{"id":139783,"date":"2014-08-01T16:17:13","date_gmt":"2014-08-01T15:17:13","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/sous-le-voile-le-bleu-de-travail\/"},"modified":"2024-01-23T13:43:01","modified_gmt":"2024-01-23T12:43:01","slug":"sous-le-voile-le-bleu-de-travail","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/sous-le-voile-le-bleu-de-travail\/","title":{"rendered":"Sous le voile, le bleu de travail"},"content":{"rendered":"<p>En Arabie saoudite, rapporte <strong><a href=\"http:\/\/www.vanityfair.fr\/actualites\/international\/articles\/travail-des-femmes-en-arabie-saoudite-riyad\/15067\">Katherine Zoepf<\/a><\/strong>, les vendeurs de lingerie sont d\u00e9sormais des vendeuses. Un d\u00e9but d\u2019ouverture du march\u00e9 du travail aux femmes qui ne fait pas que des heureux.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas encore spectaculaire, mais une r\u00e9volution f\u00e9ministe est en marche en Arabie saoudite. Alors qu\u2019\u00e0 l\u2019automne 2013, quelques dizaines de femmes seulement ont r\u00e9clam\u00e9 le droit \u2013 fra\u00eechement acquis \u2013 de passer leur permis de conduire, un d\u00e9cret royal a permis \u00e0 des dizaines de milliers d\u2019entre elles d\u2019entrer sur le march\u00e9 du travail. Qu\u2019elles soient caissi\u00e8res, vendeuses de voiles, de cosm\u00e9tiques ou de sous-v\u00eatements, c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elles sont en contact quotidien avec des hommes qui ne font pas partie de leur famille\u2009: toutes les Saoudiennes ont un tuteur \u2013 g\u00e9n\u00e9ralement leur p\u00e8re ou leur mari \u2013 et elles ne sont pas nombreuses \u00e0 contester cette r\u00e9alit\u00e9. M\u00eame adultes, elles ont besoin de la permission de leur tuteur pour \u00e9tudier, voyager et se marier.<\/p>\n<p>Fin octobre, dans la galerie commerciale Sahara, en plein centre de Riyad, la pri\u00e8re de l\u2019apr\u00e8s-midi s\u2019ach\u00e8ve. Les lumi\u00e8res de la boutique de lingerie Nayomi viennent de s\u2019allumer dans le fracas m\u00e9tallique des grilles de s\u00e9curit\u00e9 qui se l\u00e8vent. Nermine, 27 ans, dispose un parfum sur le pr\u00e9sentoir pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e. Elle accueille les six employ\u00e9es de retour de leur pause dans l\u2019arri\u00e8re-boutique. Celles-ci portent de longues abayas noires ou des niqabs qui ne laissent voir que leurs yeux. D\u2019elles-m\u00eames, elles se postent au milieu des portants de soutiens-gorge, culottes, chemises de nuit et gaines \u2013 silhouettes noires glissant sur fond de violet, de rouge et d\u2019innombrables nuances de rose.<\/p>\n<p><img4607|center><\/p>\n<p>Chez Nayomi, Nermine est l\u2019une des plus anciennes et elle vient d\u2019\u00eatre promue superviseuse du recrutement et de la formation des employ\u00e9es de l\u2019enseigne dans quatre provinces. Elle a \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9e environ un an apr\u00e8s le d\u00e9cret du roi Abdallah de juin 2011 qui stipulait que tous les hommes employ\u00e9s dans les magasins de lingerie devaient \u00eatre remplac\u00e9s par des femmes. Au d\u00e9but de 2012, alors qu\u2019elle se rendait avec sa s\u0153ur Ruby dans une boutique Nayomi pr\u00e8s de chez elle, Nermine a remarqu\u00e9 une annonce pour recruter des vendeuses. Les deux s\u0153urs n\u2019avaient jamais envisag\u00e9 de travailler \u2013 et, de toute fa\u00e7on, aucun emploi ne leur \u00e9tait accessible. Elles passaient le plus clair de leur temps devant la t\u00e9l\u00e9vision, \u00e0 faire de la gymnastique et \u00e0 surfer sur Internet. Pour se promener dans cette ville \u00e9cras\u00e9e de chaleur et sans beaucoup d\u2019espaces verts, il n\u2019y a gu\u00e8re que le centre commercial. Avec la b\u00e9n\u00e9diction de leur famille, elles ont aussit\u00f4t rempli un dossier de candidature. \u00ab J\u2019ai \u00e9t\u00e9 surprise de d\u00e9couvrir que j\u2019aimais travailler \u00bb, m\u2019explique Nermine. Ruby, embauch\u00e9e dans le m\u00eame magasin, en est d\u00e9sormais g\u00e9rante. Au bout d\u2019un ruban jaune, la cl\u00e9 pend \u00e0 son cou\u2009; des tennis roses \u00e0 talons d\u00e9passent de son abaya. Apr\u00e8s son bac, elle a pass\u00e9 quatre ans \u00e0 d\u00e9primer \u00e0 la maison. \u00ab Nayomi m\u2019a offert la chance de vivre ma vie \u00bb, s\u2019enthousiasme-t-elle.<\/p>\n<p>Les propri\u00e9taires de boutiques se sont vite aper\u00e7us qu\u2019ils devaient enseigner aux vendeuses l\u2019accueil des clients jusque dans les moindres d\u00e9tails. Dans le royaume, tout contact entre hommes et femmes n\u2019appartenant pas \u00e0 la m\u00eame famille est interdit et le gouvernement consacre d\u2019importants moyens au maintien d\u2019une stricte s\u00e9paration des sexes. M\u00eame les plus modestes restaurants saoudiens proposent des tables familiales isol\u00e9es derri\u00e8re un rideau ou des paravents pour que les clientes qui portent le niqab puissent d\u00e9couvrir leur visage pour manger.<\/p>\n<p><strong>Un taux de travail des femmes des plus bas du monde<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Toutes les femmes \u2013 m\u00eame les Occidentales \u2013 doivent se couvrir en public, mais le port du niqab rel\u00e8ve d\u2019un choix personnel. De nombreuses vendeuses m\u2019ont expliqu\u00e9 que dessous, elles se sentent prot\u00e9g\u00e9es de tout harc\u00e8lement. Nermine ne le met qu\u2019au travail et consid\u00e8re que \u00e7a ne l\u2019emp\u00eache en rien de communiquer avec la client\u00e8le. Pour preuve, elle me d\u00e9signe deux vendeuses occup\u00e9es avec des clients et, de fait, je d\u00e9c\u00e8le un sourire dans leurs yeux.<\/p>\n<p>Chez Nayomi, la plupart des clientes restent compl\u00e8tement habill\u00e9es, m\u00eame lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019essayer des soutiens-gorge ou des gaines. Nermine me montre comment prendre les mensurations par-dessus les \u00e9paisseurs de v\u00eatements. C\u2019est l\u2019une des comp\u00e9tences qu\u2019elle enseigne aux employ\u00e9es, au m\u00eame titre que la promotion des nouveaux mod\u00e8les et l\u2019attitude qui sied \u00e0 leur fonction\u2009: se montrer attentive sans \u00eatre pressante. \u00ab Il faut serrer un petit peu \u00bb, me dit Nermine, enroulant le m\u00e8tre autour de son propre buste. Ce contact intime avec une inconnue met parfois ses stagiaires mal \u00e0 l\u2019aise. \u00ab C\u2019est normal, dit-elle. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elles sortent de chez elles. \u00bb La semaine suivante, dans un centre de formation professionnelle dirig\u00e9 par Al-Nahda, une association caritative pour les femmes, j\u2019assiste \u00e0 la le\u00e7on de sourire qu\u2019une formatrice dispense aux futures vendeuses, un franc pour les clientes et, pour les clients, un sourire beaucoup plus r\u00e9serv\u00e9.<\/p>\n<p>En 2005, le ministre saoudien du travail, Ghazi Al Gosaibi, avait d\u00e9j\u00e0 promulgu\u00e9 une loi visant \u00e0 embaucher des femmes dans les magasins de lingerie. D\u2019apr\u00e8s la Banque mondiale, le pays affichait un taux de travail f\u00e9minin de 18%, l\u2019un des plus bas du monde. Les rares femmes employ\u00e9es \u00e9taient dipl\u00f4m\u00e9es de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur et exer\u00e7aient dans les \u00e9coles de filles, o\u00f9 les hommes n\u2019ont pas le droit d\u2019enseigner, ou dans des h\u00f4pitaux, parce que les familles conservatrices pr\u00e9f\u00e8rent que leurs \u00e9pouses, s\u0153urs, filles soient soign\u00e9es par du personnel f\u00e9minin. Pour ouvrir davantage le march\u00e9 du travail aux femmes, les boutiques de lingerie semblaient aller de soi. Gosaibi donna un an aux enseignes pour f\u00e9miniser leurs \u00e9quipes. Trois boutiques de Djedda, la ville saoudienne la plus progressiste, se mirent en conformit\u00e9 avec la loi mais la police religieuse les obligea \u00e0 fermer. Les conservateurs ayant object\u00e9 que la pr\u00e9sence f\u00e9minine encouragerait l\u2019ikhtilat \u2013 la mixit\u00e9 dans les lieux publics \u2013, la loi Gosaibi ne fut pas appliqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Trois ans plus tard, Reem Asaad, ma\u00eetre de conf\u00e9rences en finance \u00e0 Dar Al-Hekma, une universit\u00e9 de femmes de Djedda, fit une exp\u00e9rience mortifiante en s\u2019achetant des dessous\u2009: un vendeur lui reprocha vertement d\u2019avoir examin\u00e9 la marchandise sans son aide. Elle d\u00e9cida d\u2019appeler au boycott des boutiques de lingerie jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles emploient des vendeuses.<\/p>\n<p>Nermine Abdulaziz Molhim, 27 ans, montre de la lingerie de mariage vendue chez Nayomi.<\/p>\n<p>Asaad, m\u00e8re de trois petites filles, croit \u00e0 la promotion des femmes par le travail, mais ce n\u2019est pas leurs droits qu\u2019elle a revendiqu\u00e9s durant cette campagne. Elle s\u2019est au contraire appuy\u00e9e sur la notion de pudeur si ch\u00e8re \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 saoudienne, d\u00e9sarmant ainsi ses opposants. Sur sa page Facebook et dans les tracts distribu\u00e9s par ses \u00e9tudiantes, elle clamait qu\u2019aucune Saoudienne d\u00e9cente ne devrait \u00eatre oblig\u00e9e de s\u2019adresser \u00e0 un homme pour parler lingerie. Au fil des mois, les messages de soutien ont afflu\u00e9 par milliers\u2009: \u00ab Nous sommes avec vous, c\u2019est honteux. \u00bb Certains hommes lui ont \u00e9galement confess\u00e9 ne gu\u00e8re appr\u00e9cier que leur femme et leurs filles discutent de sujets aussi intimes avec des \u00e9trangers.<\/p>\n<p>Une jeune universitaire m\u2019a confi\u00e9 son indignation au souvenir d\u2019un vendeur de lingerie qui avait reluqu\u00e9 la courbe de ses seins \u00e0 travers son abaya avant de lui conseiller de choisir son soutien-gorge une taille au-dessus. Nermine a mim\u00e9 devant moi une Saoudienne en train d\u2019acheter des sous-v\u00eatements\u2009: t\u00eate baiss\u00e9e, elle attrape furtivement tout ce qui se trouve \u00e0 port\u00e9e de main. \u00ab On prenait tout. \u00bb La question des dessous mal ajust\u00e9s, achet\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te, est d\u2019ailleurs un grand classique des blagues entre Saoudiennes.<\/p>\n<p>Fahad Al Fahad, un consultant en marketing qui travaille sur les r\u00e9centes directives pour le minist\u00e8re du travail, attribue \u00e0 la campagne d\u2019Asaad le m\u00e9rite d\u2019avoir remis le sujet sur le tapis. En mars 2011, le roi Abdallah a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que, d\u00e9sormais, les indemnit\u00e9s ch\u00f4mage seraient aussi vers\u00e9es aux Saoudiens qui feraient la preuve d\u2019une recherche d\u2019emploi\u2009; plus de 80 % des inscrits suite \u00e0 l\u2019annonce de cette mesure \u00e9taient des femmes. En d\u00e9cembre 2012, le nombre de \u00ab ch\u00f4meurs \u00bb atteignait deux millions sur une population active d\u2019environ 14 millions (l\u2019Arabie saoudite compte par ailleurs pr\u00e8s de 8 millions de travailleurs immigr\u00e9s, mais ceux-ci ne peuvent pr\u00e9tendre ni aux indemnit\u00e9s ch\u00f4mage ni aux emplois cr\u00e9\u00e9s pour les femmes dans le secteur de la vente de d\u00e9tail).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.vanityfair.fr\/actualites\/international\/articles\/travail-des-femmes-en-arabie-saoudite-riyad\/15067\">Un sujet sensible &#8211; suite<br \/>\n<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En Arabie saoudite, rapporte Katherine Zoepf, les vendeurs de lingerie sont d\u00e9sormais des vendeuses. Un d\u00e9but d\u2019ouverture du march\u00e9 du travail aux femmes qui ne fait pas que des heureux. Ce n\u2019est pas encore spectaculaire, mais une r\u00e9volution f\u00e9ministe est en marche en Arabie saoudite. 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