{"id":130832,"date":"2011-08-11T11:42:01","date_gmt":"2011-08-11T10:42:01","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/je-nai-jamais-entendu-de-semblables-cris-de-douleur-samar-yazbek-raconte-son-voyage-au-bout-de-lenfer\/"},"modified":"2024-01-23T12:29:51","modified_gmt":"2024-01-23T11:29:51","slug":"je-nai-jamais-entendu-de-semblables-cris-de-douleur-samar-yazbek-raconte-son-voyage-au-bout-de-lenfer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/je-nai-jamais-entendu-de-semblables-cris-de-douleur-samar-yazbek-raconte-son-voyage-au-bout-de-lenfer\/","title":{"rendered":"\u00abJe n\u2019ai jamais entendu de semblables cris de douleur\u00bb: SAMAR YAZBEK RACONTE SON \u00abVOYAGE AU BOUT DE L\u2019ENFER\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Le passage \u00e9tait long, c\u2019est \u00e0 peine si je voyais les cachots de part et d\u2019autre, et je peinais \u00e0 palper la r\u00e9alit\u00e9 du lieu. Non, ce n\u2019\u00e9tait pas un espace n\u00e9 de mon cerveau obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019\u00e9criture. C\u2019\u00e9tait bien r\u00e9el, ce passage qui laisse \u00e0 peine passer deux corps soud\u00e9s. Baign\u00e9 d\u2019obscurit\u00e9, il est hors de l\u2019existence. Je regarde derri\u00e8re moi et je ne vois rien. Devant moi, c\u2019est le noir absolu. Je suis au milieu de ce couloir sans d\u00e9but ni fin, suspendu au n\u00e9ant, et je suis entour\u00e9e de portes ferm\u00e9es. L\u2019homme qui se tient devant moi est en train d\u2019ouvrir une des portes.<\/p>\n<p>Son grincement aigu c\u00e8de rapidement la place \u00e0 un rythme plus lent, un son triste que j\u2019avais entendu un jour dans une taverne grecque. L\u2019homme m\u2019a tenue par le coude et m\u2019a pouss\u00e9e insensiblement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. La porte est rest\u00e9e ouverte, il me tenait toujours le bras : et l\u00e0\u2026 je les ai vus\u2026 La cellule aurait \u00e0 peine suffi \u00e0 faire tenir deux ou trois hommes debout. Je ne peux pas \u00eatre pr\u00e9cise, mais j\u2019ai cru voir trois corps pendus \u00e0 un endroit vague. J\u2019\u00e9tais en \u00e9tat de choc, j\u2019ai senti que je me mordais la joue et mon ventre s\u2019est mis \u00e0 trembler. Les corps \u00e9taient presque nus, une faible lumi\u00e8re filtrait d\u2019un endroit indistinct. Je ne sais pas s\u2019il y avait une ouverture au plafond, mais la lumi\u00e8re s\u2019est transform\u00e9e en rayons fragiles, suffisants pour les voir. Et j\u2019ai vu des jeunes hommes, qui avaient \u00e0 peine la vingtaine, leur corps d\u00e9nud\u00e9, reconnaissables sous leur sang, suspendus par leurs mains \u00e0 des menottes en acier, leurs orteils touchants difficilement le sol\u2026 Le sang coulait de leurs corps : du sang neuf m\u00eal\u00e9 au sang s\u00e9ch\u00e9. Des blessures profondes tracent sur leurs corps le dessin d\u2019un pinceau absurde. Le visage affaiss\u00e9, ils \u00e9taient \u00e9vanouis, semblables \u00e0 des b\u00eates immol\u00e9es.<\/p>\n<p>Odeur. J\u2019ai recul\u00e9, sans mot dire, un des hommes m\u2019a saisie et m\u2019a r\u00e9introduite une deuxi\u00e8me fois. A ce moment, un des jeunes releva p\u00e9niblement la t\u00eate\u2026 A peine put-il la relever. Les quelques lueurs m\u2019ont permis de voir son \u00abvisage\u00bb. Il n\u2019avait plus de visage ; ses yeux \u00e9taient scell\u00e9s, je n\u2019ai pas vu l\u2019\u00e9clat de son regard. Le nez n\u2019existait plus, ni les l\u00e8vres. Son visage \u00e9tait une miniature rouge, sans lignes, un rouge imbriqu\u00e9 dans le noir d\u2019un rouge vieilli. Je suis alors tomb\u00e9e \u00e0 terre, et les deux hommes se mirent \u00e0 me relever.<\/p>\n<p>Pour quelques instants, j\u2019ai chavir\u00e9 dans quelque chose d\u2019opaque, de flottant, avant de reprendre pied sur la terre ferme. J\u2019ai entendu l\u2019un dire \u00e0 l\u2019autre : \u00abEh, mec, elle n\u2019a pas l\u2019air de supporter une seule gifle. Si de voir [les prisonniers tortur\u00e9s, ndlr]elle est dans cet \u00e9tat, alors elle mourra dans le supplice du \u00ab\u00a0doulab\u00a0\u00bb [la victime est plac\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un pneu que l\u2019on tourne].\u00bb<\/p>\n<p>Et l\u2019odeur a commenc\u00e9 \u00e0 diffuser, l\u2019odeur du sang, de l\u2019urine et des f\u00e8ces. L\u2019odeur de fer rouill\u00e9. Une odeur de d\u00e9composition, de chair morte ; oui, c\u2019\u00e9tait cela l\u2019odeur. D\u2019un coup, il me sortit de la cellule et en ouvrit une autre. Le bruit des hurlements et de la torture s\u2019\u00e9chapp\u00e8rent d\u2019un endroit proche et lointain, j\u2019en tremblais. Je n\u2019ai jamais entendu de semblables cris de douleur, ils montaient du plus profond de la terre pour se vriller dans mon c\u0153ur. Les bruits se sont arr\u00eat\u00e9s quand nous sommes sortis du couloir. Le deuxi\u00e8me cachot s\u2019est ouvert sur un jeune \u00e0 terre, enroul\u00e9 sur lui-m\u00eame. Je l\u2019ai vu de dos. Ses vert\u00e8bres ressemblent \u00e0 celles d\u2019une figure pour dissection. Il semblait aussi dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9vanouissement. Son dos est taillad\u00e9 comme si un couteau y avait grav\u00e9 une mappemonde. Ils ont referm\u00e9 le cachot et ouvert un autre. Et de cachot en cellule, me tenant le coude, ils me poussaient dedans, puis m\u2019en retiraient. Des corps, encore des corps, des amas de corps, des corps jet\u00e9s \u00e0 terre derri\u00e8re des corps recroquevill\u00e9s : c\u2019est l\u2019enfer. Comme si les humains n\u2019\u00e9taient plus que des monceaux de viande expos\u00e9s au march\u00e9 d\u00e9mesur\u00e9 des arts de la torture.<\/p>\n<p>Dans ces \u00e9troits cachots humides, des jeunes gens sont transform\u00e9s en morceaux de viande froide. Ces visages qui n\u2019en sont plus un, ces corps \u00e0 l\u2019anatomie in\u00e9dite\u2026 C\u2019est la notion de Dieu qui dispara\u00eet, car si Dieu existait, il n\u2019aurait pas permis que sa cr\u00e9ature soit ainsi refaite, distordue, d\u00e9figur\u00e9e. J\u2019ai dit \u00e0 un des hommes qui bandait mon second \u0153il : \u00abEst-ce les jeunes des manifestations ?\u00bb Il me r\u00e9pondit en ricanant : \u00abCe sont les tra\u00eetres des manifestations.\u00bb Enerv\u00e9 par ma question, il a \u00e9cras\u00e9 violemment mon coude, j\u2019ai senti qu\u2019il allait le broyer. Je ne savais pas ce qu\u2019ils concoctaient, mais j\u2019ai senti de nouveau mon ventre trembler.<\/p>\n<p>L\u2019homme me tra\u00eene, je titube et je tombe. Il n\u2019attend pas que je me rel\u00e8ve et continue \u00e0 me tra\u00eener. Il continue \u00e0 me tra\u00eener encore plus brutalement sur l\u2019escalier comme un sac de pommes de terre, mon genou s\u2019est bless\u00e9 sur une marche. En pensant aux jeunes qui manifestaient, la douleur me br\u00fble jusqu\u2019aux os. Je tremble encore et le tremblement s\u2019installe profond\u00e9ment dans mon ventre. Toutes les odeurs se sont log\u00e9es dans ma bouche, et l\u2019image des ge\u00f4les occupe ma vue entrav\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00abTra\u00eetres\u00bb. Nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s, ils ont \u00f4t\u00e9 le bandeau de mes yeux\u2026 En le voyant assis derri\u00e8re un bureau soign\u00e9, j\u2019ai su que je n\u2019\u00e9tais pas dans un cauchemar. Il m\u2019a regard\u00e9e ironiquement et m\u2019a dit : \u00abAlors, tu as vu tes tra\u00eetres de camarades ? Qu\u2019en penses-tu ?\u00bb Quelque chose a commenc\u00e9 \u00e0 sortir de mes intestins furieusement, comme si je voulais quitter ma peau. Dans la vie normale, je disais \u00e0 mes amies : \u00abSi le toucher d\u2019un homme ne nous pousse pas \u00e0 muer comme le serpent, ce n\u2019est donc pas la caresse de l\u2019amour.\u00bb Mais aujourd\u2019hui, je peux affirmer que nos peaux muent aussi par le d\u00e9chirement de la mort et l\u2019envol vers l\u2019ab\u00eeme. A cet instant, au lieu de voler vers l\u2019ab\u00eeme, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 vomir. J\u2019\u00e9tais debout, je suis tomb\u00e9e sur mes genoux. Ils se sont f\u00e2ch\u00e9s, il s\u2019est lev\u00e9 de sa place, a regard\u00e9, constern\u00e9, ses luxueux meubles souill\u00e9s, j\u2019ai continu\u00e9 de vomir. De mes yeux aussi l\u2019eau coulait, ce n\u2019\u00e9tait pas des larmes, je le savais, les larmes s\u2019\u00e9gouttent, ce qui sortait de mes yeux \u00e9tait diff\u00e9rent. L\u2019id\u00e9e m\u2019a ressaisie : ici, celui qui sort manifester dans la rue sera tu\u00e9 par balles, ou il devra fuir et vivre cach\u00e9, ou il sera arr\u00eat\u00e9 et tortur\u00e9. Et tout ce courage qui a germ\u00e9 de dessous cette chape de plomb !<\/p>\n<p>Ma voix est sortie faiblement, mais j\u2019ai pu l\u2019entendre lui dire : \u00abC\u2019est toi le tra\u00eetre.\u00bb J\u2019ai su qu\u2019il m\u2019a entendue car il s\u2019est pench\u00e9 et m\u2019a frapp\u00e9e violemment. Je suis tomb\u00e9e d\u00e9finitivement \u00e0 terre, les choses ont commenc\u00e9 \u00e0 vaciller, et avant de perdre compl\u00e8tement connaissance, j\u2019ai pu ressentir de ma bouche ouverte le sang qui commen\u00e7ait \u00e0 se d\u00e9verser. Et j\u2019ai compris ce parler populaire : \u00abJe vais te faire cracher le sang\u2026\u00bb J\u2019\u00e9tais en train d\u2019apprendre, et je continue \u00e0 le faire.<\/p>\n<p><strong>Traduit par Mayla Bakhache<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/monde\/01012353492-je-n-ai-jamais-entendu-de-semblables-cris-de-douleur\">Lib\u00e9ration<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le passage \u00e9tait long, c\u2019est \u00e0 peine si je voyais les cachots de part et d\u2019autre, et je peinais \u00e0 palper la r\u00e9alit\u00e9 du lieu. Non, ce n\u2019\u00e9tait pas un espace n\u00e9 de mon cerveau obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019\u00e9criture. 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