{"id":133312,"date":"2012-07-28T00:45:27","date_gmt":"2012-07-27T23:45:27","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/letat-alaouite-en-syrie-une-remontee-de-lhistoire\/"},"modified":"2024-01-23T13:08:21","modified_gmt":"2024-01-23T12:08:21","slug":"letat-alaouite-en-syrie-une-remontee-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/letat-alaouite-en-syrie-une-remontee-de-lhistoire\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00c9tat alaouite en Syrie, une remont\u00e9e de l\u2019histoire ?"},"content":{"rendered":"<p><strong>Les visiteurs du site \u00ab\u00a0Un Oeil sur la Syrie\u00a0\u00bb trouveront ici une contribution in\u00e9dite<br \/>\nqui replace dans une perspective historique<br \/>\nla pr\u00e9paration actuelle,<br \/>\npar Bachar Al Assad, d&rsquo;une zone de repli temporaire<br \/>\npour lui-m\u00eame et ses partisans dans la r\u00e9gion c\u00f4ti\u00e8re alaouite.<\/strong><\/p>\n<p> =====<\/p>\n<p><strong>par Z\u00e9nobie<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><em>Ce ne sont que des signes dispers\u00e9s<br \/>\nd\u2019un bouillonnement gigantesque,<br \/>\nqui couve et s\u2019\u00e9tend, d\u2019o\u00f9 sortiront<br \/>\navant la fin du si\u00e8cle, les grandes<br \/>\ndates de l\u2019Orient ressaisi<\/em><\/p>\n<p>Edmond Rabbath<\/p>\n<p>(Unit\u00e9 syrienne et devenir arabe, Paris,1937)<\/p>\n<p>A l\u2019heure o\u00f9 la plupart des observateurs de la r\u00e9volution syrienne pronostiquent un repli du clan Assad et des Alaouites dans la montagne qui porte leur nom, il faut se souvenir que l\u2019\u00c9tat alaouite est une id\u00e9e qui remonte \u00e0 l\u2019\u00e9poque du Mandat fran\u00e7ais. Il s\u2019agirait donc d\u2019une \u00ab\u00a0remont\u00e9e de l\u2019histoire\u00a0\u00bb selon l\u2019expression utilis\u00e9e par Dominique Chevallier (lors d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 la Cit\u00e9 internationale de Paris, en 1976, et portant sur les origines de la guerre civile libanaise).<\/p>\n<p>Lors de l\u2019installation du mandat fran\u00e7ais en Syrie et au Liban (1920-1946), le g\u00e9n\u00e9ral Gouraud, haut-commissaire de la r\u00e9publique fran\u00e7aise, morcela la Syrie, sous l\u2019influence des th\u00e9ories de Robert de Caix, \u00e9minent membre du parti colonial fran\u00e7ais, en plusieurs \u00c9tats autonomes (et un \u00c9tat ind\u00e9pendant, le Grand-Liban). Il s\u2019agissait, en divisant pour r\u00e9gner, de contrer l\u2019opposition des nationalistes arabes en Syrie et de constituer les minorit\u00e9s locales en client\u00e8le politique. C\u2019est ainsi que fut cr\u00e9\u00e9 le \u00ab\u00a0Territoire des Alaouites\u00a0\u00bb (1) en 1922 (KHOURY 2006). Il incluait des villes du littoral historiquement s\u00e9par\u00e9es de la montagne alaouite et s\u2019\u00e9tendait, globalement, de la fronti\u00e8re libanaise au sud jusqu\u2019aux limites du sandjak d\u2019Alexandrette au nord. Deux villes sunnites, dominant des campagnes peupl\u00e9es en partie d\u2019Alaouites, en constituaient des cl\u00e9s territoriales : Homs et Tripoli.<\/p>\n<p>La Syrie comptait, en 1918, quelque 200 000 Alaouites dont 60 000 dans le sandjak d\u2019Alexandrette. Ces derniers, largement citadinis\u00e9s, jouissaient d\u2019une situation \u00e9conomique et sociale bien sup\u00e9rieure \u00e0 celle de leurs coreligionnaires de la montagne. En effet, le jabal Ansariyy\u00e9, tel qu\u2019on le nommait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, vivait encore au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle \u00ab\u00a0en marge du monde civilis\u00e9\u00a0\u00bb (WEULERSSE 1940, 53, 57), principalement en raison de l\u2019absence d\u2019infrastructures routi\u00e8res et \u00e9ducatives. Les populations de cette montagne \u00e9taient quasiment absentes des villes du littoral (en 1923, on ne d\u00e9nombre que 500 Alaouites pour les 25 000 habitants de Lattaqui\u00e9).<\/p>\n<p>La m\u00e9moire des communaut\u00e9s minoritaires (2) dites \u00ab\u00a0compactes\u00a0\u00bb, regroup\u00e9es dans des \u00ab\u00a0montagnes-refuges\u00a0\u00bb, est construite autour d\u2019une histoire de la pers\u00e9cution dans un empire ottoman d\u2019ancien r\u00e9gime qui ignore le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 des sujets (jusqu\u2019en 1856) et dans un empire musulman o\u00f9 la contestation religieuse est associ\u00e9e \u00e0 une contestation du pouvoir politique du sultan-calife (situation d\u2019ailleurs identique \u00e0 celle qui pr\u00e9valait dans l\u2019Empire byzantin&#8230;). Dans le cas alaouite, cette m\u00e9moire s\u2019ajoute au m\u00e9pris social g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 pour une communaut\u00e9 rurale isol\u00e9e, organis\u00e9e en tribus et clans, et largement analphab\u00e8te. Les Alaouites de la montagne combattent donc d\u00e8s l\u2019origine leur int\u00e9gration dans la Syrie.<\/p>\n<p>Pourtant, l\u2019historiographie officielle consid\u00e8re que la gu\u00e9rilla du cheikh Saleh al-Ali, chef alaouite, qui fut le premier \u00e0 prendre les armes contre la pr\u00e9sence fran\u00e7aise \u00e0 la fin d\u00e9cembre 1918, et avec le soutien logistique du gouvernement arabe de Damas, porte un contenu nationaliste arabe. Alors que toutes les gu\u00e9rillas anti-coloniales de 1919-1921 furent au contraire centr\u00e9es sur la d\u00e9fense d\u2019un territoire local et d\u2019un ordre social traditionnel (MEOUCHY 2010, KHOURY 1987). Pour \u00e9clairer la distance mentale comme g\u00e9ographique existant alors entre le jabal et Damas, bouillonnante capitale du nationalisme arabe naissant, il suffit de se rappeler l\u2019absence totale d\u2019Alaouites au Congr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral syrien r\u00e9uni au printemps 1919 sous la houlette du prince Faysal b. Hussein.<\/p>\n<p>Le Territoire alaouite de 1922 est plac\u00e9 sous l\u2019administration directe d\u2019un gouverneur fran\u00e7ais assist\u00e9 d\u2019un Conseil repr\u00e9sentatif local dont les si\u00e8ges sont r\u00e9partis sur une base confessionnelle. \u00c0 partir du moment o\u00f9 les Fran\u00e7ais cr\u00e9ent un \u00c9tat pour les Alaouites, garantissant l\u2019autonomie de la montagne et pr\u00e9servant le pouvoir de leur \u00e9lite traditionnelle, et o\u00f9 ils y conduisent quelques travaux d\u2019int\u00e9r\u00eat public, le mandat gagne les faveurs de cette population dont une partie s\u2019enr\u00f4le d\u00e9sormais dans le IIe Bataillon du Levant, enti\u00e8rement compos\u00e9 d\u2019Alaouites.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, la politique du mandataire renforce progressivement les communaut\u00e9s minoritaires, notamment les dites \u00ab\u00a0dissidentes de l\u2019Islam\u00a0\u00bb (3), en leur accordant une reconnaissance officielle assortie naturellement d\u2019une juridiction religieuse et d\u2019un statut personnel sp\u00e9cifique, tous privil\u00e8ges interdits aux communaut\u00e9s \u00ab\u00a0dissidentes\u00a0\u00bb dans l\u2019Empire musulman d\u2019ancien r\u00e9gime (MEOUCHY 2006).<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la Grande R\u00e9volte syrienne (1925-1926), qui s\u2019arr\u00eate partout aux fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat des Alaouites, la France doit abandonner sa politique militaire en Syrie et inaugurer une politique \u00ab\u00a0d\u2019entente\u00a0\u00bb avec les nationalistes syriens en vue de la signature d\u2019un trait\u00e9 franco-syrien, \u00e0 l\u2019image de celui sign\u00e9 en 1930 entre l\u2019Irak et la Grande-Bretagne. Ce trait\u00e9 doit d\u00e9finir les futures relations de la Syrie avec la France et surtout, doit d\u00e9terminer le statut des territoires syriens.<\/p>\n<p>Pour les opposants au mandat, regroup\u00e9s d\u00e8s 1927 dans le Bloc nationaliste (al-kutla al-wataniyya), l\u2019enjeu central du trait\u00e9 est celui de l\u2019Unit\u00e9 syrienne, c\u2019est-\u00e0-dire de la r\u00e9union \u00e0 l\u2019\u00c9tat de Syrie (Damas-Alep) des territoires qui en ont \u00e9t\u00e9 arbitrairement s\u00e9par\u00e9s par la France (seule la s\u00e9paration du Liban est consid\u00e9r\u00e9e comme acquise en 1936). Quels que que soient les gestes de bonne volont\u00e9 des nationalistes syriens, le pouvoir mandataire, s\u2019il veut pr\u00e9server sa position en Syrie, doit continuer \u00e0 remettre en cause leur capacit\u00e9 \u00e0 gouverner en assurant la paix communautaire et les droits des minorit\u00e9s.<\/p>\n<p>Les archives diplomatiques du Quai d\u2019Orsay (s\u00e9rie E), notamment, conservent une pr\u00e9cieuse documentation qui nous \u00e9claire sur cet \u00e9pisode mal connu de l\u2019histoire de la Syrie. Du c\u00f4t\u00e9 des partisans de l\u2019\u00c9tat s\u00e9par\u00e9, des chefs alaouites r\u00e9unis en congr\u00e8s, du 13 au 19 f\u00e9vrier 1933, se prononcent contre l\u2019Unit\u00e9. Du c\u00f4t\u00e9 des unitaires syriens, le congr\u00e8s nationaliste d\u2019Alep, du 17 au 19 f\u00e9vrier 1933, se conclut par un manifeste liant les n\u00e9gociations du trait\u00e9 et la question de l\u2019Unit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Alors, quels sont les arguments des partisans et des opposants \u00e0 l\u2019Unit\u00e9 syrienne ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Les partisans de la s\u00e9cession d\u2019avec la Syrie regroupent des chefs religieux, des chefs de tribus, des d\u00e9put\u00e9s et des notables alaouites. Ils sont 79 signataires identifi\u00e9s de la lettre adress\u00e9e au haut-commissaire \u00e0 l\u2019issue de leur r\u00e9union de f\u00e9vrier 1933. Ils demandent :<\/p>\n<p>&#8211; l\u2019ind\u00e9pendance administrative,<\/p>\n<p>&#8211; l\u2019\u00e9largissement des pouvoirs du Conseil repr\u00e9sentatif,<\/p>\n<p>&#8211; l\u2019attribution des postes de la fonction publique selon l\u2019importance num\u00e9rique de chaque communaut\u00e9,<\/p>\n<p>&#8211; la baisse de l\u2019imp\u00f4t du Gouvernement de Lattaqui\u00e9<\/p>\n<p>&#8211; et la suppression du pros\u00e9lytisme religieux (notamment des J\u00e9suites).<\/p>\n<p>La revendication de l\u2019autonomie du jabal alaouite est donc fond\u00e9e sur une volont\u00e9 farouche de pr\u00e9servation communautaire associ\u00e9e au d\u00e9sir des notables de doubler leur pouvoir dans la communaut\u00e9 d\u2019un pouvoir dans l\u2019\u00c9tat (comme au Liban). Les diff\u00e9rences entre Alaouites et Syriens sont consid\u00e9r\u00e9es comme irr\u00e9ductibles. Par Syriens, les Alaouites entendent Sunnites. L\u2019argumentation est fond\u00e9e sur deux affirmations historiques et religieuses \u00e0 la fois :<\/p>\n<p>&#8211; 1) les Alaouites ne sont pas des musulmans ;<\/p>\n<p>&#8211; 2) la relation entre les Alaouites et les Sunnites est fond\u00e9e sur la pers\u00e9cution et la haine, d\u2019o\u00f9 le maintien des premiers, par les seconds, dans l\u2019arri\u00e9ration.<\/p>\n<p>Les signataires de la lettre revendiquent le statut de minorit\u00e9 de leur communaut\u00e9 pour demander aussi leur f\u00e9d\u00e9ration au Liban. L\u2019Alaouite partage avec le Libanais (entendre le Maronite), disent-ils, le destin pass\u00e9 marqu\u00e9 par la \u00ab\u00a0pers\u00e9cution sunnite\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le camp des unitaires du Gouvernement de Lattaqui\u00e9 est constitu\u00e9 de Sunnites et de repr\u00e9sentants des communaut\u00e9s minoritaires (alaouite et chr\u00e9tiennes). Ces derniers se jugent contraints de prendre la parole en tant que minoritaires pour r\u00e9futer les arguments des Fran\u00e7ais et des s\u00e9paratistes et pour invalider les pr\u00e9tentions de leurs rivaux \u00e0 la repr\u00e9sentation de leur communaut\u00e9. Ainsi, en mars 1933, se tient \u00e0 Safita un congr\u00e8s chr\u00e9tien, auquel assistent des chefs de tribus alaouites, qui prend position pour l\u2019Unit\u00e9. D\u2019apr\u00e8s les p\u00e9titions adress\u00e9es au ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res fran\u00e7ais, nous savons que les unitaires regroupent notamment les chefs des tribus alaouites Khayyatin et Matawara et des chefs religieux alaouites (voir aussi MERVIN 2006). L\u2019\u00e9l\u00e9ment dynamique du camp unitaire est constitu\u00e9 par des jeunes gens instruits, m\u00e9decins et avocats pour la plupart, venus de toutes les communaut\u00e9s : par exemple, Mounir al-Abbas, d\u00e9put\u00e9 \u00e9lu de Tartous, chef de la tribu Khayyatin et docteur en droit.<\/p>\n<p>Leurs arguments reposent en partie sur une vision plus large de l\u2019\u00c9tat pour tous, o\u00f9 les comp\u00e9tences sont la cl\u00e9 de l\u2019attribution des postes, et sur la revendication d\u2019une v\u00e9ritable instruction publique. De mani\u00e8re int\u00e9ressante, les unitaires et les s\u00e9paratistes se rejoignent dans la critique de la fiscalit\u00e9 de leur r\u00e9gion et dans le rejet du pros\u00e9lytisme j\u00e9suite. L\u2019unit\u00e9 suppose donc aussi une reconnaissance des particularit\u00e9s r\u00e9gionale et communautaire, m\u00eame si le discours nationaliste les nie. Car la revendication de l\u2019unit\u00e9 s\u2019appuie, sur le plan identitaire, sur une d\u00e9finition de l\u2019Alaouite qui annule toute diff\u00e9rence : les Alaouites sont des musulmans, ou des chiites musulmans selon les versions, ils sont syriens de nationalit\u00e9 et arabes de race. Le 15 juillet 1936, des \u00ab\u00a0ul\u00e9mas des musulmans alaouites\u00a0\u00bb prononcent m\u00eame \u00e0 Lattaqui\u00e9 une fatwa d\u00e9cr\u00e9tant que \u00ab\u00a0tout Alaouite est musulman\u2026\u00a0\u00bb. Mounir al-Abbas appuie cette fatwa d\u2019une lettre qu\u2019il adresse au minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>Au plan identitaire donc, les s\u00e9paratistes jouent d\u2019une irr\u00e9ductible diff\u00e9rence et les unitaires se projettent dans une similitude avec la communaut\u00e9 majoritaire. On notera \u00e9galement que le rapport \u00e0 la modernit\u00e9, suppos\u00e9ment introduite par l\u2019\u00c9tat moderne, est diff\u00e9rent : les s\u00e9paratistes utilisent le symbole politique du Progr\u00e8s pour r\u00e9clamer une \u00e9galit\u00e9 qui justifie la constitution d\u2019un \u00c9tat de minorit\u00e9s. De m\u00eame qu\u2019au Liban, il n\u2019est jamais pr\u00e9cis\u00e9 s\u2019il est fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 des hommes &#8211; auquel cas le statut de minorit\u00e9 perd sa raison d\u2019\u00eatre -, ou bien \u00e0 celle des communaut\u00e9s -qui vide de son sens la notion europ\u00e9enne d\u2019\u00e9galit\u00e9. Les Alaouites unitaires, pour leur part, arguent que l\u2019Unit\u00e9 syrienne est une \u00e9tape vers le Progr\u00e8s politique parce qu\u2019elle constitue, avec l\u2019\u00e9ducation, la condition de l\u2019unit\u00e9 nationale. Les s\u00e9paratistes ont donc choisi le th\u00e8me de l\u2019\u00e9galit\u00e9 pour convaincre, les unitaires celui de la libert\u00e9, dont l\u2019unit\u00e9 nationale est le symbole.<\/p>\n<p>Paris donnera en partie raison aux revendications nationalistes lors de la signature du trait\u00e9 de 1936 et l\u2019\u00c9tat alaouite, comme l\u2019\u00c9tat druze, est rattach\u00e9 \u00e0 la Syrie en 1939.<\/p>\n<p>On notera que le p\u00e8re de Hafez al-Assad, Ali Sulayman al-Assad, du petit village de Qurdaha affili\u00e9 \u00e0 la tribu des Kalbiyya, se rangeait dans le camp des s\u00e9paratistes. Son fils Hafez apr\u00e8s avoir pris le pouvoir en novembre 1970, assura la promotion de deux discours :<\/p>\n<p>&#8211; le nationalisme arabe, qui nie les diff\u00e9rences communautaires (au nom de la commune arabit\u00e9)<\/p>\n<p>&#8211; et l\u2019appartenance des Alaouites \u00e0 l\u2019Islam, justifi\u00e9e notamment par le fait que le pr\u00e9sident de la r\u00e9publique en Syrie doit \u00eatre, selon la constitution, musulman.<\/p>\n<p>Deux discours l\u00e9gitimant la place des Assad dans l\u2019\u00c9tat mais aussi une pratique permanente qui fut et est la n\u00e9gation de ces positions officielles : au nom de la nation arabe, Assad p\u00e8re et fils ont servi les int\u00e9r\u00eats de leur communaut\u00e9 et de leur clan. Alors que les Alaouites sont officiellement des musulmans, toute la pratique du pouvoir des Assad vise au contraire \u00e0 entretenir la m\u00e9moire des pers\u00e9cutions sunnites de l\u2019ancien r\u00e9gime et la peur de l\u2019Autre ; cet Autre incarn\u00e9 aujourd\u2019hui par des \u00ab\u00a0islamistes\u00a0\u00bb aux contours flous et atemporels dont l\u2019image est superpos\u00e9e \u00e0 celle des salafistes. Apr\u00e8s plus de 40 ans de domination sans partage des Assad, leur double message a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u parfaitement par la majorit\u00e9 de la communaut\u00e9 alaouite comme en t\u00e9moigne la crise syrienne d\u2019aujourd\u2019hui\u2026 Nombreux sont les d\u00e9mocrates alaouites, critiques du r\u00e9gime et anti-confessionnels proclam\u00e9s, qui se sont soudainement r\u00e9fugi\u00e9s dans leur appartenance communautaire, avec ses peurs et ses aveuglements, pour d\u00e9fendre un r\u00e9gime dictatorial dont ils avaient pourtant analys\u00e9 tous les rouages\u2026 \u00c0 la remont\u00e9e de l\u2019histoire donc, il faudrait associer une \u00ab\u00a0remont\u00e9e anthropologique\u00a0\u00bb\u2026 une r\u00e9activation des \u2018asabiyy\u00e2t (4) dont la qualit\u00e9 principale, outre leur fluidit\u00e9, est bien leur capacit\u00e9 d\u2019adaptation aux contextes nationaux\u2026<\/p>\n<p>Subs\u00e9quemment, au regard de la r\u00e9volution syrienne en cours, on conclura sur plusieurs remarques. D\u2019abord, aucune s\u00e9cession sur une base monocommunautaire n\u2019a jamais pu aboutir au Proche-Orient. Ensuite, une seule minorit\u00e9, les Maronites, r\u00e9ussit \u00e0 obtenir son \u00c9tat, un \u00c9tat qu\u2019elle dut toutefois partager avec les Druzes et les musulmans des cinq districts annex\u00e9s en 1920. Le temps historique \u00e9coul\u00e9 nous fait mesurer l\u2019ampleur de l\u2019\u00e9chec maronite dans la construction nationale libanaise. Une responsabilit\u00e9 que les \u00e9lites maronites portent comme communaut\u00e9 et comme minorit\u00e9 issue de l\u2019ancien r\u00e9gime ottoman et transpos\u00e9e dans l\u2019\u00c9tat moderne. Les \u00e9lites alaouites en Syrie portent la m\u00eame responsabilit\u00e9 dans l\u2019actuelle guerre civile qui ne dit pas son nom : les Alaouites, pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle apr\u00e8s la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat moderne, persistent eux-m\u00eames \u00e0 fonctionner comme une minorit\u00e9 d\u2019ancien r\u00e9gime dont toute la coh\u00e9sion repose sur la peur de l\u2019Autre. Les chiites libanais, \u00e0 travers leurs organisations majoritaires, le Hezbollah et le mouvement Amal, ne sont pas loin de commettre la m\u00eame erreur que les deux autres minorit\u00e9s historiques, en sacrifiant les int\u00e9r\u00eats de l\u2019\u00c9tat pour tous \u00e0 ceux d\u2019une communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Pourtant, il existe chez les \u00e9lites comme au sein du peuple de toutes les communaut\u00e9s, la m\u00e9moire d\u2019un long v\u00e9cu c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Les temps de paix autant que les temps de conflits cr\u00e9ent un paysage mental dans lequel l\u2019Autre est pr\u00e9sent. La dualit\u00e9 de l\u2019image de l\u2019Autre -le voisin, le m\u00eame \/ le rival, l\u2019ennemi &#8211; renvoie \u00e0 la structure de la soci\u00e9t\u00e9 arabe du Proche-Orient dans laquelle l\u2019existence m\u00eame du groupe est d\u00e9finie par son opposition \u00e0 un autre groupe. Ce paradoxe pourrait rendre compte \u00e0 la fois de l\u2019enracinement historique et psychologique de la coexistence et de la succession des conflits. Ce paradoxe pourrait constituer aujourd\u2019hui une raison d\u2019esp\u00e9rer envers et contre toutes les autres raisons\u2026<\/p>\n<p><strong>NOTES<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>(1) Cet \u00c9tat devient en 1930 le \u201cGouvernement de Lattaqui\u00e9\u201d ; le changement de d\u00e9nomination suscite une vive protestation des notables alaouites alors que les chr\u00e9tiens favorables \u00e0 l\u2019autonomie de la montagne jugent la nouvelle d\u00e9nomination plus neutre et donc plus satisfaisante.<\/p>\n<p>(2) On peut rappeler ici que le fait communautaire est par essence un fait anthropologique alors que le fait minoritaire est un fait historique.<\/p>\n<p>(3) L\u2019appellation \u201cdissidentes de l\u2019Islam\u201d, aujourd\u2019hui d\u00e9su\u00e8te, correspond dans les ann\u00e9es vingt \u00e0 la traduction par la puissance coloniale de la vision imp\u00e9riale musulmane (mamlouke, ottomane). Ces communaut\u00e9s en Syrie sont les Chiites duod\u00e9cimains (ou <em>M\u00e9toualis<\/em>), les Druzes, les Alaouites (ou Nusayris ou Ansariyy\u00e9s) et les Isma\u00e9liens.<\/p>\n<p>(4) \u2018<em>asabiyya<\/em> (pl. \u2018<em>asabiyy\u00e2t<\/em>) : terme arabe renvoyant aux solidarit\u00e9s sociales de base, mod\u00e9lis\u00e9es sur les liens du sang. Ce mod\u00e8le de solidarit\u00e9 investit d\u2019abord les groupes sociaux de base que sont les communaut\u00e9s mais il peut aussi s\u2019adapter \u00e0 d\u2019autres formes de solidarit\u00e9s (locales, par exemple). La \u2018asabiyya est en principe antinomique avec la soci\u00e9t\u00e9 moderne compos\u00e9e de citoyens, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019individus pris dans leur relation \u00e0 l\u2019\u00c9tat national.<\/p>\n<p><strong>INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>G\u00e9rard D. KHOURY 2006, Une tutelle coloniale &#8211; \u00c9crits politiques de Robert de Caix, Paris, Belin.<\/p>\n<p>Philip S. KHOURY 1987, Syria and the French Mandate &#8211; The Politics of Arab Nationalism 1920-1940, London, I.B. Tauris &#038;Co.<\/p>\n<p>Nadine MEOUCHY 2006, \u00ab\u00a0La r\u00e9forme des juridictions religieuses en Syrie et au Liban (1921-1939) : raisons de la puissance mandataire et raisons des communaut\u00e9s\u00a0\u00bb, in P.-J. LUIZARD (dir.), Le choc colonial et l\u2019Islam, Paris, \u00e9ditions La D\u00e9couverte, p. 359-382.<\/p>\n<p>Nadine MEOUCHY 2010, \u00ab\u00a0From the Great War to the Syrian Armed Resistance Movement (1919-1921) : the Military and the Mujahidin in action\u00a0\u00bb, in H. LIEBAU et alii, The World in World Wars &#8211; Experiences, perceptions and perspectives from Africa and Asia, Leiden-Boston, Brill, p. 499-517.<\/p>\n<p>Sabrina MERVIN 2006, \u00ab\u00a0L\u2019\u00a0\u00bbentit\u00e9 alaouite\u00a0\u00bb, une cr\u00e9ation fran\u00e7aise ?\u00a0\u00bb, in P.-J. LUIZARD (dir.), Le choc colonial et l\u2019Islam, Paris, \u00e9ditions La D\u00e9couverte, p. 343-358.<\/p>\n<p>Jacques WEULERSSE 1940, Le Pays des Alaouites, Th\u00e8se imprim\u00e9e, 2 vol. Institut fran\u00e7ais de Damas, Tours.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nANNEXE<\/p>\n<p>R\u00e9partition de la population dans le Gouvernement de Lattaqui\u00e9 en 1936<\/strong><\/p>\n<p>Alaouites                                                           224 000<\/p>\n<p>Musulmans sunnites                                         64 000<\/p>\n<p>Grecs-orthodoxes                                              43 000<\/p>\n<p>Isma\u00e9liens                                                             6 000<\/p>\n<p>Maronites                                                              6 500<\/p>\n<p>Divers chr\u00e9tiens                                                   6 500<\/p>\n<p>Total pour le Gouvernement de Lattaqui\u00e9  350 000<\/p>\n<p>(source : MAE, E 412, V. 493, F. 234, M\u00e9moire du Gouvernement de Lattaqui\u00e9, ao\u00fbt 1936, d\u2019apr\u00e8s les donn\u00e9es de l\u2019\u00c9tat-civil).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les visiteurs du site \u00ab\u00a0Un Oeil sur la Syrie\u00a0\u00bb trouveront ici une contribution in\u00e9dite qui replace dans une perspective historique la pr\u00e9paration actuelle, par Bachar Al Assad, d&rsquo;une zone de repli temporaire pour lui-m\u00eame et ses partisans dans la r\u00e9gion c\u00f4ti\u00e8re alaouite. ===== par Z\u00e9nobie Ce ne sont que des signes dispers\u00e9s d\u2019un bouillonnement gigantesque,<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-133312","post","type-post","status-publish","format-standard"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133312","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=133312"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133312\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=133312"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=133312"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=133312"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}