{"id":131633,"date":"2011-11-15T22:29:41","date_gmt":"2011-11-15T21:29:41","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/une-esclave-sexuelle-de-kadhafi-raconte-son-calvaire-le-monde\/"},"modified":"2024-01-23T12:56:51","modified_gmt":"2024-01-23T11:56:51","slug":"une-esclave-sexuelle-de-kadhafi-raconte-son-calvaire-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/une-esclave-sexuelle-de-kadhafi-raconte-son-calvaire-le-monde\/","title":{"rendered":"Une esclave sexuelle de Kadhafi raconte son calvaire (Le Monde)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Annick Cojean<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong><br \/>\nUne jeune Libyenne, rencontr\u00e9e \u00e0 Tripoli, a racont\u00e9 au \u00ab\u00a0Monde\u00a0\u00bb comment elle a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e \u00e0 15 ans et clo\u00eetr\u00e9e pendant cinq ans. Viol\u00e9e, frapp\u00e9e, elle a fini par s&rsquo;enfuir. Voici son r\u00e9cit.Kate Brooks pour \u00ab\u00a0Le Monde\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong>TRIPOLI ENVOY\u00c9E SP\u00c9CIALE<\/strong> &#8211; Elle a 22 ans, elle est belle comme le jour et elle est fracass\u00e9e. Il lui arrive de rire, oh, \u00e0 peine quelques secondes, et une \u00e9tincelle d&rsquo;enfance \u00e9claire alors un visage griff\u00e9 par la vie. \u00ab\u00a0Vous me donnez quel \u00e2ge ?\u00a0\u00bb, dit-elle en retirant ses lunettes de soleil. Elle attend, esquisse un p\u00e2le sourire, et murmure : \u00ab\u00a0Moi, j&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;avoir 40 ans.\u00a0\u00bb Et cela lui para\u00eet si vieux.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9tourne le regard, saisit un bout de voile noir pour couvrir nerveusement le bas de son visage, des larmes apparaissent dans ses yeux sombres. \u00ab\u00a0Mouammar Kadhafi a saccag\u00e9 ma vie.\u00a0\u00bb Elle veut tout raconter. Elle pense que c&rsquo;est dangereux, mais elle accepte de t\u00e9moigner, lors d&rsquo;une rencontre qui durera plusieurs heures dans un h\u00f4tel de Tripoli. Elle sait qu&rsquo;elle est confuse, qu&rsquo;il lui manquera des mots pour d\u00e9crire l&rsquo;univers de perversion et de folie dans lequel elle fut pr\u00e9cipit\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais il lui faut parler. Des souvenirs trop lourds encombrent sa m\u00e9moire. Des \u00ab\u00a0souillures\u00a0\u00bb, dit-elle, qui lui donnent des cauchemars. \u00ab\u00a0J&rsquo;aurai beau raconter, personne, jamais, ne saura d&rsquo;o\u00f9 je viens ni ce que j&rsquo;ai v\u00e9cu. Personne ne pourra imaginer. Personne.\u00a0\u00bb Elle secoue la t\u00eate d&rsquo;un air d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. \u00ab\u00a0Quand j&rsquo;ai vu le cadavre de Kadhafi expos\u00e9 \u00e0 la foule, j&rsquo;ai eu un bref plaisir. Puis dans la bouche, j&rsquo;ai senti un sale go\u00fbt.\u00a0\u00bb Elle aurait voulu qu&rsquo;il vive. Qu&rsquo;il soit captur\u00e9 et jug\u00e9 par un tribunal international. Tous ces derniers mois, elle n&rsquo;a pens\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 cela. \u00ab\u00a0Je me pr\u00e9parais \u00e0 l&rsquo;affronter et \u00e0 lui demander, les yeux dans les yeux : Pourquoi ? Pourquoi tu m&rsquo;as fait \u00e7a ? Pourquoi tu m&rsquo;as viol\u00e9e ? Pourquoi tu m&rsquo;as battue, drogu\u00e9e, insult\u00e9e ? Pourquoi tu m&rsquo;as appris \u00e0 boire, \u00e0 fumer ? Pourquoi tu m&rsquo;as vol\u00e9 ma vie ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle a 9 ans lorsque sa famille, originaire de l&rsquo;est du pays, d\u00e9m\u00e9nage \u00e0 Syrte, la ville natale du colonel Kadhafi. Elle en a 15, en 2004, lorsqu&rsquo;elle est choisie, parmi les filles de son lyc\u00e9e, pour offrir un bouquet au \u00ab\u00a0Guide\u00a0\u00bb en visite dans l&rsquo;\u00e9cole o\u00f9 il a des cousins. \u00ab\u00a0C&rsquo;\u00e9tait un grand honneur. Je l&rsquo;appelais \u00ab\u00a0papa Mouammar\u00a0\u00bb et j&rsquo;en avais la chair de poule.\u00a0\u00bb Le colonel a pos\u00e9 sa main sur son \u00e9paule et caress\u00e9 ses cheveux, lentement. Un signe \u00e0 l&rsquo;adresse de ses gardes du corps, signifiant : \u00ab\u00a0Celle-l\u00e0, je la veux.\u00a0\u00bb Elle l&rsquo;a appris plus tard.<\/p>\n<p>Le lendemain, trois femmes en uniforme, vou\u00e9es au service du dictateur &#8211; Salma, Mabrouka et Feiza &#8211; se pr\u00e9sentent au salon de coiffure que tient sa m\u00e8re. \u00ab\u00a0Mouammar veut te voir. Il souhaite te donner des cadeaux.\u00a0\u00bb L&rsquo;adolescente &#8211; appelons-la Safia &#8211; les suit de bon gr\u00e9. \u00ab\u00a0Comment se douter de quelque chose ? C&rsquo;\u00e9tait le h\u00e9ros, le prince de Syrte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On la conduit dans le d\u00e9sert, o\u00f9 la caravane du colonel, 62 ans, est install\u00e9e pour un s\u00e9jour de chasse. Il la re\u00e7oit rapidement, hi\u00e9ratique, les yeux per\u00e7ants. Il lui pose des questions sur sa famille, les origines de son p\u00e8re, de sa m\u00e8re, leurs moyens financiers. Puis il lui demande froidement de rester vivre avec lui. La jeune fille est interloqu\u00e9e. \u00ab\u00a0Tu auras tout ce que tu veux, des maisons, des voitures&#8230;\u00a0\u00bb Elle panique, secoue la t\u00eate, dit tenir \u00e0 sa famille, vouloir faire des \u00e9tudes. \u00ab\u00a0Je m&rsquo;occuperai de tout, r\u00e9pond-il. Tu seras en s\u00e9curit\u00e9 ; je t&rsquo;assure, ton p\u00e8re comprendra.\u00a0\u00bb Et il appelle Mabrouka pour qu&rsquo;elle prenne en main l&rsquo;adolescente.<\/p>\n<p>Dans les heures qui suivent, Safia, effar\u00e9e, est \u00e9quip\u00e9e de sous-v\u00eatements et de \u00ab\u00a0tenues sexy\u00a0\u00bb. On lui apprend \u00e0 danser, \u00e0 se d\u00e9v\u00eatir au son de la musique, et \u00ab\u00a0d&rsquo;autres devoirs\u00a0\u00bb. Elle sanglote, demande \u00e0 rentrer chez ses parents. Mabrouka sourit. Le retour \u00e0 une vie normale ne fait plus partie des options.<\/p>\n<p>Les trois premiers soirs, Safia dansera seule devant Kadhafi. Il \u00e9coute la cassette d&rsquo;un musicien \u00ab\u00a0qu&rsquo;il fera tuer plus tard\u00a0\u00bb. Il la regarde, ne la touche pas. Il lance simplement : \u00ab\u00a0Tu seras ma pute.\u00a0\u00bb La caravane rentre \u00e0 Syrte, Safia dans les bagages.<\/p>\n<p>Et le soir de son retour, au palais, il la viole. Elle se d\u00e9bat. Il la tabasse, lui tire les cheveux. Elle tente de fuir. Mabrouka et Salma interviennent et la frappent. \u00ab\u00a0Il a continu\u00e9 les jours suivants. Je suis devenue son esclave sexuelle. Il m&rsquo;a viol\u00e9e pendant cinq ans.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle se retrouve vite \u00e0 Tripoli, dans l&rsquo;antre de Bab Al-Azizia, le domaine ultra-prot\u00e9g\u00e9 par trois murs d&rsquo;enceinte o\u00f9 vivent, dans divers b\u00e2timents, le ma\u00eetre de la Libye, sa famille, des collaborateurs, des troupes d&rsquo;\u00e9lite. Au d\u00e9but, Safia partage une petite chambre dans la r\u00e9sidence du ma\u00eetre avec une autre fille de Benghazi, kidnapp\u00e9e elle aussi mais qui, un jour, parviendra \u00e0 fuir. Au m\u00eame niveau, dans des pi\u00e8ces minuscules, se tiennent en permanence une vingtaine de filles, la plupart ayant entre 18 et 19 ans, en g\u00e9n\u00e9ral recrut\u00e9es par les trois m\u00eames \u00e9missaires. Ces trois femmes brutales, omnipr\u00e9sentes, r\u00e9gentent cette sorte de harem, o\u00f9 les jeunes filles, grim\u00e9es en gardes du corps, sont \u00e0 la disposition personnelle du colonel. La plupart ne restent que quelques mois, avant de dispara\u00eetre, une fois le ma\u00eetre lass\u00e9. Elles n&rsquo;ont entre elles qu&rsquo;un minimum de contacts, toute conversation personnelle \u00e9tant interdite.<\/p>\n<p>Safia se sait la plus jeune et passe son temps dans sa chambre \u00e0 regarder la t\u00e9l\u00e9vision. On lui refuse cahier et crayon. Alors elle passe des heures, assise devant son miroir, \u00e0 se parler tout haut et \u00e0 pleurer. Elle doit toujours \u00eatre pr\u00eate au cas o\u00f9 le colonel l&rsquo;appelle, jour et nuit. Ses appartements \u00e0 lui sont \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage sup\u00e9rieur. Au d\u00e9but, il la sonne constamment. Puis il la d\u00e9laisse pour d&rsquo;autres, choisies parmi les amazones, parfois consentantes &#8211; certaines disent \u00ab\u00a0s&rsquo;offrir au Guide\u00a0\u00bb -, mais le plus souvent contraintes. Il continue de la r\u00e9clamer au moins deux ou trois fois par semaine. Toujours violent, sadique. Elle a des bleus, des morsures et le sein d\u00e9chir\u00e9. Elle a des h\u00e9morragies. Gala, une infirmi\u00e8re ukrainienne, est sa \u00ab\u00a0seule amie\u00a0\u00bb. Elle pratique chaque semaine des prises de sang sur les jeunes femmes.<\/p>\n<p>Des f\u00eates sont r\u00e9guli\u00e8rement organis\u00e9es avec des mannequins italiens, belges, africains, ou des stars de films \u00e9gyptiens qu&rsquo;appr\u00e9cient les fils du colonel et d&rsquo;autres dignitaires. D\u00eeners, danses, musique, \u00ab\u00a0partouzes\u00a0\u00bb. Kadhafi s&rsquo;y montre g\u00e9n\u00e9reux. Safia se rappelle avoir vu des valises &#8211; elle dit \u00ab\u00a0des Samsonite\u00a0\u00bb &#8211; d&rsquo;euros et de dollars. \u00ab\u00a0Il donnait aux \u00e9trang\u00e8res, jamais aux Libyennes.\u00a0\u00bb Safia ne veut pas participer \u00e0 ces f\u00eates, \u00ab\u00a0j&rsquo;avais trop peur qu&rsquo;il me demande de faire un strip-tease\u00a0\u00bb. Deux chefs d&rsquo;Etat africains profitent aussi volontiers des filles \u00ab\u00a0gardes du corps\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Pour Mouammar, ce n&rsquo;\u00e9tait que de simples objets sexuels qu&rsquo;il pouvait passer aux autres, apr\u00e8s les avoir lui-m\u00eame essay\u00e9s.\u00a0\u00bb Le colonel, dit-elle, avait aussi de nombreux partenaires sexuels masculins.<\/p>\n<p>Sa femme et le reste de la famille qui habitent d&rsquo;autres b\u00e2timents de Bab Al-Azizia sont au courant des moeurs du dictateur. \u00ab\u00a0Mais ses filles ne voulaient pas le voir en compagnie d&rsquo;autres femmes. Il allait donc les rencontrer le vendredi dans son autre r\u00e9sidence pr\u00e8s de l&rsquo;a\u00e9roport.\u00a0\u00bb Dans le jacuzzi install\u00e9 dans sa chambre et duquel il consulte son ordinateur, il exige jeux et massages. Il oblige Safia \u00e0 fumer, \u00e0 boire du whisky \u00ab\u00a0Black Label\u00a0\u00bb, <strong>\u00e0 prendre de la coca\u00efne<\/strong>. Elle d\u00e9teste, elle a peur. La deuxi\u00e8me fois, elle fait \u00ab\u00a0une overdose\u00a0\u00bb et se retrouve \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de Bab Al-Azizia.<strong> Lui en prend sans cesse. \u00ab\u00a0Il est constamment sous substance et ne dort jamais.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Il l&#8217;emm\u00e8ne, en juin 2007, dans une tourn\u00e9e officielle de deux semaines en Afrique. Mali, Guin\u00e9e-Conakry, Sierra Leone, C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, Ghana. Il l&rsquo;affuble d&rsquo;un treillis kaki et la pr\u00e9sente comme garde du corps, ce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas, m\u00eame si Mabrouka lui a appris \u00e0 recharger, d\u00e9monter, nettoyer et utiliser une kalachnikov. \u00ab\u00a0La tenue bleue \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e aux vraies gardes entra\u00een\u00e9es. La tenue kaki n&rsquo;\u00e9tait en g\u00e9n\u00e9ral que du cirque !\u00a0\u00bb Un soir, en C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, elle utilise du rouge \u00e0 l\u00e8vres pour lui faire croire qu&rsquo;elle a ses r\u00e8gles et qu&rsquo;il la laisse tranquille. Il devient fou de rage, et la tabasse. Elle veut s&rsquo;enfuir. Mabrouka assure : \u00ab\u00a0O\u00f9 que tu te caches, Mouammar te retrouvera et te tuera.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les parents de Safia ont vite \u00e9t\u00e9 mis au courant du sort de leur fille. Sa m\u00e8re a pu venir la voir, une fois, au palais. Safia peut parfois la joindre par t\u00e9l\u00e9phone, mais la conversation est toujours \u00e9cout\u00e9e. On l&rsquo;a pr\u00e9venue que si ses parents se plaignaient, on les tuerait. Le p\u00e8re est tellement honteux qu&rsquo;il ne veut rien savoir. C&rsquo;est lui pourtant qui organisera la fuite de sa fille. Car lass\u00e9 de la voir d\u00e9primer, Kadhafi l&rsquo;autorise par trois fois \u00e0 rendre une courte visite \u00e0 sa famille dans une voiture du palais. Lors de la quatri\u00e8me, en 2009, d\u00e9guis\u00e9e en vieille femme, elle parvient \u00e0 quitter la maison et, gr\u00e2ce \u00e0 une complicit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport, \u00e0 prendre l&rsquo;avion pour la France.<\/p>\n<p>Elle y restera un an avant de repartir en Libye, de s&rsquo;y cacher, de s&rsquo;opposer \u00e0 sa m\u00e8re qui veut la marier tr\u00e8s vite \u00e0 un vieux cousin veuf, de fuir en Tunisie, de se marier en cachette en avril 2011, esp\u00e9rant partir avec son jeune mari vers Malte ou l&rsquo;Italie. La guerre les s\u00e9parera, il est gri\u00e8vement bless\u00e9, elle n&rsquo;aura pas de nouvelles durant plusieurs mois.<\/p>\n<p>Elle fume, elle pleure, souvent. Elle se sent \u00ab\u00a0d\u00e9molie\u00a0\u00bb. Elle voudrait t\u00e9moigner devant un tribunal mais elle sait bien que l&rsquo;opprobre dans son pays sera tel qu&rsquo;il la rendra infr\u00e9quentable. \u00ab\u00a0La femme est forc\u00e9ment coupable.\u00a0\u00bb Sa vie est en danger, \u00ab\u00a0Kadhafi a encore des fid\u00e8les.\u00a0\u00bb Elle ne sait plus o\u00f9 se poser.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/libye\/article\/2011\/11\/15\/esclave-sexuelle-de-kadhafi_1603932_1496980.html\">Le Monde<br \/>\n<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Annick Cojean Une jeune Libyenne, rencontr\u00e9e \u00e0 Tripoli, a racont\u00e9 au \u00ab\u00a0Monde\u00a0\u00bb comment elle a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e \u00e0 15 ans et clo\u00eetr\u00e9e pendant cinq ans. Viol\u00e9e, frapp\u00e9e, elle a fini par s&rsquo;enfuir. 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