{"id":133509,"date":"2012-08-23T09:30:20","date_gmt":"2012-08-23T08:30:20","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/le-show-inoubliable-des-moqdad\/"},"modified":"2024-01-23T13:11:55","modified_gmt":"2024-01-23T12:11:55","slug":"le-show-inoubliable-des-moqdad","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/le-show-inoubliable-des-moqdad\/","title":{"rendered":"Le Show Inoubliable des Moqdad"},"content":{"rendered":"<p>Plus je regardais l\u2019insupportable image du Moqdad cagoul\u00e9, brandissant une arme d\u2019une main et levant l\u2019autre comme dans les statues des divinit\u00e9s guerri\u00e8res barbares et plus j\u2019\u00e9tais convaincu que je me trouvais face \u00e0 un repr\u00e9sentant de l\u2019esp\u00e8ce humaine (Homo Sapiens Sapiens) mais dont l\u2019enveloppe de chair serait devenue inhospitali\u00e8re \u00e0 l\u2019essence m\u00eame de ce qui conf\u00e8re \u00e0 l\u2019homme cette bont\u00e9 naturelle qu\u2019on retrouve chez les esp\u00e8ces animales. L\u2019homme cagoul\u00e9, vocif\u00e9rant, mena\u00e7ant, au regard vide et inexpressif, au propos sans aucune inflexion \u00e9motive, aux gestes d\u00e9termin\u00e9s, mesur\u00e9s et saccad\u00e9s comme ceux de tout automate, cet homme \u00e9ructait son appartenance \u00e0 un lignage clanique qui \u00e9tait cens\u00e9 lui suffire d\u2019identit\u00e9, non personnelle mais abstraite et collective.<\/p>\n<p>L\u2019homme cagoul\u00e9 faisait partie d\u2019une multitude tout aussi cagoul\u00e9e que lui. Cette l\u00e9gion d\u2019\u00eatres en cagoules noires, nous ont annonc\u00e9s \u00eatre fortement soud\u00e9s en un seul corps p\u00e9renne compos\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rations pass\u00e9es, pr\u00e9sentes et \u00e0 venir du m\u00eame lignage. Peu importe que l\u2019homme cagoul\u00e9 de tel clan, de telle tribu, de telle peuplade ou de telle horde vive aujourd\u2019hui ou ait v\u00e9cu il y a des si\u00e8cles. Le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et l\u2019avenir ne forment qu\u2019un instantan\u00e9 sombre et lugubre de l\u2019essence du groupe. L\u2019homme cagoul\u00e9 est un homme sans visage, sans nom et sans identit\u00e9 personnelle. Il n\u2019est rien en lui-m\u00eame. L\u2019homme cagoul\u00e9 est une parcelle insignifiante et mis\u00e9rable d\u2019une essence intemporelle qui est l\u2019identit\u00e9 collective et anhistorique, de la tribu, de la horde ou de la peuplade.<\/p>\n<p>L\u2019homme sans visage et sans nom est-il l\u2019aboutissement ultime d\u2019un processus \u00e9volutif qui aurait lamentablement \u00e9chou\u00e9\u00a0? Ou bien serait-il \u00e0 un stade d\u00e9butant du m\u00eame processus qui lui permettrait de mieux s\u2019individualiser et d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une meilleure prise de conscience de son mode de vie personnel et de la dignit\u00e9 inali\u00e9nable qui lui est constitutive\u00a0? En me posant cette question, je fixais les yeux de l\u2019homme \u00e0 travers les lucarnes de ses \u0153ill\u00e8res. Je n\u2019y ai rien vu, du moins je n\u2019y ai rien vu d\u2019humain et de civilis\u00e9. L\u2019homme sans nom et sans visage est un \u00eatre hors de l\u2019espace de toute forme d\u2019urbanit\u00e9, comme l\u2019\u00e9taient jadis les hordes qui durant des si\u00e8cles terroris\u00e8rent les soci\u00e9t\u00e9s civilis\u00e9es. Nous oublions facilement que la civilisation est fragile et qu\u2019elle a d\u00fb en permanence r\u00e9sister \u00e0 la barbarie ou passer des compromis humiliants aves les peuplades qui vivaient en hordes parasitant les soci\u00e9t\u00e9s s\u00e9dentaires et les terrorisant par leurs razzias, leurs rapines et leurs exp\u00e9ditions punitives.<\/p>\n<p>Je regardais l\u2019homme sans nom et sans visage, au lignage Moqdad fi\u00e8rement proclam\u00e9. Il me disait appartenir \u00e0 l\u2019aile militaire de son clan comme la cavalerie de Tamerlan composait l\u2019aile militaire de sa horde. Ses paroles, sa voix stridente, les cris des autres membres m\u00e2les et femelles de son lignage, tout cela me ramenait des si\u00e8cles en arri\u00e8re o\u00f9 de la mer de Chine \u00e0 l\u2019oc\u00e9an Atlantique, les soci\u00e9t\u00e9s civilis\u00e9es v\u00e9curent dans la terreur des peuples de la steppe qui caracolaient \u00e0 travers l\u2019immense Eurasie. Ce soir-l\u00e0 \u00e0 Beyrouth, nous e\u00fbmes un \u00ab\u00a0remake\u00a0\u00bb d\u2019une razzia de Huns Hephtalites, de Ruges, de G\u00e9pides, de Hue-Tchi, de Vandales, de Tatars ou de Petchen\u00e8gues. Je voyais de mes yeux l\u2019illustration des m\u00e9thodes de ce que Michel Seurat avait surnomm\u00e9 L\u2019Etat de Barbarie en d\u00e9crivant la Syrie d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Au sentiment de r\u00e9volte et d\u2019impuissance, je sentis monter en moi quelque chose qui s\u2019apparente \u00e0 la naus\u00e9e et la honte. J\u2019avais honte d\u2019\u00eatre un Homo Sapiens. Cet homme sans nom et sans visage, c\u2019\u00e9tait aussi un autre moi-m\u00eame. Certes, il appartenait \u00e0 un groupe qui cultive de mani\u00e8re chronique la maladie identitaire en fonction du lignage. Certes, son clan avait \u00e9t\u00e9 embrigad\u00e9 dans une Grande Horde comme jadis celle de Gengis Khan avait r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er son empire en unifiant les hordes mongoles et turkm\u00e8nes. Mais ma naus\u00e9e et ma honte venaient du fond de mes entrailles. Cet homme sans nom et sans visage c\u2019\u00e9tait un autre moi-m\u00eame. Il \u00e9tait prisonnier de son lignage fantasmatique qui le rend absolument imperm\u00e9able \u00e0 toute forme de pens\u00e9e politique et de sens de l\u2019urbanit\u00e9. Mais le lien qui dilue l\u2019urbanit\u00e9 et enferme l\u2019individu dans l\u2019\u00e9tau de l\u2019essence identitaire, est-il seulement celui du lignage\u00a0?<\/p>\n<p>Je me suis rappel\u00e9 \u00e0 ce moment un incident r\u00e9cent. Lors d\u2019un \u00e9v\u00e9nement culturel, je fus pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 une figure \u00e9minente de notre paysage intellectuel. Je d\u00e9cline mon nom. Il me demande d\u2019o\u00f9 je viens. Je lui r\u00e9ponds\u00a0: Beyrouth. Il insiste en me disant\u00a0: non, quel est votre village d\u2019origine\u00a0? Je lui r\u00e9ponds\u00a0: on ne peut pas avoir pour origine la ville de Beyrouth\u00a0? Il marque un temps d\u2019arr\u00eat et me dit\u00a0: toutes les familles libanaises ont leur origine dans un village. En somme, je ne peux pas \u00eatre moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Je compris alors que nous demeurons, malgr\u00e9 nous, membres d\u2019une horde quoi que nous fassions. Les Moqdad et les Jaafar se d\u00e9finissent par leur lignage. D\u2019autres se per\u00e7oivent en fonction de la mystique d\u2019un sol dont ils seraient les produits. Tout le monde doit appartenir \u00e0 une horde li\u00e9e par une identit\u00e9 confessionnelle particuli\u00e8re. Le spectacle affligeant des hommes cagoul\u00e9s et mena\u00e7ants que je voyais n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre qu\u2019un reflet du Liban, une contr\u00e9e de pr\u00e9dilection pour tribus religieuses et hordes claniques min\u00e9es par la maladie identitaire. Ces grands malades, \u00eatres sans nom et sans visage, sont pr\u00eats \u00e0 se prostituer au plus offrant pour affirmer le cauchemar de leur identit\u00e9 collective. Ils n\u2019ont pas compris que l\u2019urbanit\u00e9 est la porte d\u2019entr\u00e9e \u00e0 la citoyennet\u00e9 et que cette derni\u00e8re exige de chacun de couper le cordon ombilical qui le maintient prisonnier de l\u2019\u00e9tat de barbarie au sein de la matrice tribale, sectaire, confessionnelle ou clanique.<\/p>\n<p>acourban@gmail.com<\/p>\n<p>* Beyrouth<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plus je regardais l\u2019insupportable image du Moqdad cagoul\u00e9, brandissant une arme d\u2019une main et levant l\u2019autre comme dans les statues des divinit\u00e9s guerri\u00e8res barbares et plus j\u2019\u00e9tais convaincu que je me trouvais face \u00e0 un repr\u00e9sentant de l\u2019esp\u00e8ce humaine (Homo Sapiens Sapiens) mais dont l\u2019enveloppe de chair serait devenue inhospitali\u00e8re \u00e0 l\u2019essence m\u00eame de ce<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-133509","post","type-post","status-publish","format-standard"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133509","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=133509"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133509\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=133509"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=133509"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=133509"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}