{"id":135917,"date":"2013-10-28T21:58:41","date_gmt":"2013-10-28T20:58:41","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/les-jesuites-au-liban-et-la-grande-guerre-de-1914-1918\/"},"modified":"2024-01-23T13:22:18","modified_gmt":"2024-01-23T12:22:18","slug":"les-jesuites-au-liban-et-la-grande-guerre-de-1914-1918","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/les-jesuites-au-liban-et-la-grande-guerre-de-1914-1918\/","title":{"rendered":"Les j\u00e9suites au Liban et la Grande Guerre de 1914-1918"},"content":{"rendered":"<p><strong>Christian TAOUTEL et Pierre WITTOUCK s.j.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>M\u00c9MOIRE &#8211; BIENT\u00d4T UN CENTENAIRE&#8230; \u00c0 l\u2019occasion du centenaire d\u2019un conflit qui fit des millions de morts, une exposition de documents puis\u00e9s dans les archives de la Compagnie de J\u00e9sus au Liban est en pr\u00e9paration.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab On fait le pain avec l\u2019eau de mer \u00e0 Beyrouth (&#8230;) L\u2019argent se pr\u00eate \u00e0 40, 50 et 100 %. \u00bb Deux d\u00e9tails, parmi des dizaines d\u2019autres, qui donnent une id\u00e9e des conditions de vie dramatiques qui furent celles des Libanais durant la Premi\u00e8re Guerre mondiale (1914-1918), encore appel\u00e9e la Grande Guerre. Comme un vol de sauterelles, tous les malheurs du monde s\u2019abattirent sur le Liban de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019occasion du centenaire d\u2019un conflit qui fit des millions de morts, une exposition de documents puis\u00e9s dans les archives de la Compagnie de J\u00e9sus au Liban et les diaires (journaux r\u00e9dig\u00e9s quotidiennement) de nombreux p\u00e8res j\u00e9suites est en pr\u00e9paration. Exhum\u00e9s et parcourus par Christian Taoutel et Pierre Wittouck s.j., les documents r\u00e9v\u00e8lent de nombreuses pages oubli\u00e9es de la vie quotidienne des Libanais durant cette p\u00e9riode tragique, et de celle des missionnaires j\u00e9suites qui les accompagn\u00e8rent spirituellement et physiquement.<\/p>\n<p>Les documents sont r\u00e9v\u00e9lateurs. Les membres de la congr\u00e9gation \u00e9crivent et agissent avec foi, dans l\u2019int\u00e9r\u00eat avou\u00e9 et explicite de prot\u00e9ger leurs \u00e9l\u00e8ves, leurs malades, leurs maisons, leurs \u00e9glises, et finalement toute la population libanaise en ces circonstances tragiques. Certains diaires d\u00e9taillent les terribles souffrances endur\u00e9es par les habitants, en particulier \u00e0 Beyrouth. Les t\u00e9moignages d\u00e9noncent la brutalit\u00e9 des Ottomans et montrent \u00e0 quel point la Grande Guerre renfor\u00e7a la coh\u00e9sion et l\u2019amour des j\u00e9suites pour leur ordre et le Liban.(*)<\/p>\n<p><strong>La guerre \u00e9clate<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Le conflit \u00e9clate sous un pr\u00e9texte : le 28 juin 1914, l\u2019h\u00e9ritier de l\u2019empire austro-hongrois et son \u00e9pouse sont assassin\u00e9s \u00e0 Sarajevo par un anarchiste serbe. Imput\u00e9 \u00e0 la Serbie par le gouvernement autrichien, l\u2019assassinat va d\u00e9clencher la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Quand la guerre se d\u00e9clare en Europe, l\u2019Empire ottoman se rapproche naturellement de l\u2019Allemagne et de l\u2019empire d\u2019Autriche-Hongrie, contre l\u2019ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire russe. Il entre en guerre \u00e0 l\u2019automne 1914.<\/p>\n<p>Frustr\u00e9 par les accords de 1861 convenus avec l\u2019Europe instaurant au Liban la moutassarrifiya, accordant des privil\u00e8ges administratifs et fiscaux \u00e0 la Montagne libanaise, l\u2019Empire ottoman se d\u00e9cha\u00eena : il fit arr\u00eater et pendre de nombreux citoyens libanais et syriens, nationalistes et autonomistes, soup\u00e7onn\u00e9s et accus\u00e9s d\u2019\u00eatre pro-occidentaux.<\/p>\n<p>Consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab associ\u00e9s \u00bb aux puissances<br \/>\neurop\u00e9ennes, les j\u00e9suites (majoritairement fran\u00e7ais \u00e0 cette \u00e9poque) subirent \u00e9galement les intimidations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des autorit\u00e9s ottomanes qui s\u2019en prirent aux \u00e9tablissements et missions de la Compagnie.<\/p>\n<p>Et tr\u00e8s rapidement, le Liban sombra dans la famine&#8230;<\/p>\n<p><img4160|center> <\/p>\n<p><strong>L\u2019USJ \u00e9vacu\u00e9e&#8230;<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Comme indiqu\u00e9 plus haut, le d\u00e9clenchement de la Premi\u00e8re Guerre mondiale entra\u00eena la disparition de l\u2019autonomie partielle acquise en 1861 gr\u00e2ce \u00e0 la moutassarrifiya. Le 5 juin 1915, le dernier moutassarrif, Ohann\u00e8s Kouyoumdjian Pacha, d\u00e9missionne.<\/p>\n<p>Toutefois, les exactions avaient d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Le dimanche 8 novembre 1914, quelques jours apr\u00e8s la rentr\u00e9e scolaire, le commandant de la police et des gendarmes turcs ordonnent au recteur de l\u2019Universit\u00e9 Saint-Joseph, le p\u00e8re G\u00e9rard de Martimprey s.j., de \u00ab faire \u00e9vacuer la maison en 2 heures et de lui en remettre les clefs \u00bb. Il y avait l\u00e0 70 s\u00e9minaristes, 300 \u00e9l\u00e8ves et 60 religieux, parmi lesquels des vieillards et des infirmes. Le jour m\u00eame, le p\u00e8re recteur se rendit chez le wali de Beyrouth pour essayer d\u2019obtenir un sursis, mais ce dernier lui r\u00e9pondit froidement : \u00ab Je suis f\u00e2ch\u00e9 de ce qui vous arrive, mais vous avez le malheur d\u2019\u00eatre les alli\u00e9s de nos ennemis traditionnels, et c\u2019est la guerre&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Dans une lettre \u00e9mouvante et s\u00e9v\u00e8re, adress\u00e9e le 15 novembre 1914 au consul g\u00e9n\u00e9ral des \u00c9tats-Unis, le p\u00e8re Mc Court s.j. \u2013 agissant en tant que j\u00e9suite am\u00e9ricain, comme sup\u00e9rieur l\u00e9gal provisoire de l\u2019Universit\u00e9 Saint-Joseph \u2013 semble compl\u00e8tement d\u00e9sempar\u00e9 face \u00e0 l\u2019agression ottomane. Il pr\u00e9vient les autorit\u00e9s am\u00e9ricaines que les Ottomans ont expuls\u00e9 les j\u00e9suites de leur maison de l\u2019Universit\u00e9 Saint-Joseph et informe les autorit\u00e9s am\u00e9ricaines des cons\u00e9quences de cet acte : <\/p>\n<p>\u00ab Ayant \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s de notre maison de l\u2019Universit\u00e9 Saint-Joseph, propri\u00e9t\u00e9 de la mission et du Saint-Si\u00e8ge, nous sommes dans l\u2019impossibilit\u00e9 de sauvegarder les nombreux objets de valeur&#8230; biblioth\u00e8que, mat\u00e9riel d\u2019imprimerie, instruments de physique, mus\u00e9es et mobilier d\u2019\u00e9glise&#8230; Et je crois de mon devoir de vous en pr\u00e9venir et de vous prier d\u2019en pr\u00e9venir qui de droit, afin que, le cas \u00e9ch\u00e9ant, chacun supporte la responsabilit\u00e9 de ses actes. \u00bb<\/p>\n<p><strong>D\u00e9port\u00e9s en Gr\u00e8ce<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Dans les jours qui suivirent, les pr\u00eatres des congr\u00e9gations religieuses europ\u00e9ennes sont oblig\u00e9s de quitter le pays. Ils sont rassembl\u00e9s sur des bateaux et embarquent, sans rien emporter, pour la Gr\u00e8ce. <\/p>\n<p>\u00ab Nous sommes sur un petit bateau construit pour une cinquantaine de personnes, presque 500 religieux et religieuses de toutes les congr\u00e9gations, j\u00e9suites, maristes, lazaristes, dominicains, capucins, franciscains&#8230; Le voyage sera horrible, le prix aussi (&#8230;). Mais \u00e0 peine le bateau eut-il lev\u00e9 l\u2019ancre du port de Beyrouth qu\u2019un joyeux Ave Maria s\u2019\u00e9chappa de toutes les bouches et tous les c\u0153urs. Marie avait sauv\u00e9 ses enfants de la main des barbares turco-allemands. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les Ottomans r\u00e9quisitionnent donc les h\u00f4pitaux et les institutions d\u2019enseignement g\u00e9r\u00e9s par les missionnaires \u00e9trangers. Ce sont ainsi plus de 400 religieux et religieuses fran\u00e7ais qui quittent le Mont-Liban et Beyrouth. \u00bb<\/p>\n<p>Le 22 f\u00e9vrier 1916, le provincial des j\u00e9suites, le p\u00e8re Claude Chanteur s.j., remet une copie de l\u2019inventaire des possessions de la Compagnie de J\u00e9sus au Liban \u00e0 l\u2019abb\u00e9 S\u00e9raphin Lagier (qui se charge de faire parvenir le document au minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res en France). Un document manuscrit d\u00e9taille la liste des biens, qui sont confi\u00e9s aux Tabet et aux Sfeir, des familles r\u00e9sidant pr\u00e8s de la maison de la Compagnie de J\u00e9sus \u00e0 Beyrouth. Valises des pr\u00eatres, lampes, calices, livres et tapis, soutanes, uniformes et draps&#8230; autant d\u2019objets du \u00ab patrimoine \u00bb de la mission j\u00e9suite, qui vont \u00eatre dissimul\u00e9s dans des maisons, risquaient moins d\u2019\u00eatre l\u2019objet des perquisitions ottomanes.<\/p>\n<p><strong>Chapelles transform\u00e9es en mosqu\u00e9es<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>En ao\u00fbt 1916, la situation des j\u00e9suites est des plus mauvaises. L\u2019USJ est occup\u00e9e par le Croissant-Rouge ottoman et par la \u00ab D\u00e9fense nationale \u00bb. Literie et mobilier ont \u00e9t\u00e9 emport\u00e9s. L\u2019\u00e9glise Saint-Joseph de la Compagnie de J\u00e9sus a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e et l\u2019une des chapelles aurait \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en mosqu\u00e9e. Une grande partie des manuscrits de la Biblioth\u00e8que orientale est envoy\u00e9e \u00e0 Istanbul.<\/p>\n<p>Le b\u00e2timent de la facult\u00e9 de m\u00e9decine est occup\u00e9 par la facult\u00e9 de m\u00e9decine ottomane de Damas. La chapelle y a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en mosqu\u00e9e. Les machines et instruments de l\u2019imprimerie catholique ont \u00e9t\u00e9 vol\u00e9s (le p\u00e8re Maalouf s.j. estime les pertes \u00e0 500 000 FF). Toutes les provisions cach\u00e9es \u00e0 Beyrouth ont \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9es. Les lettres nous apprennent aussi qu\u2019un agronome allemand, alli\u00e9 des Ottomans, a vendu aux ench\u00e8res, \u00e0 moiti\u00e9 prix, tout ce qui se trouvait \u00e0 Bickfaya, Taana\u00efl et Ksara. Il faut rappeler que les p\u00e8res j\u00e9suites (fran\u00e7ais) menac\u00e9s avaient abandonn\u00e9 le domaine de Taana\u00efl pour rejoindre la r\u00e9sidence de Ksara (qui appartenait administrativement au Mont-Liban).<\/p>\n<p><strong>Dans la Montagne, on meurt de faim<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>En dehors de Beyrouth aussi, la guerre de 1914-1918 causera d\u2019\u00e9normes d\u00e9g\u00e2ts aux j\u00e9suites. Abandonn\u00e9e, la maison de Taana\u00efl est pill\u00e9e, saccag\u00e9e et incendi\u00e9e. Les Turcs profitent de la situation et coupent tous les fr\u00eanes du domaine d\u00e9sert\u00e9, ce bois \u00e9tant recherch\u00e9 pour fabriquer les roues des porte-canons de l\u2019arm\u00e9e ottomane.<\/p>\n<p>Au coll\u00e8ge Saint-Joseph de Antoura, chez les p\u00e8res lazaristes, m\u00eame son de cloche : \u00ab L\u2019\u00e9glise, notre jolie \u00e9glise, est devenue cuisine. On fait les feux \u00e0 la mode arabe sur les autels, et c\u2019est pure barbarie gratuite, puisqu\u2019il y a au coll\u00e8ge une superbe cuisine pour alimenter 600 personnes. Mes confr\u00e8res sont cach\u00e9s dans la montagne o\u00f9 ils meurent de faim. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 Ksara, la maison, les caves et l\u2019observatoire sont enti\u00e8rement saccag\u00e9s et la biblioth\u00e8que dispers\u00e9e. \u00c0 Ghazir et \u00e0 Bickfaya, les maisons sont tr\u00e8s endommag\u00e9es, les portes et les fen\u00eatres d\u00e9mont\u00e9es et emport\u00e9es. \u00c0 Homs et Alep, en Syrie, \u00ab il n\u2019y a plus que les quatre murs des maisons \u00bb.<\/p>\n<p><img4161|center><\/p>\n<p><strong>Les pendaisons<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Les archives des p\u00e8res j\u00e9suites d\u00e9voilent aussi que plusieurs notables ont \u00e9t\u00e9 pendus \u00e0 cause de leurs sentiments francophiles. \u00c0 Beyrouth, Joseph B\u00e9chara Hani et Philippe et Farid Khazen sont pendus sur la place publique. Ils meurent \u00ab courageusement et chr\u00e9tiennement apr\u00e8s avoir re\u00e7u les sacrements d\u2019un pr\u00eatre maronite \u00bb. Ahmad Tabbara, propri\u00e9taire d\u2019un journal, subit le m\u00eame sort.<\/p>\n<p>\u00c0 Damas, Abdel Wahab el-Inglizi et Michel Pacha Moutran, condamn\u00e9s comme tra\u00eetres \u00e0 la patrie ottomane, sont promen\u00e9s publiquement dans une charrette, fouett\u00e9s et couverts de crachats et d\u2019ordures. Tous les drogmans des consulats d\u2019Alep, de Damas et de Tripoli, comme Esp\u00e8re Choukaire, du consulat anglais \u00e0 Beyrouth, et Aziz Fiani du consulat russe de Beyrouth, sont d\u00e9port\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Les patriarches maronites r\u00e9sidant \u00e0 Dimane, ainsi que le patriarche syrien, ont \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9s plusieurs fois par la cour martiale et ont \u00e9t\u00e9 humili\u00e9s. Le Monseigneur Chebli, \u00e9v\u00eaque maronite, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9, condamn\u00e9 \u00e0 mort par la cour martiale de Aley. L\u2019\u00e9v\u00eaque syrien de Gezireh ainsi que 34 pr\u00eatres catholiques ont \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s en 1915&#8230; \u00bb<\/p>\n<p><strong>Famine, mis\u00e8re et \u00e9pid\u00e9mies<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 travers les diaires, on apprend que le pain se fit rare et souvent inexistant. Dans ses M\u00e9moires, le patriarche maronite \u00c9lias Hoayek assure que le Liban \u00ab a perdu pendant la Grande Guerre plus du tiers de sa population en raison d\u2019une famine organis\u00e9e volontairement par l\u2019ennemi \u00bb.<br \/>\nLe calcul politique ottoman consiste \u00e0 affaiblir les Libanais en g\u00e9n\u00e9ral, et les chr\u00e9tiens en particulier, en les affamant au lieu de les massacrer comme en Arm\u00e9nie.<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e8s le 11 ao\u00fbt 1914, chevaux, mulets, chameaux, tout est r\u00e9quisitionn\u00e9. Les chemins de fer eux-m\u00eames furent r\u00e9serv\u00e9s aux transports militaires ottomans. Les locomotives (faute de houille) sont aliment\u00e9es au bois de m\u00fbriers et des for\u00eats libanaises&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 Beyrouth, les gens meurent de faim, on les ramasse dans les rues. \u00bb \u00ab En mai 1916, le d\u00e9ficit dans l\u2019\u00e9levage du ver \u00e0 soie atteint 85 %, les banques 50 % et l\u2019argent se pr\u00eate \u00e0 40, 50 et 100 %. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 Beyrouth, le kilo de farine co\u00fbte 2 francs 25. Le sucre 10 francs au minimum, le beurre 12 francs le kilo, l\u2019huile, le riz, le caf\u00e9 et le savon sont inabordables, le sel manque et on fait le pain avec l\u2019eau de mer&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Pour comprendre la famine dans les r\u00e9gions chr\u00e9tiennes, un document r\u00e9dig\u00e9 par un p\u00e8re j\u00e9suite, le 13 novembre 1916, explique que les lois ottomanes de 1915 autorisant les gouverneurs ottomans \u00e0 d\u00e9porter en masse les populations ont pouss\u00e9 les chr\u00e9tiens de Beyrouth \u00e0 garder leur argent plut\u00f4t que de faire des provisions intransportables.<\/p>\n<p>\u00ab Ceux qui n\u2019ont pas de ressources ni de fortune ni de provisions sont condamn\u00e9s \u00e0 mourir de faim. Entre 40 000 (au minimum) et 60 000 personnes sont d\u00e9j\u00e0 mortes de faim au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 1916. \u00bb <\/p>\n<p>\u00ab Les districts qui ont le plus souffert sont le Keserwan, le Metn et Batroun, o\u00f9 certains villages se vident litt\u00e9ralement. L\u2019absence de m\u00e9dicaments, de m\u00e9decins et de pharmaciens, tous r\u00e9quisitionn\u00e9s pour l\u2019arm\u00e9e turque, est totale. Des \u00e9pid\u00e9mies de chol\u00e9ra, variole et typhus viennent s\u2019ajouter aux malheurs de la population. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Beyrouth-mouroir<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Beyrouth est transform\u00e9e en mouroir, et seuls quelques secours aux affam\u00e9s sont organis\u00e9s par les Am\u00e9ricains. Mais les Turcs les en emp\u00each\u00e8rent tr\u00e8s rapidement, de peur que la population ne s\u2019attache aux Occidentaux \u00bb, souligne un diaire.<\/p>\n<p>Le 26 octobre 1916, une nouvelle loi ordonne l\u2019appel g\u00e9n\u00e9ral au service militaire, m\u00eame pour ceux qui avaient pay\u00e9 le \u00ab b\u00e9d\u00e9l askariy\u00e9 \u00bb. La Sublime Porte d\u00e9nonce officiellement le trait\u00e9 de Berlin de 1878 et les accords qui garantissaient l\u2019autonomie du Liban. C\u2019est ainsi que les sujets en \u00e2ge de servir vont \u00eatre enr\u00e9giment\u00e9s par la force contre les Alli\u00e9s.<br \/>\nDans un extrait de lettre du p\u00e8re Cattin s.j. datant du 18 septembre 1916, on peut lire : \u00ab On souffre de la chert\u00e9 des vivres et du manque d\u2019argent. L\u2019abb\u00e9 Mezarey, secr\u00e9taire de Monseigneur Doumani, a \u00e9t\u00e9 pendu. \u00bb<\/p>\n<p>M. Sarloutte, sup\u00e9rieur du coll\u00e8ge lazariste de Antoura, dans une lettre dat\u00e9e du 7 septembre 1916, \u00e9voque la m\u00eame trag\u00e9die : \u00ab La famine syst\u00e9matiquement organis\u00e9e continue son \u0153uvre. Le \u201crothol\u201d de farine est vendu par les Turcs 12 francs, et si l\u2019on s\u2019avise de venir en acheter, le lendemain les Turcs, flairant de l\u2019argent, en exigent 30 francs&#8230; Le coll\u00e8ge est occup\u00e9 par des officiers turcs, on y a install\u00e9 300 petits Arm\u00e9niens dont les Turcs ont massacr\u00e9 les parents, et qui sont devenus turcs par la force. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Les \u00ab espoirs \u00bb de Georges Picot<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La guerre mondiale se terminera certes par la d\u00e9faite des Allemands et de leurs alli\u00e9s ottomans. Le Liban sera lib\u00e9r\u00e9 et sera plac\u00e9 sous mandat fran\u00e7ais. On peut le deviner d\u00e9j\u00e0 en lisant l\u2019extrait d\u2019une lettre envoy\u00e9e le 3 septembre 1915 par Fran\u00e7ois Georges Picot, depuis l\u2019ambassade de France \u00e0 Londres. Dans cette lettre adress\u00e9e au provincial des j\u00e9suites \u00e0 Beyrouth, le c\u00e9l\u00e8bre signataire pour la France de l\u2019accord Sykes-Picot avec la Grande-Bretagne (accord divisant les restes de l\u2019Empire ottoman entre les puissances occidentales) \u00e9crivait :<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019exprime mon espoir de voir bient\u00f4t la Turquie vaincue, et notre rentr\u00e9e possible \u00e0 Beyrouth, et, comme vous l\u2019avez vu dans les journaux, notre drapeau flotte depuis trois jours sur l\u2019\u00eele de Rouad, coin de terre syrienne au nord de Tripoli, affirmant l\u2019avenir qui se pr\u00e9pare, cela calmera je l\u2019esp\u00e8re l\u2019intrigue des Libanais&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Lettres, diaires, inventaires, notes personnelles : plusieurs milliers de documents poussi\u00e9reux et jaunis du si\u00e8cle dernier t\u00e9moignent de ces quatre ann\u00e9es de guerre que les Libanais connaissent mal. Les t\u00e9moignages \u00e9crits par des pr\u00eatres j\u00e9suites permettront de faire conna\u00eetre et de transmettre aux g\u00e9n\u00e9rations futures le souvenir de ces ann\u00e9es h\u00e9ro\u00efques. Solidaires des Libanais durant ces ann\u00e9es tragiques, les j\u00e9suites du Liban ont honor\u00e9 de mani\u00e8re exemplaire leur devise : \u00ab Aimer et servir. \u00bb Esp\u00e9rons que ces r\u00e9cits parfois tr\u00e8s p\u00e9nibles sensibiliseront les lecteurs d\u2019aujourd\u2019hui aux souffrances des populations d\u00e9plac\u00e9es que le Liban accueille en ce moment, et les pousseront \u00e0 faire preuve de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et d\u2019altruisme, en souvenir du temps o\u00f9 eux-m\u00eames \u00e9taient affam\u00e9s et dans le besoin.<\/p>\n<p>(*) Dans le souci de conserver l\u2019authenticit\u00e9 des documents, la syntaxe et l\u2019orthographe des lettres et diaires n\u2019ont \u00e9t\u00e9 corrig\u00e9s que tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lorientlejour.com\/article\/839513\/les-jesuites-au-liban-et-la-grande-guerre-de-1914-1918.html\">L&rsquo;Orient Le Jour<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Christian TAOUTEL et Pierre WITTOUCK s.j. M\u00c9MOIRE &#8211; BIENT\u00d4T UN CENTENAIRE&#8230; \u00c0 l\u2019occasion du centenaire d\u2019un conflit qui fit des millions de morts, une exposition de documents puis\u00e9s dans les archives de la Compagnie de J\u00e9sus au Liban est en pr\u00e9paration. \u00ab On fait le pain avec l\u2019eau de mer \u00e0 Beyrouth (&#8230;) L\u2019argent se<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-135917","post","type-post","status-publish","format-standard"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135917","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=135917"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135917\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=135917"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=135917"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=135917"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}