{"id":136087,"date":"2013-12-07T22:42:47","date_gmt":"2013-12-07T21:42:47","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/choses-vues-en-syrie\/"},"modified":"2024-01-23T13:38:33","modified_gmt":"2024-01-23T12:38:33","slug":"choses-vues-en-syrie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/choses-vues-en-syrie\/","title":{"rendered":"Choses vues en Syrie"},"content":{"rendered":"<p><strong>Nabil Ennasri<\/p>\n<p>Doctorant<\/p>\n<p>IEP d&rsquo;Aix-en-Provence<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>===<\/p>\n<p>Je suis arriv\u00e9 au sud de la Turquie dimanche 1er d\u00e9cembre au soir.<\/p>\n<p>A l&rsquo;a\u00e9roport de Gaziantep, je suis pris en charge par les correspondants de l&rsquo;ONG \u00ab\u00a0Ligue Humanitaire Pour une Syrie libre\u00a0\u00bb. Je suis accueilli par le Docteur Adnan Seddik, m\u00e9decin syrien r\u00e9fugi\u00e9 en France dans les ann\u00e9es 1980. Nous passons la nuit dans la ville de Killes \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re syrienne. Le lendemain, direction Rohaniy\u00e9, plus \u00e0 l&rsquo;est. C&rsquo;est l\u00e0-bas, \u00e0 ce qu&rsquo;on nous dit, qu&rsquo;il est pr\u00e9f\u00e9rable de se rendre pour entrer en Syrie.<\/p>\n<p>===<\/p>\n<p>Lundi matin 2 d\u00e9cembre, nous prenons la route. Il faut environ deux heures pour rallier les deux villes. Une fois sur place, nous rencontrons des activistes syriens. Des hommes \u00e2g\u00e9s de 50 \u00e0 70 ans, qui font partie de l&rsquo;association Raabitat sujana\u2019 Tadmur, la Ligue des prisonniers de Palmyre. Le p\u00e9nitencier militaire install\u00e9 dans les environs de la ville a longtemps traumatis\u00e9 les Syriens. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;\u00e9taient exp\u00e9di\u00e9s les opposants politiques. En juillet 1980, suite \u00e0 une tentative d&rsquo;assassinat rat\u00e9e contre Hafez El Assad, le r\u00e9gime d\u00e9cide de se venger. En quelques heures, pr\u00e8s de 1000 d\u00e9tenus sont \u00e9limin\u00e9s. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, Tadmur est synonyme d&rsquo;enfer et de cauchemar dans l&rsquo;inconscient collectif de la population : ceux qui avaient le malheur d&rsquo;y \u00eatre conduits savaient qu&rsquo;ils effectuaient souvent un aller sans retour.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire de ces hommes assis en face de moi ressemble beaucoup \u00e0 celle que j&rsquo;ai lue la veille. J&rsquo;avais pris soin d&#8217;emporter dans mes bagages L&rsquo;Etat de barbarie, le recueil des articles du chercheur Michel Seurat qui d\u00e9crit le m\u00e9canisme par lequel la terreur a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9e en pratique du pouvoir par le r\u00e9gime syrien. Dans l&rsquo;avion, l&rsquo;impitoyable r\u00e9pression qui s&rsquo;\u00e9tait abattue sur le pays au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 avait retenu mon attention. \u00c0 Alep ou Homs, les rafles \u00e9taient devenues pratiques courantes et les ex\u00e9cutions sommaires des habitudes. Certaines unit\u00e9s de l&rsquo;arm\u00e9e, notamment les Brigades de D\u00e9fense de Rif&rsquo;at Al Assad, le fr\u00e8re du dictateur, s&rsquo;y \u00e9taient taill\u00e9 une r\u00e9putation de troupes de choc. Elles pouvaient d\u00e9barquer dans un quartier r\u00e9calcitrant et y abattre toute la population masculine. Je lisais aussi comment le r\u00e9gime avait r\u00e9duit en cendres la ville de Hama en f\u00e9vrier 1982. Des semaines de bombardement qui avaient caus\u00e9 la mort de 10 000 \u00e0 25 000 personnes selon un rapport d&rsquo;Amnesty international de f\u00e9vrier 1983.<\/p>\n<p>Les anciens d\u00e9tenus me racontent le quotidien de ces ann\u00e9es de plomb. Abu Ammar et Abu Abdel-Hamid ont pass\u00e9 respectivement 15 et 14 ans en prison. Le premier \u00e9tait lyc\u00e9en et avait 18 ans lorsqu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9. Le second avait un an de moins. Tous deux ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9s d&rsquo;appartenir aux Fr\u00e8res musulmans. Une accusation lourde de cons\u00e9quences : la loi 49 de juillet 1980 rendait l&rsquo;affiliation \u00e0 la confr\u00e9rie passible de peine de mort. Pendant de longues ann\u00e9es, ils ont tous deux \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 de multiples formes de tortures et de privations. Abu Abdel-Hamid ne recevra la visite d&rsquo;aucun membre de sa famille pendant toute la dur\u00e9e de son incarc\u00e9ration. Quant \u00e0 Abu Ammar, il aura l&rsquo;occasion de retrouver sa m\u00e8re quatre ans apr\u00e8s son entr\u00e9e au bagne de Tadmur. Pour arracher au directeur de la prison une entrevue avec son fils qui n&rsquo;avait dur\u00e9 que trente minutes, sa m\u00e8re avait d\u00fb lui remettre tout l&rsquo;or qu&rsquo;elle poss\u00e9dait&#8230;<\/p>\n<p>===<\/p>\n<p>Mardi 3 d\u00e9cembre au matin, nous prenons la route de la Syrie. Nous empruntons une route secondaire peu fr\u00e9quent\u00e9e. Un ancien fonctionnaire turc qui a l&rsquo;air d&rsquo;avoir de solides r\u00e9seaux nous accompagne. Nous sommes trois : le docteur Seddik, un r\u00e9fugi\u00e9 syrien d\u00e9sormais install\u00e9 \u00e0 Rohaniy\u00e9 et moi. Vingt minutes plus tard, le poste-fronti\u00e8re n&rsquo;est qu&rsquo;une formalit\u00e9. Quelques kilom\u00e8tres plus loin, un immense champ de tentes se dresse \u00e0 l&rsquo;horizon. Nous arrivons au camp de r\u00e9fugi\u00e9s d&rsquo;Atm\u00e9, l&rsquo;un des plus grands du nord de la Syrie.<\/p>\n<p><img4249|center><\/p>\n<p>Des milliers ou plut\u00f4t des dizaines de milliers de d\u00e9plac\u00e9s s&rsquo;y entassent. Ce qui frappe d&#8217;embl\u00e9e, c&rsquo;est leur extr\u00eame d\u00e9nuement. Quasiment tous vivent sous des tentes. Le sol est d\u00e9tremp\u00e9, la pluie vient de tomber. Un l\u00e9ger froid et la grisaille du jour accentuent le caract\u00e8re lugubre du paysage. Ici, une ambulance n&rsquo;arrive plus \u00e0 avancer, les roues bloqu\u00e9es dans la boue. L\u00e0, des enfants en haillons jouent pieds nus. Partout, une forme de d\u00e9solation m\u00eal\u00e9e \u00e0 une certaine anarchie. Nous faisons le tour du camp avant de rallier, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres, la ville d&rsquo;Atm\u00e9 au flanc de laquelle le camp a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Nous arrivons chez l&rsquo;ami d&rsquo;une connaissance. Cinq hommes sont r\u00e9unis dans un modeste majlis, un \u00ab\u00a0salon\u00a0\u00bb ouvert aux visiteurs n&rsquo;appartenant pas \u00e0 la famille. La discussion s&rsquo;engage. La parole se d\u00e9lie. Le pourquoi de la r\u00e9volte, les dol\u00e9ances du peuple, le refus de l&rsquo;oppression&#8230; Puis le premier mort originaire d&rsquo;Atm\u00e9 abattu dans la r\u00e9gion de Damas qui va propulser la ville dans la contestation. Plusieurs manifestations auront raison des repr\u00e9sentants du r\u00e9gime qui quittent rapidement la ville. En repr\u00e9sailles, elle subira un bombardement de l&rsquo;aviation. Le t\u00e9moignage d&rsquo;un de nos interlocuteurs nous ram\u00e8ne \u00e0 la situation actuelle. Il souhaite nous parler des milices jihadistes avec lesquelles les relations commencent \u00e0 se tendre. L&rsquo;objet de sa pr\u00e9occupation : l&rsquo;Etat Islamique d&rsquo;Irak et du Levant (EIIL), groupe arm\u00e9 proche d&rsquo;Al Qa\u00efda qui s&#8217;emploie \u00e0 r\u00e9pandre son influence et sa conception rigide de l&rsquo;islam au nord de la Syrie. Il reconna\u00eet que les combattants de cette organisation ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans de nombreux affrontements avec l&rsquo;arm\u00e9e assadienne. Mais il critique la pr\u00e9tention de l&rsquo;organisation djihadiste \u00e0 imposer sa loi dans les territoires lib\u00e9r\u00e9s. C&rsquo;est l&rsquo;une des interrogations qui reviendra chez plusieurs de nos interlocuteurs. Comment g\u00e9rer les relations avec certains combattants \u00e9trangers, qui ont envie d&rsquo;en d\u00e9coudre avec le r\u00e9gime, mais qui se retrouvent parfois sous l&rsquo;autorit\u00e9 de seigneurs de guerre\u2026 dont le comportement sugg\u00e8re qu&rsquo;ils pourraient \u00eatre infiltr\u00e9s par les redoutables moukhabarates, les services secrets du r\u00e9gime.<\/p>\n<p>En d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi, retour au camp. Nous entrons dans l&rsquo;abri de fortune d&rsquo;Abu Ahmed. P\u00e8re de quatre enfants, c&rsquo;est aussi un ancien de Tadmur o\u00f9 il a pass\u00e9 15 longues ann\u00e9es. Il nous raconte son calvaire. Originaire de la ville de Ma&rsquo;arat al-No&rsquo;man dans le Nord-ouest du pays, il a du quitter sa demeure apr\u00e8s que la maison de ses deux voisins ait \u00e9t\u00e9 vis\u00e9e par des obus. L&rsquo;histoire qu&rsquo;il relate ressemble \u00e0 toutes les autres. Un r\u00e9gime f\u00e9roce, une aspiration \u00e0 la libert\u00e9, puis un soul\u00e8vement et enfin une implacable r\u00e9pression. Ses deux fr\u00e8res et son neveu font partie des \u00ab\u00a0martyrs de la R\u00e9volution\u00a0\u00bb. En novembre dernier, il quitte la ville avec sa famille. Les premiers mois seront particuli\u00e8rement durs. Sous des tentes, confront\u00e9s \u00e0 la faim et au froid hivernal. Il nous raconte ces soirs o\u00f9 \u00e0 plusieurs, ils ont du veiller toute la nuit pour maintenir les crochets de la tente afin d&rsquo;\u00e9viter qu&rsquo;elle ne s&rsquo;envole.<\/p>\n<p>Au fil des discussions, on remarque qu&rsquo;au del\u00e0 du d\u00e9nuement total, c&rsquo;est l&rsquo;incompr\u00e9hension voire la rage froide qui s&rsquo;expriment chez beaucoup. \u00ab\u00a0Comment peut-on laisser \u00e0 ce point un peuple se faire d\u00e9cimer? N&rsquo;y a-t-il pas l\u00e0 non-assistance \u00e0 population en danger ?\u00a0\u00bb s&rsquo;interrogent-ils. Beaucoup expriment une forme d\u2019exasp\u00e9ration d&rsquo;avoir vu \u00ab\u00a0cents personnes d\u00e9filer\u00a0\u00bb mais n&rsquo;avoir jamais vu les am\u00e9liorations qu&rsquo;elles leur avaient promises. La ranc\u0153ur la plus forte est exprim\u00e9e par Am\u00e8ne, une jeune femme d&rsquo;une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, \u00e0 qui nous rendons visite. Elle porte dans sa chair les cons\u00e9quences du bombardement du foyer familial. Touch\u00e9e au pied, elle a \u00e9t\u00e9 amput\u00e9e d&rsquo;une jambe. Son autre jambe souffre de multiples fractures. Son t\u00e9moignage est poignant. Il refl\u00e8te cette impression d&rsquo;abandon dont souffre tout un peuple. On est ici loin des discours tout faits et d&rsquo;une pr\u00e9tendue omnipr\u00e9sence qataro-saoudienne. Certes, nous avons pu le constater, le soutien de certains pays du Golfe est r\u00e9el en mati\u00e8re humanitaire. Mais les aides qui parviennent aux d\u00e9plac\u00e9s sont loin de satisfaire leurs immenses besoins. En revanche, s&rsquo;agissant des armes, tous s&rsquo;accordent \u00e0 dire, notamment Abu Yousef un ancien grad\u00e9 du r\u00e9gime en contact avec l&rsquo;\u00e9tat-major de l&rsquo;Arm\u00e9e syrienne libre, qu&rsquo;il n&rsquo;y a quasiment eu aucune livraison.<\/p>\n<p>===<\/p>\n<p>Dans le camp de r\u00e9fugi\u00e9s d&rsquo;Atm\u00e9, comme parmi les d\u00e9plac\u00e9s \u00e9tablis \u00e0 Rohaniy\u00e9 ou Killes, le sentiment domine que la r\u00e9volution syrienne a \u00e9t\u00e9 brad\u00e9e sur l&rsquo;autel des int\u00e9r\u00eats des grandes puissances. Au c\u0153ur d&rsquo;un jeu r\u00e9gional dont ils ont la conviction d&rsquo;\u00eatre cyniquement pris en otage, ils s&rsquo;en remettent \u00e0 Dieu, entre foi et r\u00e9signation. En r\u00e9p\u00e9tant cette phrase, expression des regrets et du d\u00e9sespoir de la r\u00e9volte : \u00ab\u00a0Y&rsquo;a Allah menna ghayrak y&rsquo;a Allah\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00d4 Dieu, nous n&rsquo;avons personne d&rsquo;autre que toi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Syrie Blog<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nabil Ennasri Doctorant IEP d&rsquo;Aix-en-Provence === Je suis arriv\u00e9 au sud de la Turquie dimanche 1er d\u00e9cembre au soir. A l&rsquo;a\u00e9roport de Gaziantep, je suis pris en charge par les correspondants de l&rsquo;ONG \u00ab\u00a0Ligue Humanitaire Pour une Syrie libre\u00a0\u00bb. 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