{"id":130846,"date":"2011-08-12T13:14:49","date_gmt":"2011-08-12T12:14:49","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/qui-tue-qui-aujourdhui-en-syrie\/"},"modified":"2024-01-23T12:29:52","modified_gmt":"2024-01-23T11:29:52","slug":"qui-tue-qui-aujourdhui-en-syrie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/qui-tue-qui-aujourdhui-en-syrie\/","title":{"rendered":"\u00ab Qui tue qui \u00bb aujourd\u2019hui en Syrie ?"},"content":{"rendered":"<p>Comme en Alg\u00e9rie nagu\u00e8re, mais dans un contexte diff\u00e9rent dans la mesure o\u00f9 les manifestations syriennes ont pour objectif d\u00e9clar\u00e9 non pas d\u2019\u00e9tablir un \u00ab\u00a0\u00e9tat islamique\u00a0\u00bb mais de r\u00e9cup\u00e9rer des libert\u00e9s confisqu\u00e9es et de permettre l\u2019\u00e9closion d\u2019un r\u00e9gime d\u00e9mocratique, on ne peut \u00e9chapper \u00e0 la question de savoir \u00ab\u00a0qui tue qui\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui en Syrie. Cette question s\u2019impose avec une insistance particuli\u00e8re au terme de la premi\u00e8re semaine du mois de ramadan, dont le bilan en pertes humaines a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement lourd, dans les villes de Hama et De\u00efr al Zor en particulier. Avec plus ou moins de bonne foi, elle est exprim\u00e9e par une quantit\u00e9 de lecteurs, auditeurs et t\u00e9l\u00e9spectateurs ignorant de l\u2019histoire et des sp\u00e9cificit\u00e9s de la Syrie, troubl\u00e9s par le r\u00e9cit contradictoire des exactions commises ou imput\u00e9es \u00e0 chacune des parties en pr\u00e9sence : le r\u00e9gime syrien d\u2019une part, et, d\u2019autre part, les protestataires et les opposants.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse \u00e0 cette question est malais\u00e9e. Quels que soient leurs efforts d\u2019objectivit\u00e9 et les arguments avanc\u00e9s, en faveur soit du r\u00e9gime, soit de la contestation, ceux qui tentent d\u2019y r\u00e9pondre ne manquent pas d\u2019\u00eatre accus\u00e9s de prendre partie. Parall\u00e8lement aux manifestations et \u00e0 la r\u00e9pression, la situation en Syrie est en effet devenue l\u2019objet d\u2019une v\u00e9ritable guerre de l\u2019information\u2026 et de la d\u00e9sinformation. Elle se d\u00e9roule entre deux partenaires acharn\u00e9s : le pouvoir, d\u00e9tenu depuis 40 ans d\u2019une main de fer par la famille Al Assad et ses associ\u00e9s, qui redoute de devoir faire ses valises en s\u2019engageant dans la voie des n\u00e9gociations, et qui tente donc de remettre en place \u00e0 tout prix sur la population la chape de peur et de plomb dont celle-ci a commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9barrasser ; des Syriens, avides d\u2019en finir avec un r\u00e9gime politique auquel ils ont fait bon accueil en 1970, mais qui, bient\u00f4t d\u00e9tourn\u00e9 et accapar\u00e9 par une \u00ab\u00a0famille\u00a0\u00bb, a pris la forme d\u2019un syst\u00e8me mafieux, autoritaire, sanguinaire et pr\u00e9dateur, soucieux de sa p\u00e9rennit\u00e9 beaucoup plus que d\u2019un d\u00e9veloppement harmonieux du pays et, surtout, de la satisfaction de la population.<\/p>\n<p>Ce combat est in\u00e9gal. A l\u2019int\u00e9rieur, le r\u00e9gime a la haute main, via les services de s\u00e9curit\u00e9 devenus au milieu des ann\u00e9es 1980 le v\u00e9ritable \u00ab\u00a0parti dirigeant de l\u2019Etat et de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, sur la totalit\u00e9 des rouages et des moyens de l\u2019Etat. La contestation, provoqu\u00e9e par une r\u00e9volte soudaine contre \u00ab\u00a0l\u2019humiliation de trop\u00a0\u00bb, est dirig\u00e9e par des meneurs contraints \u00e0 l\u2019incognito et \u00e0 la clandestinit\u00e9. Chacun compte des partisans \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Le pouvoir b\u00e9n\u00e9ficie du soutien de ceux qui, donnant la priorit\u00e9 dans leurs explications aux facteurs politiques et \u00e9conomiques internationaux, d\u00e9noncent partout l\u2019intervention et les man\u0153uvres de puissances n\u00e9o-imp\u00e9rialistes et de leurs alli\u00e9s r\u00e9gionaux. Les manifestants et opposants ont acquis l\u2019appui et l\u2019admiration de ceux qui, souhaitant que les Syriens puissent recouvrer leurs droits et b\u00e9n\u00e9ficier comme eux de la d\u00e9mocratie, aussi imparfaite celle-ci soit-elle dans leur propre pays, appellent la communaut\u00e9 internationale \u00e0 accentuer ses pressions sur le pouvoir en place, \u00e0 le d\u00e9clarer ill\u00e9gitime, \u00e0 lui retirer tout soutien et \u00e0 rompre avec lui.<\/p>\n<p><strong>Comment les parties en pr\u00e9sence se font-elles entendre ?<br \/>\n<\/strong><br \/>\nLes relais m\u00e9diatiques des adversaires en pr\u00e9sence sont radicalement diff\u00e9rents.<\/p>\n<p><strong>Le r\u00e9gime d\u00e9tient un monopole sur l\u2019information int\u00e9rieure\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Le r\u00e9gime syrien b\u00e9n\u00e9ficie, en Syrie, d\u2019un monopole de fait sur la diffusion de l\u2019information. Il lui permet de r\u00e9server \u00e0 la publicit\u00e9 de son discours une exclusivit\u00e9 absolue. Il tient en main la totalit\u00e9 des m\u00e9dias \u00e9crits ou audio-visuels. Les rares journaux, radios et t\u00e9l\u00e9visions qualifi\u00e9s de \u00ab\u00a0priv\u00e9s\u00a0\u00bb, cr\u00e9\u00e9s au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es et autoris\u00e9s \u00e0 aborder sous certaines conditions les questions politiques, sont tout sauf \u00ab\u00a0ind\u00e9pendants\u00a0\u00bb. Le quotidien Al Watan appartient \u00e0 l\u2019homme d\u2019affaires Rami Makhlouf, cousin du chef de l\u2019Etat. L\u2019hebdomadaire Abyad Aswad est publi\u00e9 par Bilal Tourkmani, fils d\u2019un ancien chef d\u2019Etat-major des forces arm\u00e9es syriennes, aujourd\u2019hui en charge \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique de la gestion des relations avec la Turquie. La revue Al Azmina est l\u2019une des publications d\u2019un groupe appartenant \u00e0 Nabil Tomeh, un homme d\u2019affaires acquis aux int\u00e9r\u00eats de la famille au pouvoir qui mobilise tous ses moyens dans la d\u00e9fense du r\u00e9gime de Bachar Al Assad. La cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision Dounia TV est la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un consortium d\u2019hommes d\u2019affaires, membres dirigeants de la Chambre de Commerce de Damas et proches du r\u00e9gime\u2026<\/p>\n<p><strong>\u2026 dont le contr\u00f4le est assur\u00e9 par les services de renseignements<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Ces m\u00e9dias \u00ab\u00a0priv\u00e9s\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9chappent pas davantage \u00e0 la censure du minist\u00e8re de l\u2019Information et des services de renseignements que les sites Internet syriens implant\u00e9s en Syrie, qui restent soumis aux directives \u00e9ditoriales des officiers des moukhabarat en charge de leur contr\u00f4le. La Syrie n\u2019accueille qu\u2019un nombre limit\u00e9 d\u2019agences de presse \u00e9trang\u00e8res, dont elle insiste pour que les correspondants dans le pays soient tous exclusivement des Syriens. Reuters, qui \u00e9chappait \u00e0 cette r\u00e8gle, a vu son dernier correspondant \u00e0 Damas, le Jordanien Khaled Oweis, expuls\u00e9 de Syrie manu militari au tout d\u00e9but des troubles. Elle ne tol\u00e8re \u00e9galement qu\u2019un nombre restreint de bureaux de repr\u00e9sentation de t\u00e9l\u00e9visions \u00e9trang\u00e8res, dont elle insiste, dans les m\u00eames conditions, pour qu\u2019ils soient dirig\u00e9s par des journalistes syriens. Ceux qui s\u2019\u00e9cartent malgr\u00e9 tout de la version officielle des faits ou qui se d\u00e9partissent du silence qui leur est impos\u00e9, risquent, comme Al Jazira apr\u00e8s la prise de distance du Qatar et son retournement contre la Syrie, d\u2019\u00eatre la cible de \u00ab\u00a0manifestations populaires spontan\u00e9es\u00a0\u00bb qui, sans atteindre la violence r\u00e9cemment utilis\u00e9e contre les ambassades de France et des Etats-Unis, n\u2019en constituent pas moins un chantage mena\u00e7ant. Le pouvoir ne se prive pas enfin d\u2019interdire au coup par coup ou de mani\u00e8re p\u00e9renne l\u2019entr\u00e9e dans le pays des m\u00e9dias \u00e9crits, arabes et \u00e9trangers, dont la ligne \u00e9ditoriale en g\u00e9n\u00e9ral, ou tel ou tel article en particulier, se d\u00e9marque de son discours, ou qui s\u2019abstiennent de reprendre pour qualifier le mouvement de protestation les termes utilis\u00e9s par le r\u00e9gime.<\/p>\n<p><strong>La contestation a pris l\u2019avantage dans les m\u00e9dias ext\u00e9rieurs\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Priv\u00e9s de relais m\u00e9diatiques \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la Syrie, les manifestants et les opposants ont recours, depuis le d\u00e9but du mouvement de contestation, aux journaux \u00e9trangers et aux cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9visions non syriennes, sur lesquels le pouvoir en place \u00e0 Damas ne dispose que d\u2019une emprise limit\u00e9e. C\u2019est vers eux qu\u2019ils comptent pour diffuser hors des fronti\u00e8res du pays leur version des faits, faire conna\u00eetre leur point de vue sur la situation et affirmer leurs objectifs. C\u2019est gr\u00e2ce aux t\u00e9moignages fournis \u00e0 ces m\u00e9dias par des figures connues et respect\u00e9es de l\u2019opposition traditionnelle, que les meneurs du mouvement, condamn\u00e9s \u00e0 l\u2019anonymat, ont d\u2019abord fait entendre leur voix. Quand la protestation a pris de l\u2019ampleur, certains d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019intervenir directement, quoique de mani\u00e8re toujours anonyme, pour pr\u00e9ciser leurs modes d\u2019action et leurs objectifs. Ils sont parvenus \u00e0 gagner, par leur courage, leur obstination et leur humour, la sympathie de la majorit\u00e9 des opinions publiques occidentales. Ils ont mis en place, avec une d\u00e9brouillardise et une hardiesse insoup\u00e7onn\u00e9es de la part d\u2019une jeunesse largement apolitique mais non d\u00e9pourvue de connaissances techniques et d\u2019imagination, une v\u00e9ritable couverture des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p><strong>\u2026 et fait de tout manifestant un journaliste en puissance<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Depuis des mois d\u00e9sormais, les d\u00e9tenteurs de t\u00e9l\u00e9phones portables font office de journalistes de terrain. A leurs risques et p\u00e9ril, mais avec un professionnalisme croissant, ils captent les sc\u00e8nes auxquelles ils assistent, pr\u00e9cisant le jour, la date, l\u2019heure, le lieu et la nature de la manifestation, ou commentant \u00e0 haute voix l\u2019intervention militaire ou s\u00e9curitaire qu\u2019ils enregistrent. Ces images sont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es et centralis\u00e9es par les \u00ab\u00a0coordinations\u00a0\u00bb peu \u00e0 peu mises en place, au niveau des quartiers, des villes, des r\u00e9gions, et finalement au niveau national. Certaines communaut\u00e9s, comme les Kurdes, disposent aussi de coordinations propres. Via des t\u00e9l\u00e9phones satellitaires, dont l\u2019achat est financ\u00e9 par des hommes d\u2019affaires syriens favorables au mouvement en Syrie et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les images sont transmises pour diffusion aux m\u00e9dias s\u00e9lectionn\u00e9s en fonction de deux crit\u00e8res : leur cr\u00e9dibilit\u00e9 en occident, puisqu\u2019il est primordial de convaincre les d\u00e9mocrates occidentaux pour obtenir leur soutien, et leur disponibilit\u00e9 en Syrie, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019encourager leurs compatriotes et de faire sortir de chez eux les Syriens qui h\u00e9sitent encore. Apr\u00e8s les rassemblements, les marches et les d\u00e9fil\u00e9s aux chandelles, ces reporters de fortune ont transmis au monde ext\u00e9rieur des films montrant l\u2019entr\u00e9e dans certaines villes des chars et des militaires, la pr\u00e9sence de francs-tireurs sur les terrasses, la d\u00e9tresse des femmes et des hommes bless\u00e9s auxquels les forces de s\u00e9curit\u00e9 emp\u00eachaient d\u2019acc\u00e9der et de porter secours, les cadavres d\u2019enfants et d\u2019hommes mutil\u00e9s, etc. Cette couverture leur a permis d\u2019alerter le monde sur la r\u00e9pression dont les contestataires se disaient victimes derri\u00e8re le huis clos impos\u00e9 par les autorit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Les moukhabarat \u00e0 la man\u0153uvre<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Pour riposter, le r\u00e9gime syrien qui dispose de ressources int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures consid\u00e9rables, compar\u00e9es \u00e0 celles dont b\u00e9n\u00e9ficie la protestation, ne m\u00e9nage ni ses efforts, ni ses moyens. Il s\u2019\u00e9vertue \u00e0 discr\u00e9diter les m\u00e9dias qui le d\u00e9nigrent ou qui v\u00e9hiculent une image favorable de la protestation. Ainsi, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 bern\u00e9e par la fausse annonce surprise de la d\u00e9mission de Lamia Chakkour, ambassadrice de Damas \u00e0 Paris, la cha\u00eene France 24 en arabe, qui s\u2019\u00e9tait fait une place de choix en Syrie depuis le d\u00e9but des troubles, a perdu l\u2019un de ses journalistes les plus engag\u00e9s dans le soutien aux manifestants syriens. Mis \u00e0 pied par la direction de la cha\u00eene, il consid\u00e8re avoir \u00e9t\u00e9 victime d\u2019une cabale men\u00e9e par des coll\u00e8gues syriens et libanais, membres de divers partis inf\u00e9od\u00e9s \u00e0 la Syrie, qui ont mis en avant certaines erreurs professionnelles pour \u00ab\u00a0avoir sa peau\u00a0\u00bb. Le r\u00e9gime syrien encourage et finance par ailleurs la cr\u00e9ation de sites Internet et de pages Facebook en langues \u00e9trang\u00e8res, d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la diffusion de la \u00ab\u00a0v\u00e9ritable information\u00a0\u00bb sur les \u00e9v\u00e9nements en cours, dont le contenu ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 celui de la tr\u00e8s officielle Agence syrienne de presse SANA. Enfin, tout en maintenant herm\u00e9tiquement closes les portes du pays aux journalistes d\u00e9sireux de se rendre compte par eux-m\u00eames de la r\u00e9alit\u00e9 des choses, il autorise l\u2019entr\u00e9e et la circulation en Syrie d\u2019un nombre restreint de professionnels lui offrant toutes les garanties, dont les articles montrent malheureusement que, s\u2019ils ignoraient tout du pays avant leur d\u00e9part, ils n\u2019ont toujours pas compris grand-chose \u00e0 la situation qui y pr\u00e9vaut au moment de leur retour.<\/p>\n<p><strong>La guerre des images et de l\u2019information bat son plein<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Au fil des jours, la contestation s\u2019est dot\u00e9e d\u2019un certain nombre de sites Internet ayant pour vocation de recueillir les informations, les t\u00e9moignages, les films et les images, de les mettre en forme et d\u2019assurer leur diffusion, soit sous leur propre sigle, soit en les transmettant \u00e0 des cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision \u00e9trang\u00e8res. On peut aujourd\u2019hui avoir une id\u00e9e de l\u2019actualit\u00e9 des manifestations, vue du c\u00f4t\u00e9 de la protestation, en visitant les pages Facebook de Syria News Network, d\u2019Ugarit News ou de Flash News Network. On peut aussi se reporter \u00e0 la page Syrian Revolution News Round-ups, qui diffuse en anglais et en arabe depuis le d\u00e9but du mouvement une lettre quotidienne d\u2019information &#8211; elle publiera, le 10 ao\u00fbt, sa 150\u00e8me livraison &#8211; contenant, d\u2019une part, la synth\u00e8se des faits saillants de la veille et, d\u2019autre part, les liens permettant de visionner les films tourn\u00e9s dans l\u2019ensemble des lieux concern\u00e9s le m\u00eame jour par les manifestations. Un autre site, Local Coordination Committees of Syria, fonctionne comme une agence de presse, mettant en ligne ou adressant \u00e0 ses abonn\u00e9s en temps r\u00e9el les images et les informations en anglais et en arabe d\u00e8s qu\u2019elles lui parviennent. Conscientes que la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb est en jeu et que la solidit\u00e9 d\u2019une cha\u00eene, m\u00eame d\u2019information ou de t\u00e9l\u00e9vision, est tributaire de son maillon le plus faible, elles se disent attach\u00e9es \u00e0 ne pas diffuser de nouvelles ou de s\u00e9quences film\u00e9es dont l\u2019exactitude ne serait pas v\u00e9rifi\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Une arm\u00e9e \u00e9lectronique au service du discours officiel syrien<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Pour s\u2019opposer \u00e0 ce qu\u2019il qualifie n\u00e9anmoins de \u00ab\u00a0propagande\u00a0\u00bb, le r\u00e9gime a mis sur pied une \u00ab\u00a0arm\u00e9e \u00e9lectronique\u00a0\u00bb d\u2019experts en informatique qui \u0153uvre \u00e0 diffuser le discours officiel, \u00e0 disculper militaires et moukhabarat de toute exaction, et \u00e0 imputer, si ce n\u2019est aux manifestants en tant que tels, du moins \u00e0 des \u00ab\u00a0groupes terroristes\u00a0\u00bb, les crimes dont sont victimes, selon eux, aussi bien des civils que des membres des forces de l\u2019ordre. Elle travaille \u00e9galement \u00e0 jeter le discr\u00e9dit sur tel ou tel m\u00e9dia ou site Internet, qu\u2019elle accuse de colporter des rumeurs et des chiffres fantaisistes sur le nombre de manifestants comme sur celui des morts, des bless\u00e9s et des disparus. Elle s\u2019est r\u00e9cemment attach\u00e9e \u00e0 semer le doute dans les esprits sur la cr\u00e9dibilit\u00e9 du site de l\u2019Observatoire Syrien des Droits de l\u2019Homme, trop visit\u00e9 et trop mis en exergue en ce moment \u00e0 son gout, et sur son directeur, Rami Abdel-Rahman, qu\u2019elle a accus\u00e9 &#8211; horresco referens &#8211; d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019Association des Fr\u00e8res Musulmans. L\u2019int\u00e9ress\u00e9 a le malheur de vivre \u00e0 Londres, \u00ab\u00a0QG europ\u00e9en des Fr\u00e8res Musulmans\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Que dit chacun des acteurs ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Les discours des acteurs en pr\u00e9sence sont inconciliables, qu\u2019il s\u2019agisse de ce que chacun dit de lui-m\u00eame, de ses intentions et de ses modes d\u2019action, ou de ce qu\u2019il colporte sur l\u2019autre, ses objectifs et ses agissements.<\/p>\n<p><strong>Que dit le r\u00e9gime ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Par la voix de ses plus hauts responsables, le r\u00e9gime a expos\u00e9, d\u00e8s le d\u00e9but de la protestation, ce qui constitue jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui son unique grille de lecture de la situation. Selon lui, le pays est victime d\u2019un \u00ab\u00a0complot\u00a0\u00bb. Tram\u00e9 depuis l\u2019ext\u00e9rieur par des ennemis qui ne supportent pas les positions de r\u00e9sistance et d\u2019obstruction de la Syrie et qui veulent briser l\u2019union sacr\u00e9e de la population autour d\u2019un chef de l\u2019Etat incarnant ses plus hautes aspirations, ce complot est mis en \u0153uvre, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, par des tra\u00eetres, des infiltr\u00e9s, des \u00e9l\u00e9ments arm\u00e9s, des islamistes radicaux\u2026 qui se livrent \u00e0 toutes sortes d\u2019actes terroristes au d\u00e9triment de la population, des institutions et des infrastructures de l\u2019Etat. Ce dernier doit assumer ses responsabilit\u00e9s vis-\u00e0-vis des citoyens. C\u2019est donc \u00e0 la fois pour r\u00e9pondre aux provocations des agents de l\u2019\u00e9tranger, contrecarrer les projets des insurg\u00e9s en armes et porter secours aux populations prises en otages que le pouvoir ordonne aux forces de s\u00e9curit\u00e9 et aux forces arm\u00e9es d\u2019intervenir. Il leur demande de chercher par tous les moyens \u00e0 \u00e9pargner les vies humaines. C\u2019est ce qu\u2019elles font. En portant secours aux habitants des villes et villages qui subissent les exactions des extr\u00e9mistes, les forces de l\u2019ordre subissent des pertes consid\u00e9rables. Des centaines de leurs hommes ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s, abattus par des francs-tireurs, tortur\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la mort ou ex\u00e9cut\u00e9s dans des conditions abominables. Leurs d\u00e9pouilles ont \u00e9t\u00e9 jet\u00e9es ici dans un charnier, l\u00e0 dans un fleuve\u2026<\/p>\n<p><strong>Que dit la contestation ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>De leur c\u00f4t\u00e9, les contestataires qui d\u00e9filent dans les rues affirment depuis le d\u00e9but que leur mouvement est strictement pacifique. Ils rejettent les accusations formul\u00e9es contre eux par le pouvoir et nient tout recours de leur part aux armes et \u00e0 la violence. Les seuls moyens d\u2019expression qu\u2019ils s\u2019autorisent sont les regroupements, les marches, les manifestations, les slogans critiquant le r\u00e9gime ou appelant au changement, les chansons tournant en d\u00e9rision les accusations formul\u00e9es contre eux par le pouvoir\u2026 Ils d\u00e9dient chaque vendredi \u00e0 une nouvelle cat\u00e9gorie sociale, ethnique ou religieuse de la population, qu\u2019ils savent effray\u00e9e par la perspective de la disparition d\u2019un r\u00e9gime qu\u2019elle n\u2019aime pas n\u00e9cessairement mais qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019inconnu. C\u2019est ainsi, et non en exer\u00e7ant sur eux un chantage comme le r\u00e9gime le pr\u00e9tend, qu\u2019ils tentent de convaincre leurs compatriotes et les villes encore r\u00e9tives \u00e0 rejoindre leur mouvement. Ils esp\u00e8rent que les pressions politiques et \u00e9conomiques qu\u2019ils maintiennent sur le pouvoir en d\u00e9filant chaque semaine en nombre croissant, suffiront \u00e0 convaincre les responsables politiques qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u2019autre solution que de r\u00e9pondre \u00e0 leurs revendications. Celles-ci concernaient au d\u00e9but leur refus de se laisser humilier davantage par les forces de s\u00e9curit\u00e9, policiers ou moukhabarat. Mais, le r\u00e9gime ayant d\u00e9montr\u00e9 son refus d\u2019entendre et, au lieu de chercher \u00e0 r\u00e9fr\u00e9ner la violence ordinaire de ses agents, les ayant encourag\u00e9s \u00e0 mettre fin par la force \u00e0 toute forme de contestation, elles portent d\u00e9sormais sur la chute du r\u00e9gime et le d\u00e9part du chef de l\u2019Etat. Ils n\u2019entendent pas recourir \u00e0 d\u2019autres moyens que ceux qui leur ont jusqu\u2019ici r\u00e9ussi, puisque, apr\u00e8s avoir fait la sourde oreille, Bachar Al Assad a \u00e9t\u00e9 contraint de proc\u00e9der \u00e0 la mutation de certains officiers particuli\u00e8rement cruels et maladroits, d\u2019imposer un profil plus bas \u00e0 ses cousins Rami et Ihab Makhlouf, parangons de la corruption, de promettre aux Kurdes le r\u00e9tablissement des \u00ab\u00a0\u00e9trangers\u00a0\u00bb dans la nationalit\u00e9 syrienne, de proposer \u00e0 tous un \u00ab\u00a0dialogue national\u00a0\u00bb, de promulguer une loi cr\u00e9ant enfin le multipartisme, d\u2019\u00e9voquer \u00e0 \u00e9ch\u00e9ance de quelques mois des \u00e9lections l\u00e9gislatives libres, etc. Il va sans dire que ni les contestataires ni les opposants ne croient un mot de ces promesses. Mais l\u2019aveu de faiblesse qu\u2019elles trahissent de la part du r\u00e9gime leur suffit et les incite \u00e0 tenir bon sans envisager d\u2019autres modes de protestation.<\/p>\n<p><strong>Qui dit vrai ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 la question ainsi formul\u00e9e, qui porte sur des \u00e9v\u00e9nements en cours, se d\u00e9roulant entre des acteurs parfois mal identifi\u00e9s et sur un terrain inaccessible, on peut prendre en compte les \u00e9l\u00e9ments suivants.<\/p>\n<p><strong>La cr\u00e9dibilit\u00e9 perdue de Bachar Al Assad<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Pour le chef de l\u2019Etat syrien, toute l\u2019affaire se r\u00e9sume \u00e0 une \u00ab\u00a0conspiration\u00a0\u00bb \u00e0 laquelle des terroristes apportent leur contribution et \u00e0 laquelle l\u2019Etat se doit de r\u00e9pondre. Rappelons que, impos\u00e9 en juillet 2000 \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique syrienne par des apparatchiks civils et militaires deux fois plus \u00e2g\u00e9s que lui, peu d\u00e9sireux de se laisser gouverner par une personnalit\u00e9 puissante issue de leurs propres rangs, et \u00e0 ce titre susceptible de r\u00e9duire leur autorit\u00e9 et de sanctionner leur corruption, l\u2019h\u00e9ritier de Hafez Al Assad s\u2019est rapidement fix\u00e9 pour objectif, comme son p\u00e8re avant lui, de se maintenir ind\u00e9finiment au pouvoir. Pour \u00e9viter de se mettre \u00e0 dos aussi bien le Parti Baath, dont il ne voyait plus l\u2019utilit\u00e9 une fois parvenu avec son soutien au sommet de l\u2019Etat, que les moukhabarat, seuls v\u00e9ritables garants de sa p\u00e9rennit\u00e9, il a aussit\u00f4t recouru aux moyens habituels des pouvoirs faibles : la man\u0153uvre, la temporisation et le double langage. Il a tenu le discours de r\u00e9sistance et de d\u00e9fi cens\u00e9 satisfaire sa population, sans prendre jamais le risque d\u2019entrer dans un conflit direct avec quiconque. Il a refus\u00e9 publiquement de se soumettre aux pressions exerc\u00e9es sur lui-m\u00eame et sur son pays, tout en veillant \u00e0 donner discr\u00e8tement satisfaction \u00e0 ses amis et ennemis en temps voulu. Il s\u2019est pos\u00e9 en unique garant de l\u2019unit\u00e9 nationale, tout en exacerbant \u00e0 l\u2019occasion les appartenances ethniques et confessionnelles. Il a offert de l\u2019espoir aux Syriens en parlant de r\u00e9formes, mais il a surtout mis en \u0153uvre celles dont lui-m\u00eame, sa parent\u00e8le et leurs clients pouvaient tirer profit. Il leur a fait miroiter une ouverture politique contr\u00f4l\u00e9e, tout en justifiant par un contexte hostile et une hi\u00e9rarchisation des priorit\u00e9s le retard apport\u00e9 \u00e0 sa concr\u00e9tisation. Il a cherch\u00e9 \u00e0 les rassurer en leur jurant que lumi\u00e8re serait faite sur les multiples attentats et agressions dont la Syrie a \u00e9t\u00e9 la cible depuis son \u00ab\u00a0\u00e9lection\u00a0\u00bb, mais il n\u2019a jamais transmis aux Syriens la moindre information sur le r\u00e9sultat d\u2019enqu\u00eates sans doute g\u00eanantes pour son r\u00e9gime\u2026 Bref, l\u2019un des traits dominants de la politique syrienne sous Bachar Al Assad est le foss\u00e9 qui s\u00e9pare constamment son discours de la r\u00e9alit\u00e9. Si ce d\u00e9calage a profond\u00e9ment irrit\u00e9 les Syriens que l\u2019on voit aujourd\u2019hui dans les rues, frustr\u00e9s dans l\u2019espoir de changement suscit\u00e9 par l\u2019installation \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Etat d\u2019un homme jeune, d\u00e9pourvu de l\u00e9gitimit\u00e9 mais pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb, il a toujours \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019ici sans risque : \u00e0 la diff\u00e9rence des d\u00e9mocraties, le chef de l\u2019Etat en Syrie n\u2019a de compte \u00e0 rendre \u00e0 personne, du moins parmi la population, et sa perp\u00e9tuation \u00e0 sa haute fonction est totalement d\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alisation ou non de ses promesses et de ses engagements. En revanche, ce double langage lui a fait perdre toute cr\u00e9dibilit\u00e9. Et lorsqu\u2019il parle de \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb pour justifier la brutalit\u00e9 des interventions, beaucoup de Syriens, au-del\u00e0 des manifestants, ne le croient pas.<\/p>\n<p><strong>Le choix de la r\u00e9pression a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la contestation<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Depuis le d\u00e9but d\u2019une crise qui repr\u00e9sente pour lui une menace majeure, Bachar Al Assad n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 une mani\u00e8re de faire dont il consid\u00e8re qu\u2019elle lui a jusqu\u2019ici plut\u00f4t bien r\u00e9ussi\u2026 puisque, tandis que ses principaux \u00ab\u00a0ennemis\u00a0\u00bb, les anciens pr\u00e9sidents am\u00e9ricain George W. Bush et fran\u00e7ais Jacques Chirac ont depuis longtemps c\u00e9d\u00e9 leur si\u00e8ge, lui est toujours en place. Lors de chacune de ses interventions ou interviews, il s\u2019attache donc \u00e0 la fois \u00e0 dramatiser la situation, en \u00e9voquant la menace d\u2019infiltr\u00e9s, de terroristes islamistes et de combattants fanatiques, \u00e0 rassurer les Syriens sur la capacit\u00e9 de son r\u00e9gime \u00e0 ramener l\u2019ordre dans le pays, et \u00e0 se donner le beau r\u00f4le en ordonnant \u00e0 la troupe de ne pas tirer sur les manifestants, y compris lorsqu\u2019elle est elle-m\u00eame menac\u00e9e. Cette image d\u2019homme de paix ne correspond malheureusement pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Le r\u00e9gime n\u2019est nullement divis\u00e9, comme certains le croient, entre un \u00ab\u00a0gentil Bachar Al Assad\u00a0\u00bb et un \u00ab\u00a0m\u00e9chant Maher Al Assad\u00a0\u00bb, sourd aux injonctions et aux incitations \u00e0 la retenue de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9. Quoi qu\u2019il en dise, ou plut\u00f4t qu\u2019il cherche \u00e0 en accr\u00e9diter l\u2019id\u00e9e, le choix de la r\u00e9pression en Syrie n\u2019est pas le fait de l\u2019homme fort de la 4\u00e8me division, mais celui du chef de l\u2019Etat en personne. Qui plus est, ce choix a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le d\u00e9clenchement des manifestations. Alors que les appels \u00e0 sortir dans les rues ne rencontraient encore qu\u2019un \u00e9cho timide, au mois de f\u00e9vrier 2011, le chef de l\u2019Etat a en effet relev\u00e9, devant les participants \u00e0 une r\u00e9union restreinte, que son p\u00e8re avait fait 30 000 morts lors de la r\u00e9pression des troubles de Hama, en 1982, et qu\u2019il avait \u00ab\u00a0eu raison\u00a0\u00bb : il avait eu la paix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la Syrie durant le restant de ses jours. Or, au moment o\u00f9 ces propos mena\u00e7ants ont \u00e9t\u00e9 tenus, Bachar Al Assad se flattait encore dans des d\u00e9clarations \u00e0 la presse \u00e9trang\u00e8re, de b\u00e9n\u00e9ficier du soutien unanime des Syriens. Rien ne permettait donc d\u2019imaginer qu\u2019appara\u00eetraient opportun\u00e9ment, dans toutes les villes syriennes contestant l\u2019autorit\u00e9 du chef de l\u2019Etat, les groupes de \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb si commodes \u00e0 mettre en avant chaque fois que le r\u00e9gime syrien a besoin d\u2019un ennemi pour justifier son recours \u00e0 la plus extr\u00eame violence contre sa population.<\/p>\n<p><strong>L\u2019autorit\u00e9 limit\u00e9e des leaders de la contestation<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>A la diff\u00e9rence des forces arm\u00e9es et des services de s\u00e9curit\u00e9, voire m\u00eame des voyous connus sous le sobriquet de chabbiha, qui n\u2019interviennent et n\u2019agissent pas sans ordre de leurs sup\u00e9rieurs ou de leurs patrons, les manifestants ne constituent nulle part un groupe homog\u00e8ne, structur\u00e9 et organis\u00e9. Ceux qui sortent dans les rues ne se plient que pour autant qu\u2019ils le choisissent aux mots d\u2019ordre et aux consignes donn\u00e9es par les animateurs locaux de la protestation, dont l\u2019autorit\u00e9 est purement morale et qui ne disposent, sur d\u2019\u00e9ventuels r\u00e9calcitrants ou excit\u00e9s suicidaires, d\u2019aucun moyen de coercition. Alors que les slogans mis en avant tournent toujours, pr\u00e8s de cinq mois apr\u00e8s le d\u00e9but de la contestation, autour du caract\u00e8re pacifique et unitaire du mouvement, il semble \u00e9tabli que certains, refusant de se laisser tuer sans r\u00e9agir ou estimant de leur devoir de prot\u00e9ger leurs proches et leurs biens contre les agissements des forces du r\u00e9gime, se sont parfois r\u00e9solus \u00e0 prendre les armes et \u00e0 se d\u00e9fendre. C\u2019est sans doute le cas \u00e0 Tall Kalakh, o\u00f9 l\u2019attaque conjugu\u00e9e des forces militaires et paramilitaires a donn\u00e9 \u00e0 penser aux habitants des lieux, sunnites et chr\u00e9tiens, que l\u2019agression dont ils \u00e9taient la cible visait moins \u00e0 r\u00e9tablir l\u2019ordre face \u00e0 la contestation qu\u2019\u00e0 vider leur village de ses occupants, de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9tablir une \u00ab\u00a0ceinture alaouite\u00a0\u00bb, homog\u00e8ne et herm\u00e9tique, tout au long de la fronti\u00e8re s\u00e9parant la Syrie du nord Liban\u2026 zone de tr\u00e8s fructueux trafics entre les deux pays. C\u2019est sans doute le cas aussi dans tel ou tel village des environs de Homs, o\u00f9 des membres de tribus n\u2019ont pas support\u00e9, pour des questions d\u2019honneur, l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre trait\u00e9s, eux, leurs femmes et leurs enfants, comme l\u2019avaient \u00e9t\u00e9 les habitants du village d\u2019Al Bayda, pr\u00e8s de Banias, quelques semaines plus t\u00f4t. Dans tous ces cas, il ne s\u2019est agi que de r\u00e9pliques \u00e0 des attaques dont l\u2019initiative revenait \u00e0 la troupe ou aux forces de s\u00e9curit\u00e9. Et les armes, que les meneurs de la contestation n\u2019avaient pu emp\u00eacher de sortir, ont disparu aussit\u00f4t que les objectifs d\u00e9fensifs ont \u00e9t\u00e9 atteints.<\/p>\n<p><strong>La contestation n\u2019a aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 contribuer au d\u00e9sordre<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Ces actions, quelles que soient leurs motivations, n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9es, ni m\u00eame justifi\u00e9es par les animateurs du mouvement, qui estiment \u00e0 juste titre que la protestation, pour gagner en popularit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et pr\u00e9server l\u2019image acquise dans les opinions publiques ext\u00e9rieures, doit rester strictement pacifique et non-violente. Traumatis\u00e9s par le spectacle de l\u2019anarchie provoqu\u00e9e en Irak par la guerre civile, suite au d\u00e9membrement de l\u2019arm\u00e9e irakienne et au d\u00e9mant\u00e8lement du Parti Baath impos\u00e9s par les Am\u00e9ricains au lendemain du renversement du r\u00e9gime de Saddam Huse\u00efn, les Syriens qui descendent dans les rues refusent de se laisser entra\u00eener dans un affrontement arm\u00e9. Ils ne veulent surtout pas voir se reproduire dans leur pays les \u00e9v\u00e9nements du d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Ils ont la conviction que leur combat pour la libert\u00e9 et la dignit\u00e9 a plus de chance d\u2019aboutir en s\u2019exposant les mains nues aux coups de feu des militaires, aux mauvais traitements des agents des services de s\u00e9curit\u00e9 et aux exactions des gangs au service de la famille pr\u00e9sidentielle, qu\u2019en se rendant eux-m\u00eames coupables de tels agissements. Ils savent que, s\u2019ils prenaient les armes pour d\u00e9fier le pouvoir, non seulement ils n\u2019auraient aucune chance de l\u2019emporter contre une arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re, dot\u00e9e de toute la panoplie des moyens militaires et dispos\u00e9e \u00e0 s\u2019en servir, mais ils dissuaderaient de les rejoindre ceux d\u2019entre leurs concitoyens qui souhaitent une alternative au r\u00e9gime actuel, mais qui redoutent aussi l\u2019anarchie et ses cons\u00e9quences. Il est \u00e9vident, dans ces conditions, que les francs-tireurs, dont l\u2019unique raison d\u2019\u00eatre, comme dans tous les conflits, est d\u2019entretenir la terreur et la tension en tirant de mani\u00e8re indiscrimin\u00e9e dans toutes les directions et en faisant des victimes dans les deux camps, ne servent pas la \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb. Il n\u2019y aurait pour elle aucun sens \u00e0 appeler des centaines de milliers de manifestants \u00e0 descendre dans les rues et \u00e0 organiser, en m\u00eame temps, leur assassinat ou leur dissuasion. Elle a besoin, non pas de martyrs permettant de justifier un recours aux armes, mais d\u2019hommes et de femmes vivant, debout, pr\u00eats \u00e0 manifester sans crainte d\u2019\u00eatre \u00e0 tout moment victimes de tireurs embusqu\u00e9s\u2026 surtout appartenant \u00e0 leur propre camp.<\/p>\n<p><strong>Les manifestants, cibles privil\u00e9gi\u00e9es des groupes terroristes<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Les observateurs perspicaces rel\u00e8vent d\u2019ailleurs avec \u00e9tonnement que, par un \u00e9trange hasard, lesdits groupes terroristes dont les militaires et les moukhabarat affirment vouloir d\u00e9barrasser les villes \u00ab\u00a0\u00e0 la demande de leurs habitants\u00a0\u00bb, n\u2019apparaissent et ne s\u00e9vissent au d\u00e9triment des populations que dans les agglom\u00e9rations ou dans les quartiers qui connaissent des manifestations hostiles au r\u00e9gime. Alors qu\u2019ils ne manqueraient pas de cibles parmi les participants aux regroupements et marches de soutien au r\u00e9gime, qui se flattent pourtant de r\u00e9unir des millions de participants, ces terroristes concentrent leurs m\u00e9faits sur ceux qui contestent, comme eux, la l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir. Comprenne qui peut\u2026 Les m\u00eames observateurs constatent aussi que, par un non moins \u00e9trange hasard, les habitants qui auraient appel\u00e9 \u00e0 la rescousse militaires et moukhabarat se h\u00e2tent de prendre la fuite \u00e0 leur approche, ce qu\u2019ils n\u2019avaient pas fait aussi longtemps qu\u2019ils \u00e9taient expos\u00e9s sans d\u00e9fense aux agissements des pr\u00e9tendus terroristes. Comprenne qui veut\u2026 D\u2019autant que, selon le t\u00e9moignage de nombreux officiers et hommes de troupes envoy\u00e9s sur les lieux \u00ab\u00a0pour prot\u00e9ger les civils\u00a0\u00bb, d\u00e9sormais r\u00e9fugi\u00e9s en lieu s\u00fbr en Syrie ou \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les seuls hommes en armes qu\u2019ils ont trouv\u00e9s en entrant dans les villes en question ne se trouvaient pas devant eux, mais derri\u00e8re eux. Il s\u2019agissait des agents des services de s\u00e9curit\u00e9 charg\u00e9s de proc\u00e9der \u00e0 leur ex\u00e9cution imm\u00e9diate, au cas o\u00f9 ils auraient refus\u00e9 d\u2019ouvrir le feu sur les cibles qui leur \u00e9taient d\u00e9sign\u00e9es, alors m\u00eame qu\u2019elles \u00e9taient d\u00e9sarm\u00e9es et n\u2019affichaient \u00e0 leur \u00e9gard aucune intention hostile.<\/p>\n<p><strong>Les moukhabarat syriens experts en manipulation de groupes islamistes\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Il est possible, comme les autorit\u00e9s syriennes l\u2019affirment, que quelques organisations terroristes arm\u00e9es tentent de profiter de la situation actuelle pour jouer leur propre jeu. Dans tous les pays de la r\u00e9gion, dans lesquels le pouvoir a \u00e9t\u00e9 monopolis\u00e9, les libert\u00e9s confisqu\u00e9es et l\u2019opposition musel\u00e9e, des m\u00e9contents se sont regroup\u00e9s, sur une base g\u00e9n\u00e9ralement religieuse mais parfois aussi ethnique, en relation ou non avec une organisation m\u00e8re, comme Al Qaida ou le PKK, pour exprimer leur insatisfaction, promouvoir leur vision de la soci\u00e9t\u00e9 ou tenter de punir le r\u00e9gime en place. Mais, s\u2019agissant de la Syrie, on fera montre d\u2019une grande prudence. D\u2019une part, parce que rien ne ressemble plus de loin \u00e0 un \u00ab\u00a0terroriste islamique\u00a0\u00bb qu\u2019un chabbiha barbu. D\u2019autre part, parce que les ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es ont d\u00e9montr\u00e9 que, quand de tels groupes existaient, ils \u00e9taient souvent infiltr\u00e9s et manipul\u00e9s par les services de renseignements. Quelques rappels s\u2019imposent. Au moment de la guerre en Irak, un certain cheykh Abou Al Qaaqaa, de son vrai nom Mahmoud Qoul Aghasi, a acquis une r\u00e9putation consid\u00e9rable \u00e0 Alep en appelant dans des discours incendiaires, depuis la chaire de sa mosqu\u00e9e, \u00e0 la guerre sainte contre les Am\u00e9ricains. Il n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 appara\u00eetre que l\u2019int\u00e9ress\u00e9, qui proc\u00e9dait au recrutement de moujahidin, qui les entra\u00eenait et qui facilitait leur acheminement vers la fronti\u00e8re irakienne, coop\u00e9rait en fait avec les moukhabarat auxquels il fournissait la liste de ces volontaires. Les services syriens en arr\u00eataient certains, lorsqu\u2019ils tentaient de passer en Irak, pour d\u00e9montrer leur vigilance et leur bonne volont\u00e9 aux Am\u00e9ricains. Mais ils en laissaient passer la plupart, en esp\u00e9rant qu\u2019ils parviendraient \u00e0 assassiner des soldats des forces d\u2019occupation avant de se faire eux-m\u00eames tuer ou capturer. Ils s\u2019emparaient finalement de ceux qui essayaient de revenir dans leur pays, ils les emprisonnaient, les jugeaient et les condamnaient, pour \u00ab atteinte aux bonnes relations de la Syrie avec un Etat voisin \u00bb\u2026 On pourrait rappeler aussi la manipulation des islamistes syriens lors de l\u2019affaire des caricatures du proph\u00e8te Mohammed. On pourrait encore s\u2019\u00e9tonner du fait que les dirigeants du Fatah al Islam, rendus c\u00e9l\u00e8bres par leur r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019arm\u00e9e libanaise dans le camp de Nahr al Bared, pr\u00e8s de Tripoli, au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 2007, aient tous s\u00e9journ\u00e9 au m\u00eame moment, fait connaissance et nou\u00e9 des liens d\u2019amiti\u00e9 dans la prison syrienne de Sadnaya. Mais on se contentera d\u2019attirer l\u2019attention sur le fait que, alors que les islamistes font g\u00e9n\u00e9ralement montre d\u2019un certain professionnalisme, comme on l\u2019a vu de New York \u00e0 Londres en passant par Madrid et Paris, les terroristes syriens se caract\u00e9risent par une maladresse insigne. Tous leurs attentats \u00e9chouent mis\u00e9rablement, soit que leurs auteurs se fassent prendre au moment de passer \u00e0 l\u2019action, soit que leur v\u00e9hicule pi\u00e9g\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9fectueux, etc. Le fin mot de l\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 par le g\u00e9n\u00e9ral Ali Mamlouk, directeur g\u00e9n\u00e9ral de la S\u00e9curit\u00e9 d\u2019Etat syrienne, qui a un jour expliqu\u00e9 \u00e0 un haut responsable am\u00e9ricain que les moukhabarat, lorsqu\u2019ils rep\u00e9raient un groupe islamiste, ne le d\u00e9truisaient pas mais l\u2019infiltraient et l\u2019accompagnaient\u2026 jusqu\u2019au moment o\u00f9 ils n\u2019en avaient plus besoin. On peut donc se demander, si terroristes islamiques il y a vraiment dans les \u00e9v\u00e9nements en cours, qui est leur commanditaire et pour qui ils travaillent. Dans tous les cas, pas pour la r\u00e9volution qui n\u2019en a que faire et \u00e0 qui ils portent de facto un tort consid\u00e9rable.<\/p>\n<p><strong>\u2026 adeptes de la d\u00e9sinformation\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Il y a quelques jours, le 2 ao\u00fbt, les services syriens de renseignements ont offert une d\u00e9monstration de leur tendance &#8211; \u00e0 d\u00e9faut toujours de leur habilet\u00e9 &#8211; \u00e0 se livrer \u00e0 la d\u00e9sinformation. Irrit\u00e9s par la publication, par des oul\u00e9mas connus et respect\u00e9s en Syrie, d\u2019une lettre d\u00e9non\u00e7ant le recours \u00e0 la violence par les forces de s\u00e9curit\u00e9 et imputant au r\u00e9gime l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9 de la situation, ils ont purement et simplement falsifi\u00e9 le contenu de cette lettre avant d\u2019imposer aux sites Internet syriens de la diffuser dans sa nouvelle version. La supercherie n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 \u00eatre d\u00e9masqu\u00e9e puisque, avant m\u00eame la mise en ligne en Syrie du faux document, la v\u00e9ritable lettre \u00e9tait disponible sur un grand nombre de sites non syriens. Les moukhabarat avaient fait preuve d\u2019un professionnalisme aussi douteux, le 12 avril, dans le village d\u2019Al Bayda, pr\u00e8s de Banias, o\u00f9 non contents d\u2019arr\u00eater et de maintenir \u00e0 terre entrav\u00e9s de jeunes manifestants pacifiques, ils s\u2019\u00e9taient eux-m\u00eames film\u00e9s en train de leur faire subir toutes sortes d\u2019humiliations, marchant sur les corps \u00e9tendus faces contre terre, les rossant \u00e0 coups de b\u00e2tons et leur donnant des coups de pieds sur les diverses parties du corps sans discrimination. L\u2019affaire ayant soulev\u00e9 une vague d\u2019indignation, ils ont tent\u00e9 de se disculper en pr\u00e9tendant que le film \u00e9tait ancien, qu\u2019il ne concernait pas la Syrie et, pour retourner l\u2019affaire en leur faveur en lui donnant un cachet \u00ab\u00a0nationaliste\u00a0\u00bb, que les hommes en armes \u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 des peshmergas (combattants kurdes irakiens), ce qui laissait supposer que leurs victimes \u00e9taient des Irakiens arabes. Le t\u00e9moignage courageux de l\u2019une des victimes de la bastonnade, retourn\u00e9e sur les lieux pour raconter l\u2019affaire en d\u00e9tail, a non seulement instill\u00e9 un doute d\u00e9finitif sur la cr\u00e9dibilit\u00e9 des m\u00e9dias syriens contr\u00f4l\u00e9s par les moukhabarat, mais a \u00e9galement conduit le chef de l\u2019Etat \u00e0 mettre \u00e0 pied le chef de la S\u00e9curit\u00e9 politique dans la r\u00e9gion. Ils ont encore \u00e9t\u00e9 pris en flagrant d\u00e9lit de d\u00e9sinformation lorsqu\u2019ils ont pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00ab\u00a0la premi\u00e8re photo d\u2019un groupe terroriste\u00a0\u00bb quelques hommes \u00e0 l\u2019affut, \u00e9quip\u00e9s de fusils de chasse et de faucilles, dans les environs de Jisr al Choghour, ou lorsqu\u2019ils ont qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0groupe radical\u00a0\u00bb en op\u00e9ration pr\u00e8s de Banias un ensemble d\u2019hommes en armes, dont les uniformes et l\u2019\u00e9quipement sugg\u00e9raient une organisation et des moyens davantage \u00e0 la port\u00e9e du Hizbollah que de quiconque\u2026 Ils n\u2019ont pas davantage convaincu lorsqu\u2019ils ont organis\u00e9 \u00e0 l\u2019intention des ambassades accr\u00e9dit\u00e9es en Syrie la visite d\u2019un charnier d\u00e9couvert dans le nord du pays, contenant le corps de pr\u00e9sum\u00e9s policiers ou militaires tu\u00e9s par des terroristes. Les victimes n\u2019\u00e9taient malheureusement plus en \u00e9tat de d\u00e9cliner leur v\u00e9ritable identit\u00e9 et leur fonction r\u00e9elle, et l\u2019inhabituel souci de transparence manifest\u00e9 \u00e0 cette occasion par les autorit\u00e9s, qui cherchaient visiblement \u00e0 r\u00e9pliquer \u00e0 l\u2019exhumation de cadavres abandonn\u00e9s dans des champs des environs de Daraa, a confort\u00e9 les diplomates dans l\u2019id\u00e9e que le r\u00e9gime \u00e9tait sur la d\u00e9fensive parce qu\u2019il avait quelque chose \u00e0 cacher.<\/p>\n<p><strong>\u2026 et champions toutes cat\u00e9gories de la torture et des mauvais traitements<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Si les services de s\u00e9curit\u00e9 peinent \u00e0 convaincre et souffrent d\u2019un d\u00e9faut de cr\u00e9dibilit\u00e9 lorsqu\u2019ils accusent la contestation de recourir \u00e0 la violence et d\u2019h\u00e9berger en son sein des groupes terroristes, c\u2019est aussi parce qu\u2019ils portent un tr\u00e8s lourd h\u00e9ritage. Tous les visiteurs de la Syrie se r\u00e9pandent traditionnellement en louanges sur l\u2019accueil et l\u2019hospitalit\u00e9 de la population syrienne, sa gentillesse, sa serviabilit\u00e9 et sa discr\u00e9tion. Mais, ceux qui ont eu affaire \u00e0 eux dressent un tableau tout \u00e0 fait diff\u00e9rent des moukhabarat, intrusifs, brutaux et grossiers, insultant et traitant de haut ceux auxquels ils s\u2019adressent. Ils doivent pourtant se dire que les tracasseries qu\u2019ils ont eu \u00e0 subir en tant qu\u2019\u00e9trangers sont \u00e0 des lieux de celles impos\u00e9es \u00e0 leurs amis syriens. La litt\u00e9rature ne manquant pas sur le sujet et la Syrie \u00e9tant r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9pingl\u00e9e par les organisations de d\u00e9fense des Droits de l\u2019Homme pour ses atteintes \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, on se contentera de renvoyer les curieux \u00e0 la lecture de leurs rapports ou, pour ceux qui ont le c\u0153ur bien accroch\u00e9, \u00e0 La coquille. Prisonnier politique en Syrie (Paris, Actes Sud, 2008), r\u00e9cit romanc\u00e9 mais v\u00e9ridique jusque dans ses d\u00e9tails, des tortures impos\u00e9es aux d\u00e9tenus du bagne militaire de Palmyre. Tout le monde sait d\u00e9sormais que, si les manifestants sont pour la premi\u00e8re fois descendus en nombre dans les rues \u00e0 Daraa, au milieu du mois de mars 2011, alors que les appels \u00e0 manifester concernaient surtout les villes de Damas et Alep, c\u2019est en raison des traitements particuli\u00e8rement odieux impos\u00e9s \u00e0 de jeunes enfants par des agents des services de renseignements plac\u00e9s sous les ordres d\u2019un cousin de Bachar Al Assad, Atef Najib. Tout le monde a vu les photos d\u2019un jeune gar\u00e7on de la ville, Hamzeh Al Khatib, dont le cadavre restitu\u00e9 \u00e0 sa famille portait les traces de tortures abominables. Selon les associations de d\u00e9fense des Droits de l\u2019Homme, plus de 50 enfants sont morts dans le pays depuis le d\u00e9but des troubles, en d\u00e9tention ou sous la torture, ce qui en Syrie revient souvent au m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>La violence de la r\u00e9pression est sans commune mesure avec la protestation<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Il est pour le moins \u00e9trange que, sauf \u00e0 vouloir prendre mod\u00e8le sur les Am\u00e9ricains et les forces de l\u2019Otan en Afghanistan, le r\u00e9gime syrien choisisse d\u2019envoyer l\u2019arm\u00e9e, avec ses chars et leurs canons, pour d\u00e9loger des villes les terroristes qui s\u2019y dissimulent. Car de deux choses l\u2019une. Ou bien la r\u00e9pression arm\u00e9e \u00e0 laquelle participent les militaires et les services de renseignements ne vise que quelques hommes en armes. Dans ce cas, ce n\u2019est pas avec des mat\u00e9riels de guerre utilis\u00e9s contre les quartiers d\u2019habitation avec une violence aveugle que le pouvoir en aura raison, mais plut\u00f4t par des op\u00e9rations de police auxquelles les manifestants pacifiques, premi\u00e8res victimes de ces terroristes avec les forces de l\u2019ordre, seront heureux d\u2019apporter si ce n\u2019est leur soutien, du moins leur caution. Ou bien il s\u2019agit de toute autre chose. Et \u00e0 observer comment les forces arm\u00e9es agissent pr\u00e9sentement \u00e0 Hama et \u00e0 De\u00efr al Zor, apr\u00e8s Idlib, Jisr al Choghour, Homs et Daraa, pour ne retenir que ces quelques noms, c\u2019est bien ce que l\u2019on redoute. Les bombardements ne sont absolument pas destin\u00e9s \u00e0 supprimer les terroristes r\u00e9els ou imaginaires qui y s\u00e9viraient parmi les manifestants et \u00e0 leur d\u00e9triment, mais \u00e0 terroriser la totalit\u00e9 de leur population, afin de la contraindre \u00e0 rentrer chez elle, \u00e0 abandonner l\u2019id\u00e9e de manifester et, surtout, \u00e0 la dissuader de r\u00e9clamer comme elle le fait la chute du r\u00e9gime et le d\u00e9part de Bachar al Assad.<\/p>\n<p><strong>Le huis clos est impos\u00e9 par le r\u00e9gime et non par la contestation<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Si le chef de l\u2019Etat veut enfin \u00eatre cru lorsque, recourant \u00e0 la rh\u00e9torique \u00e0 laquelle il s\u2019accroche depuis des mois, il met en avant la pr\u00e9sence de terroristes pour justifier le recours \u00e0 la force des armes contre les populations, il lui suffirait d\u2019ouvrir les portes de son pays aux m\u00e9dias \u00e9trangers. Il sait que tous les journalistes ne sont pas acquis \u00e0 la cause des manifestants. Il sait que certains d\u2019entre eux les consid\u00e8rent, comme lui, comme des agents volontaires ou involontaires de l\u2019\u00e9tranger, et comme les complices directes ou indirectes d\u2019un grand complot imp\u00e9rialiste ou n\u00e9o-imp\u00e9rialiste. Il sait qu\u2019un certain nombre d\u2019autres, pour des motifs divers, \u00e0 commencer par la crainte de l\u2019installation \u00e0 Damas d\u2019un \u00ab\u00a0r\u00e9gime islamiste dirig\u00e9 par les Fr\u00e8res musulmans\u00a0\u00bb, un fantasme qui lui sert \u00e0 refr\u00e9ner les ardeurs de changement de r\u00e9gime des Etats occidentaux mais qui n\u2019existe en r\u00e9alit\u00e9 que dans leur esprit, seraient plut\u00f4t favorables au maintien du pouvoir en place. Mais il sait aussi qu\u2019un certain nombre de compagnons de route du communisme ne se sont jamais remis, jadis, de leur voyage en URSS. Mieux vaut donc tenir \u00e0 distance amis et ennemis, en essayant de leur faire croire que, de toute mani\u00e8re, ils ne verraient rien d\u2019autre en Syrie que ce que lui-m\u00eame, ses m\u00e9dias et son \u00ab\u00a0arm\u00e9e \u00e9lectronique\u00a0\u00bb leur en disent.<\/p>\n<p>*****<\/p>\n<p>Si le cordonnier, dit-on, est souvent le plus mal chauss\u00e9, il arrive aussi, comme en Syrie aujourd\u2019hui, que l\u2019ophtalmologue soit le moins clairvoyant. Confront\u00e9, au milieu du mois de mars 2011, \u00e0 un d\u00e9fi immense qu\u2019il se refusait publiquement \u00e0 envisager quelques semaines plus t\u00f4t, Bachar Al Assad aurait pu en sortir grandi et entour\u00e9 d\u2019honneurs, au prix du renoncement \u00e0 une partie de son pouvoir et \u00e0 la mise au pas des membres pr\u00e9varicateurs de sa propre famille. Mais, pr\u00e9f\u00e9rant encore une fois imiter son p\u00e8re, dans des conditions tr\u00e8s diff\u00e9rentes et avec des qualit\u00e9s aux antipodes des siennes, il a choisi d\u2019\u00e9couter ses conseillers, professionnels de la flagornerie ou de la s\u00e9curit\u00e9, et de mettre en \u0153uvre la solution radicale qu\u2019il avait \u00e9voqu\u00e9e en priv\u00e9 d\u00e8s les premiers fr\u00e9missements de sa population. Pour justifier un recours \u00e0 la violence que rien ne n\u00e9cessitait, contre des Syriens dont la revendication initiale portait uniquement sur la reconnaissance de leurs droits de citoyens et qui ne r\u00e9clamaient pas encore son d\u00e9part, il a pr\u00e9text\u00e9, avec un manque d\u2019imagination affligeant, l\u2019existence d\u2019un \u00ab\u00a0complot\u00a0\u00bb et mis en avant la pr\u00e9sence de pr\u00e9tendus \u00ab\u00a0terroristes islamiques\u00a0\u00bb. Et il a ordonn\u00e9 \u00e0 ses militaires, \u00e0 ses moukhabarat et aux voyous utilis\u00e9s depuis des d\u00e9cennies par certains de ses cousins pour leurs plus basses besognes, de r\u00e9duire comme ils l\u2019entendaient, en recourant \u00e0 tous les moyens, cette r\u00e9bellion contre son autorit\u00e9.<\/p>\n<p>A la question \u00ab\u00a0qui tue qui\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui en Syrie, la r\u00e9ponse ne fait de doute que pour ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent fermer les yeux ou qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 un titre ou \u00e0 un autre \u00e0 s\u2019aveugler encore sur la r\u00e9alit\u00e9. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019ils \u00e9manent de personnalit\u00e9s chr\u00e9tiennes que certains t\u00e9moignages, largement repris dans nos m\u00e9dias, ont plus de valeur et de cr\u00e9dibilit\u00e9 que ceux des jeunes Syriens de toutes confessions qui risquent leur vie dans les rues pour revendiquer les droits que la Constitution de 1973, adopt\u00e9e sous le r\u00e8gne du Parti Baath, leur reconna\u00eet, mais dont le r\u00e9gime de la famille Al Assad les a peu \u00e0 peu d\u00e9pouill\u00e9s. Il faut le dire sans ambages : pour conserver son pouvoir et les avantages li\u00e9s \u00e0 une fonction qui ne lui \u00e9tait pas destin\u00e9e, Bachar Al Assad est pr\u00eat \u00e0 tout. A organiser un simulacre de \u00ab\u00a0dialogue national\u00a0\u00bb. A conc\u00e9der \u00e0 ses sujets la \u00ab\u00a0Loi sur les partis politiques\u00a0\u00bb conforme \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats. A leur promettre des \u00e9lections l\u00e9gislatives qui ne sont pas leur priorit\u00e9. A pr\u00e9texter l\u2019existence de \u00ab\u00a0terroristes islamiques\u00a0\u00bb et \u00e9ventuellement \u00e0 en cr\u00e9er. A mentir sur la r\u00e9alit\u00e9 de la r\u00e9pression qu\u2019il conduit. Et pourquoi pas, le moment venu, \u00e0 fomenter des attentats ici ou l\u00e0, hors de ses fronti\u00e8res de pr\u00e9f\u00e9rence, pour contraindre la communaut\u00e9 internationale \u00e0 d\u00e9tourner les yeux de la Syrie et \u00e0 c\u00e9der au chantage.<\/p>\n<p>A ce jour, les organisations syriennes de d\u00e9fense des Droits de l\u2019Homme ont r\u00e9pertori\u00e9 en Syrie plus de 2 000 morts, dont, pour pr\u00e9venir l\u2019in\u00e9vitable querelle des chiffres, elles ont pris soin de noter l\u2019identit\u00e9, la date et les circonstances du d\u00e9c\u00e8s, ainsi que les autres informations qui pourront pr\u00e9senter une utilit\u00e9 lorsque sera venue l\u2019heure de rendre des comptes devant une juridiction nationale ou internationale. Elles ont aussi rassembl\u00e9 les identit\u00e9s de quelque 3 000 \u00ab\u00a0disparus\u00a0\u00bb dont elles redoutent, compte-tenu des proc\u00e9d\u00e9s exp\u00e9ditifs des services de s\u00e9curit\u00e9, qu\u2019il faille bient\u00f4t les compter eux aussi au nombre des victimes. Rappelons les \u00ab\u00a0scores\u00a0\u00bb de son p\u00e8re : entre 20 000 et 30 000 morts au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, et de 17 \u00e0 18 000 disparus\u2026<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas s\u00fbr, en d\u00e9pit de ses efforts, que Bachar Al Assad ait le temps faire mieux. Le comportement de ses forces de s\u00e9curit\u00e9 qui, rappelons-le, n\u2019agissent pas sans ordre, commence \u00e0 lasser singuli\u00e8rement les meilleurs amis de la Syrie. Apr\u00e8s le Qatar, l\u2019Arabie saoudite, le Kowe\u00eft et le Bahre\u00efn ont rappel\u00e9 de Damas leurs ambassadeurs. Les ministres des Affaires \u00e9trang\u00e8res br\u00e9silien, sud-africain et indien, dont les pays tra\u00eenent les pieds au Conseil de S\u00e9curit\u00e9 et refusent encore de signer une r\u00e9solution condamnant la Syrie, sont aujourd\u2019hui \u00e0 Damas. Ils succ\u00e8dent \u00e0 leur coll\u00e8gue turc, Ahmet Davutoglu, auquel Bachar Al Assad a affirm\u00e9 une nouvelle fois hier que \u00ab\u00a0la Syrie ne fera montre d\u2019aucune faiblesse dans la poursuite des groupes terroristes arm\u00e9s, de mani\u00e8re \u00e0 prot\u00e9ger la stabilit\u00e9 de la patrie et la s\u00e9curit\u00e9 des citoyens\u00a0\u00bb. Il est vrai qu\u2019il n&rsquo;a aucune raison de changer une politique qui a amplement fait la preuve \u00e0 ce jour de son caract\u00e8re judicieux et de son succ\u00e8s&#8230;<\/p>\n<p>http:\/\/syrie.blog.lemonde.fr\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme en Alg\u00e9rie nagu\u00e8re, mais dans un contexte diff\u00e9rent dans la mesure o\u00f9 les manifestations syriennes ont pour objectif d\u00e9clar\u00e9 non pas d\u2019\u00e9tablir un \u00ab\u00a0\u00e9tat islamique\u00a0\u00bb mais de r\u00e9cup\u00e9rer des libert\u00e9s confisqu\u00e9es et de permettre l\u2019\u00e9closion d\u2019un r\u00e9gime d\u00e9mocratique, on ne peut \u00e9chapper \u00e0 la question de savoir \u00ab\u00a0qui tue qui\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui en Syrie. 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