{"id":139401,"date":"2014-05-04T23:27:53","date_gmt":"2014-05-04T22:27:53","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/syrie-une-histoire-de-barils-3\/"},"modified":"2024-01-23T13:42:40","modified_gmt":"2024-01-23T12:42:40","slug":"syrie-une-histoire-de-barils-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/syrie-une-histoire-de-barils-3\/","title":{"rendered":"Syrie. Une histoire de barils\u2026 (3)"},"content":{"rendered":"<p><em>Les deux premi\u00e8res parties de cet article, accessibles <a href=\"http:\/\/syrie.blog.lemonde.fr\/2014\/03\/13\/syrie-une-histoire-de-barils-1\/\">ici<\/a> et <a href=\"http:\/\/syrie.blog.lemonde.fr\/2014\/04\/13\/syrie-une-histoire-de-barils-2\/\">ici<\/a>, ont \u00e9t\u00e9 mises ligne le 13 mars et le 13 avril 2014.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<h2><\/h2>\n<p>&#8211; Combien en as-tu compt\u00e9 ?<\/p>\n<p>&#8211; Tu veux dire depuis le d\u00e9but du weekend ? Quelque chose comme 70\u2026 Apr\u00e8s, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Ainsi \u00e9changeaient deux habitants de Damas, en f\u00e9vrier dernier, sur le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Madamiyeh, \u00e9cras\u00e9e par un d\u00e9luge de barils d&rsquo;explosif destin\u00e9s \u00e0 mettre un point final \u00e0 sa r\u00e9sistance et \u00e0 la faire basculer dans le camp des \u00ab\u00a0villes en tr\u00eave\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Au milieu du mois de janvier pr\u00e9c\u00e9dent, la communaut\u00e9 internationale &#8211; principalement les Russes et les Am\u00e9ricains &#8211; s&rsquo;\u00e9taient f\u00e9licit\u00e9s d\u2019un \u00ab\u00a0progr\u00e8s significatif\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s de multiples tractations, les parrains des parties en pr\u00e9sence avaient r\u00e9ussi \u00e0 convaincre des repr\u00e9sentants du r\u00e9gime assadien et de l\u2019opposition \u00e0 si\u00e9ger face \u00e0 face, en pr\u00e9sence du d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 sp\u00e9cial des Nations Unies Lakhdar Brahimi, pour tenter de trouver une \u00ab\u00a0solution\u00a0\u00bb \u00e0 la crise en cours. Au moment m\u00eame o\u00f9 les diplomates qu&rsquo;il avait d\u00e9p\u00each\u00e9s \u00e0 Gen\u00e8ve s&#8217;employaient \u00e0 affirmer sur tous les tons que leur pays \u00e9tait en proie \u00e0 des attaques terroristes, Bachar al-Assad proc\u00e9dait, contre les r\u00e9gions affranchies de son autorit\u00e9 en Syrie \u00e0 une nouvelle vague de bombardements par barils d&rsquo;une violence sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Un temps d\u00e9laiss\u00e9e pour des raisons pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9es (<a href=\"http:\/\/syrie.blog.lemonde.fr\/2014\/04\/13\/syrie-une-histoire-de-barils-2\/#more-8325\">Syrie.Une histoire de barils&#8230; (2)<\/a>), cette arme primitive redevient en effet brusquement l\u2019une des armes principales utilis\u00e9es par le r\u00e9gime. Son usage conna\u00eet une hausse in\u00e9gal\u00e9e. Alep est le symbole des villes martyris\u00e9es par ces attaques. La m\u00e9diatisation dont elle est l&rsquo;objet tient au fait que cette ville est largement lib\u00e9r\u00e9e, et qu&rsquo;elle est donc en mesure de faire savoir et de montrer en images au monde ext\u00e9rieur l&rsquo;\u00e9tendue de ce qu&rsquo;elle endure. En r\u00e9alit\u00e9, o\u00f9 que ce soit, tous les quartiers qui ont d\u00e9fi\u00e9 le syst\u00e8me assadien sont soumis \u00e0 ce m\u00eame traitement.<\/p>\n<p>Lors de la premi\u00e8re phase d\u2019usage des barils <a href=\"http:\/\/syrie.blog.lemonde.fr\/2014\/03\/13\/syrie-une-histoire-de-barils-1\/\">(Syrie. Une histoire de barils&#8230; (1)<\/a>), le nombre moyen de ces armes primitives pouvait \u00eatre, par lieu, d\u2019un \u00e0 deux par semaine ou par mois. Ces explosifs venaient en compl\u00e9ment d\u2019autres m\u00e9thodes utilis\u00e9es pour terroriser les populations. Mais, au tournant de l\u2019automne 2013, leur usage s&rsquo;\u00e9tait fait plus syst\u00e9matique \u00e0 l\u2019encontre des zones lib\u00e9r\u00e9es. Comment expliquer cette \u00e9volution ?<\/p>\n<p>De tels bombardements confirment que la principale strat\u00e9gie d\u00e9ploy\u00e9e par les forces composites de Damas est de \u00ab\u00a0survivre \u00e0 tout prix\u00a0\u00bb. Le slogan \u00ab\u00a0Assad, ou nous br\u00fblons le pays\u00a0\u00bb est plus que jamais la ligne de conduite des acteurs de la r\u00e9pression. Or le baril remplit pleinement ce genre de fonction : il d\u00e9truit les \u00e9difices ; il brise, br\u00fble ou affecte les corps ; il traumatise les esprits par le tonnerre qu&rsquo;il provoque ; il jette les populations dans une mis\u00e8re accrue\u2026 Surtout, il rappelle aux Syriens ce que veut le r\u00e9gime : une soumission absolue, s&rsquo;ils ne veulent pas \u00eatre engag\u00e9s malgr\u00e9 eux dans ce syst\u00e8me infernal.<\/p>\n<p>Mais les barils ne sont pas utilis\u00e9s seuls. Ils viennent en compl\u00e9ment d&rsquo;une autre arme employ\u00e9e par les forces assadiennes dans les zones o\u00f9 les combats perdurent : la privation de nourriture pour les populations. Ces deux pratiques men\u00e9es en parall\u00e8le d\u00e9montrent une subtile transformation des moyens de violence, qui refl\u00e8te elle-m\u00eame une mutation des vis\u00e9es, des soutiens et des logiques de pouvoir qui la sous-tendent. Incapable de conduire une guerre selon les standards habituels, compte-tenu de l\u2019\u00e9puisement de ses moyens militaires et de ses ressources politiques, le r\u00e9gime, dans sa qu\u00eate de survie, se borne \u00e0 pratiquer le terrorisme qui emp\u00eachera toute solution n\u00e9goci\u00e9e. Ceux qui mettent en \u0153uvre cette strat\u00e9gie ne cherchent pas \u00e0 pr\u00e9server le moindre lien social avec les r\u00e9sidents des lieux qu&rsquo;ils attaquent. Ils doivent les \u00e9craser et les contraindre \u00e0 supplier la cl\u00e9mence de celui qui tient \u00e0 demeurer leur chef.<\/p>\n<p><strong>Cette logique se traduit sur le terrain par trois modifications majeures.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>En trois jours, une ville comme Madamiyeh re\u00e7oit plus de soixante-dix barils, alors que la plupart des quartiers d\u2019Alep, de Hama et de Homs subissent des frappes accrues qui interdisent toute vie normale. Les barils succ\u00e8dent d\u00e9finitivement aux SCUDS. Il permet l&rsquo;\u00e9largissement du cercle de la terreur \u00e0 moindre frais. Il signifie que le r\u00e9gime n&rsquo;aspire plus \u00e0 r\u00e9tablir l&rsquo;ordre et l&rsquo;autorit\u00e9 de l&rsquo;Etat. Il entend seulement emp\u00eacher une autre normalit\u00e9 d\u2019\u00e9merger. Il pr\u00e9vient la mise en place d&rsquo;autorit\u00e9s locales autonomes, substitut \u00e0 sa domination de plus en plus barbare, et il interdit la cr\u00e9ation de tout espace dans lequel les populations pourraient exp\u00e9rimenter les institutions d\u00e9mocratiques et coll\u00e9giales cr\u00e9\u00e9es lors de leur \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb. Le seul rem\u00e8de qui permet paradoxalement aux populations d&rsquo;\u00eatre \u00e9pargn\u00e9es par ce fl\u00e9au semble \u00eatre la soumission au contr\u00f4le exclusif des groupes islamistes les plus radicaux et les plus intol\u00e9rants, un contre-feu savamment entretenu par le r\u00e9gime.<\/p>\n<p>Une autre tactique est mise en \u0153uvre dans les espaces imm\u00e9diatement n\u00e9cessaires \u00e0 la survie du r\u00e9gime. Il s&rsquo;agit principalement de certains quartiers de la capitale et de Homs, dont la r\u00e9volte et la r\u00e9sistance ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une certaine fragilit\u00e9 au c\u0153ur-m\u00eame du syst\u00e8me. Leur soumission \u00e0 un blocus absolu livre leurs habitants \u00e0 la famine. Quelques 3 500 d\u00e9serteurs se terrent ainsi dans le Yarmuk. Ils pr\u00e9f\u00e8rent y mourir de faim, pour ne pas affronter les tortures et les supplices qui les attendant, s\u2019ils venaient \u00e0 sortir.<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9puisement et \u00e0 l\u2019extr\u00eame d\u00e9nuement de la population, r\u00e9pond une troisi\u00e8me tactique : la tr\u00eave. En \u00e9change de la remise des armes lourdes, les troupes qui assi\u00e8gent un quartier acceptent temporairement de cesser le combat et autorisent ses habitants \u00e0 entrer ou \u00e0 sortir des lieux. Ceux-ci n&rsquo;ont, \u00e9videmment, aucune garantie au-del\u00e0 du premier check point&#8230; En g\u00e9n\u00e9ral, ces m\u00eames troupes entravent la libre circulation des v\u00e9hicules et l&rsquo;approvisionnement en quantit\u00e9s suffisantes de ces quartiers.<\/p>\n<p><strong>Ces trois pratiques permettent de souligner quelques nouvelles caract\u00e9ristiques de la r\u00e9pression.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, les troupes du r\u00e9gime qui interviennent localement, paraissent agir sans concertation d\u2019ensemble. Ainsi, un bombardement au baril \u00e9vitera dans la capitale de cibler les hommes d\u2019Assad, mais qu\u2019importe si certains de ceux qui se battent pour lui sont touch\u00e9s ailleurs. Apparemment, les diff\u00e9rentes forces ne se concertent pas.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, attach\u00e9 \u00e0 son unique survie, le pouvoir laisse les choses se d\u00e9composer peu \u00e0 peu ailleurs. Les check-points s\u2019autonomisent. Le r\u00e9gime ne para\u00eet plus en mesure de coordonner des actions d\u2019ampleur, parce que ses z\u00e9lateurs se sont mu\u00e9s en petits chefs locaux, en za\u00efm-s de quartier. Il se contente de conserver \u00e0 tout prix l\u2019apparent contr\u00f4le sur une capitale \u00e9puis\u00e9e par les hausses de prix et par le temps perdu dans les d\u00e9placements. Faute de pouvoir r\u00e9duire des populations, m\u00eame par la faim, il leur propose des tr\u00eaves. Ainsi Bachar al-Assad peut-il crier victoire apr\u00e8s avoir vid\u00e9 Rankous de ses habitants et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 pour un temps une ville de 60 000 habitants, alors que, de son palais, il ne peut regarder vers le sud de la capitale sans y voir des territoires insurg\u00e9s et lib\u00e9r\u00e9s. Ma\u00eetre en communication, il use de ses relais en Occident pour diffuser son message de victoire. Pourtant, la mort attest\u00e9e de Hilal al-Assad et le d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9sum\u00e9 d&rsquo;Ali al-Assad laissent entrevoir une fragmentation interne \u00e0 la famille au pouvoir et sugg\u00e8rent l&rsquo;apparition au sein du r\u00e9gime d&rsquo;une coalition de seigneurs de la guerre. La fin du clan ou un choc dans leur r\u00e9gion d\u2019origine pourrait provoquer l\u2019autonomisation de ces petits chefs et la division de la nation syrienne\u2026 qui serait pour eux un gage de survie. La focalisation sur un seul objectif &#8211; se maintenir en place quel qu&rsquo;en soit le co\u00fbt &#8211; signifie tous les jours plus de fractures dans le corps national syrien, les unes g\u00e9ographiques, les autres confessionnelles.<\/p>\n<p>Cette intensification du recours aux barils ne peut se comprendre enfin isol\u00e9ment du contexte international. Puisque, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les \u00ab\u00a0Amis de la Syrie\u00a0\u00bb ont globalement d\u00e9montr\u00e9 que ni un bombardement chimique de grande ampleur, ni un rapport recensant 11 000 cas de violation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des Droits de l\u2019Homme ne pouvaient infl\u00e9chir leur non-volont\u00e9 d\u2019agir, le syst\u00e8me assadien a compris qu&rsquo;il pouvait repousser les limites de l\u2019horreur. Si la communaut\u00e9 internationale n&rsquo;a pas s\u00e9rieusement r\u00e9agi pas \u00e0 un tir d&rsquo;arme chimique, pourquoi se soucierait-elle de simples barils  de poudre dont le contenu d\u00e9chiquette les corps et emporte les vies de milliers de Syriens ? L&rsquo;absence de r\u00e9ponse au franchissement de la \u00ab\u00a0ligne rouge\u00a0\u00bb, le 21 ao\u00fbt 2013, a donn\u00e9 le signal qu\u2019une autre strat\u00e9gie terroriste \u00e0 moindre frais pouvait \u00eatre lanc\u00e9e. Pour les alli\u00e9s russes et iraniens et pour les Libanais du Hizbollah, l\u2019acceptation tacite des barils de TNT d\u00e9montre deux \u00e9volutions dans leur fa\u00e7on d\u2019envisager les \u00e9v\u00e9nements en Syrie. Ils ne croient plus \u00e0 une victoire du r\u00e9gime, puisque celle-ci est impossible par ce moyen, alors m\u00eame qu\u2019ils ont tout fait pour enrayer la d\u00e9confiture de l\u2019arm\u00e9e syrienne pendant le premier semestre de 2013. Ils peuvent selon des engagements moindres ou par proxy &#8211; le Hizbollah recrute d\u00e9sormais des hommes en Irak pour \u00e9viter de perdre les siens et pour att\u00e9nuer la contestation qui monte dans ses bastions libanais &#8211; poursuivre leur lutte au c\u00f4t\u00e9 de celui qui s\u2019est \u00ab\u00a0confessionnalis\u00e9\u00a0\u00bb au point de repr\u00e9senter l\u2019espoir des chiites. Mais le niveau de violence auquel parvient le r\u00e9gime devient pour ses partenaires \u00e9trangers, un non-sens. Ils le savent incapable de gagner une quelconque victoire par cette d\u00e9bauche de violence, mais ne peuvent faire pression sur lui. Nul ne le leur demande d&rsquo;ailleurs clairement. Ils se contentent donc de se taire et d&rsquo;acquiescer \u00e0 une strat\u00e9gie de terreur sans lendemain&#8230;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/syrie.blog.lemonde.fr\/files\/2014\/04\/Les-armes-de-BAA.jpg\">Syrieblog<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les deux premi\u00e8res parties de cet article, accessibles ici et ici, ont \u00e9t\u00e9 mises ligne le 13 mars et le 13 avril 2014. &#8211; Combien en as-tu compt\u00e9 ? &#8211; Tu veux dire depuis le d\u00e9but du weekend ? 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