur Istanbul \u00e0 faire r\u00e9tablir la Constitution de 1876 jamais appliqu\u00e9e. Apr\u00e8s six si\u00e8cles d\u2019autocratie ottomane, et trente ans de pouvoir personnel du sultan Abd\u00fclhamid, le pays basculait soudain dans un r\u00e9gime de monarchie constitutionnelle. L\u2019\u00e9v\u00e9nement souleva une vague d\u2019enthousiasme. \u2010 Jamais l\u2019expression \u00ab patriotisme constitutionnel \u00bb ne fut plus juste. Dans les rues d\u2019Istanbul, et dans de nombreuses villes, on chanta La Marseillaise, tant le pr\u00e9c\u00e9dent fran\u00e7ais \u00e9tait dans les esprits. Le temps d\u2019un \u00e9t\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 ottomane fut en apesanteur. Libert\u00e9 d\u2019expression, presse foisonnante, \u00e9lections libres, prisonniers lib\u00e9r\u00e9s, espions et d\u00e9lateurs de la Sublime-Porte volatilis\u00e9s. On rasait gratis. Grecs orthodoxes, arm\u00e9niens, juifs et musulmans se donnaient des baisers. La libert\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9, la fraternit\u00e9. Slogans eux aussi scand\u00e9s par les foules.<\/p>\n<figure id=\"attachment_195160\" aria-describedby=\"caption-attachment-195160\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/middleeasttransparent.com\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/ottoman-constitution-1876.png\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-195160\" src=\"https:\/\/middleeasttransparent.com\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/ottoman-constitution-1876-600x452.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"452\" srcset=\"https:\/\/middleeasttransparent.com\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/ottoman-constitution-1876-600x452.png 600w, https:\/\/middleeasttransparent.com\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/ottoman-constitution-1876-150x113.png 150w, https:\/\/middleeasttransparent.com\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/ottoman-constitution-1876-450x339.png 450w, https:\/\/middleeasttransparent.com\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/ottoman-constitution-1876.png 753w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-195160\" class=\"wp-caption-text\">Lithographie c\u00e9l\u00e9brant la r\u00e9volution jeune-turque et repr\u00e9sentant les sources d&rsquo;inspiration du mouvement, Midhat Pacha, le prince Sabahaddin, Fuad Pacha et Nam\u0131k Kemal, les chefs militaires Niyazi Bey et Enver Pacha, ainsi que le slogan \u00ab Libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, fraternit\u00e9 \u00bb (h\u00fcrriyet, m\u00fcsavat, uhuvvet en turc, \u03b5\u03bb\u03b5\u03c5\u03b8\u03b5\u03c1\u03af\u03b1, \u03b9\u03c3\u03cc\u03c4\u03b7\u03c2, \u03b1\u03b4\u03b5\u03bb\u03c6\u03cc\u03c4\u03b7\u03c2 en grec).<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les Jeunes-Turcs, tr\u00e8s s\u00e9cularis\u00e9s, croient pouvoir rassembler \u00ab les \u00e9l\u00e9ments \u00e9pars \u00bb autour d\u2019une nation ottomane unifi\u00e9e. Ils sous-estiment les obstacles. Les communaut\u00e9s arm\u00e9nienne (1,5 million), grecque (1,2 million) et juive (250 \u00e0 400 000) sont difficiles, voire impossibles, \u00e0 assimiler. Les Grecs ottomans sont une force centrifuge aimant\u00e9e par la m\u00e8re patrie qui n\u2019est pas loin. Ils veulent garder leurs pr\u00e9rogatives communautaires et non se fondre dans un nouveau nationalisme ottoman. En revanche, les Arm\u00e9niens et les Juifs se montrent pr\u00eats \u00e0 jouer le jeu. Mais, dans le cas des premiers, leur poids d\u00e9mographique se double d\u2019une position sociale souvent plus enviable que celle des musulmans, cristallisant les jalousies de religion et de classe. Ils sont chr\u00e9tiens, et souvent socialistes. D\u00e8s 1909, le massacre des Arm\u00e9niens \u00e0 Adana, pr\u00e8s de la Syrie, donne le ton. \u00ab Il est probable que le mod\u00e8le fran\u00e7ais, qui inspirait la plupart des Jeunes-Turcs, les a plut\u00f4t desservis \u00bb, nous fait remarquer l\u2019auteur. Lors de leurs s\u00e9jours \u00e0 Paris, les meneurs de cette r\u00e9volution ont admir\u00e9 la R\u00e9publique jacobine, qui sait mettre les petites patries au service de la grande. \u00ab Une unification de cette nature n\u2019\u00e9tait pas possible dans un empire aussi divers \u00bb, observe Georgeon. Tr\u00e8s vite, \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la r\u00e9alit\u00e9 du terrain, \u00ab l\u2019ottomanisme des Jeunes-Turcs se d\u00e9voile pour ce qu\u2019il est : un nationalisme turcomusulman \u00bb. Les communaut\u00e9s sont renvoy\u00e9es \u00e0 leur statut de minorit\u00e9. Le g\u00e9nocide de plus de 800 000 Arm\u00e9niens sept ans plus tard confirmera que la gestion ouverte de la diversit\u00e9 n\u2019\u00e9tait d\u00e8s le d\u00e9part qu\u2019un leurre. Les empires ne sont multiculturels qu\u2019en apparence, sans doute parce que le multiculturalisme stricto sensu ne marche jamais. Ni chez les Ottomans ni en Europe.<\/p>\n<p>L\u2019illusion lyrique ne dura donc pas. Le d\u00e9sordre \u00e9conomique engendra des p\u00e9nuries et l\u2019Empire continua de se d\u00e9liter sous la pression des Europ\u00e9ens. L\u2019Autriche mit aussit\u00f4t la main sur la Bosnie-Herz\u00e9govine. Ces d\u00e9convenues provoqu\u00e8rent d\u00e8s 1909 une contre-r\u00e9volution. Elle ne facilita pas pour autant le maintien du sultan. Bien au contraire, le nouveau Parlement lui signifia qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9pos\u00e9 et qu\u2019il devait s\u2019exiler. Trois ans plus tard, les Jeunes-Turcs choisissaient l\u2019alliance avec l\u2019Allemagne contre la Russie &#8211; l\u2019ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire. Elle devait sauver l\u2019Empire ottoman par la victoire de l\u2019Allemagne, mais elle pr\u00e9cipitera sa chute, en m\u00eame temps que l\u2019Autriche-Hongrie et la Russie. \u00ab L\u2019image positive des Jeunes-Turcs s\u2019est retourn\u00e9e quand ils ont fait le choix de l\u2019alliance avec l\u2019Allemagne, puis quand on d\u00e9couvrit le g\u00e9nocide arm\u00e9nien. Cela jeta le discr\u00e9dit sur toute la d\u00e9cennie, y compris la r\u00e9volution de 1908 \u00bb, nous dit Georgeon, qui veut \u00e0 la fois restituer la beaut\u00e9 fragile de ce premier mouvement \u00e9mancipateur, et souligner sa transformation en un despotisme d\u2019un genre nouveau, cette fois-ci avec le soutien de l\u2019arm\u00e9e. Apr\u00e8s 1918, la Turquie s\u2019est r\u00e9invent\u00e9e avec Mustafa Kemal. Mais la dictature est rest\u00e9e la r\u00e8gle, ponctu\u00e9e par de nombreux coups d\u2019\u00c9tat (1960, 1971, 1980, 1997). Le r\u00e9gime d\u2019Erdogan lui-m\u00eame a sembl\u00e9 renouer, \u00e0 ses d\u00e9buts, avec le moment 1908. Il \u00e9tait question de rejoindre l\u2019Union europ\u00e9enne. L\u2019\u00e9chec de cette entreprise a pr\u00e9cipit\u00e9 son retour \u00e0 la \u00ab d\u00e9mocrature \u00bb. Le serpent, d\u00e9cid\u00e9ment, se mord la queue.<\/p>\n<p>Le projet des Jeunes-Turcs &#8211; expression d\u00e9sormais pass\u00e9e \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 &#8211; \u00e9tait de sauver un Empire qui \u00e9tait depuis longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab l\u2019homme malade de l\u2019Europe \u00bb, selon la formule de Nicolas Ier, en 1853. Peu peupl\u00e9, avec seulement 26 millions d\u2019habitants, il \u00e9tait ch\u00e9tif face aux puissances europ\u00e9ennes, notamment son voisin russe, fort de 126 millions d\u2019habitants. Mais fallait-il renverser cet empire, qui maintenait malgr\u00e9 tout la paix dans ces immenses d\u00e9serts ? Pour le remplacer par quoi ? Sa fin, en 1918, nous laisse aujourd\u2019hui avec la m\u00eame question. Ce livre sur une date oubli\u00e9e de l\u2019histoire turque nous montre l\u2019inusable actualit\u00e9 de la \u00ab question d\u2019Orient \u00bb. Elle \u00e9tait le probl\u00e8me de l\u2019Occident, et elle l\u2019est toujours. Les puissances occidentales s\u2019y faisaient concurrence, et elles continuent de le faire, sous domination am\u00e9ricaine. Mais on n\u2019y voit aucune d\u00e9mocratie s\u00e9rieuse. Seule la d\u00e9finition de l\u2019Europe a chang\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, la Russie \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e par les observateurs de l\u2019\u00e9poque comme l\u2019un des membres du concert europ\u00e9en &#8211; d\u2019autant plus apr\u00e8s la r\u00e9volution de 1905, qui inspira les Jeunes-Turcs. Cette id\u00e9e para\u00eet loufoque aujourd\u2019hui. Quant \u00e0 la Turquie, elle y avait sa place, notamment par ses possessions dans les Balkans. La r\u00e9volution de 1908 \u00e9tait un pas de plus dans cette direction. En vain. Et en 2026 ? Les changements esp\u00e9r\u00e9s en Turquie et dans les pays voisins n\u2019annoncent pas mieux qu\u2019une forme moderne et plus pr\u00e9sentable d\u2019une m\u00eame id\u00e9e : le despotisme oriental cher \u00e0 Montesquieu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.lefigaro.fr\/vox\/monde\/charles-jaigu-en-orient-le-gout-exotique-de-la-liberte-est-ephemere-20260128\"><strong>Le Figaro<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L\u2019historien Fran\u00e7ois Georgeon fait le r\u00e9cit heureux, puis maudit, de la r\u00e9volution jeune-turque de 1908. 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