{"id":130170,"date":"2011-05-31T20:49:51","date_gmt":"2011-05-31T19:49:51","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/dans-les-geoles-de-bachar-al-assad\/"},"modified":"2024-01-23T12:29:27","modified_gmt":"2024-01-23T11:29:27","slug":"dans-les-geoles-de-bachar-al-assad","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/dans-les-geoles-de-bachar-al-assad\/","title":{"rendered":"Dans les ge\u00f4les de Bachar Al-Assad"},"content":{"rendered":"<p><img2135|center><\/p>\n<p>Un ami m&rsquo;avait pourtant pr\u00e9venu : \u00ab\u00a0Tu as suffisamment de contacts \u00e0 Damas pour \u00e9crire tes articles, tu dois verrouiller ton r\u00e9seau.\u00a0\u00bb Mais verrouiller son r\u00e9seau, c&rsquo;est se condamner \u00e0 tourner en rond avec les m\u00eames t\u00e9moins et les m\u00eames acteurs de cette r\u00e9volte commenc\u00e9e trois semaines auparavant. Son avertissement m&rsquo;est revenu en \u00e9cho lorsque les agents des services de renseignements syriens sont entr\u00e9s dans le caf\u00e9 Domino pour m&rsquo;y interpeller. Une demi-heure plus t\u00f4t, une jeune femme m&rsquo;avait appel\u00e9 sur mon t\u00e9l\u00e9phone portable. Elle avait propos\u00e9 de me remettre des informations. Rendez-vous est donn\u00e9 \u00e0 17 h 30, samedi 9 avril, dans un caf\u00e9 de la place Bab Touma. Quelques minutes plus tard, je suis enlev\u00e9 par sept hommes de forte corpulence. Menott\u00e9, je suis conduit chez moi o\u00f9 ils effectuent une perquisition.<\/p>\n<p>Celui charg\u00e9 de me surveiller est charpent\u00e9 comme un taureau, mais se montre affable, attentionn\u00e9 m\u00eame : il me fait boire du th\u00e9 en portant d\u00e9licatement la tasse \u00e0 mes l\u00e8vres et m&rsquo;allume une cigarette. Apr\u00e8s un interrogatoire d\u00e9sordonn\u00e9 et la saisie de mon mat\u00e9riel informatique, je suis embarqu\u00e9 \u00e0 bord d&rsquo;un taxi. On me place la t\u00eate entre les genoux, mais je devine en reconnaissant une banderole de propagande d\u00e9j\u00e0 aper\u00e7ue que nous nous dirigeons vers le sud de Damas. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 Kufar Sousseh, quartier g\u00e9n\u00e9ral des services de renseignements. Mais je ne le saurai formellement que vingt-quatre jours plus tard, \u00e0 ma lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 que commence mon deuxi\u00e8me interrogatoire dans un vaste bureau au deuxi\u00e8me \u00e9tage. Il commence par des questions insolites : \u00ab\u00a0Connaissez-vous Oussama Ben Laden ?\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0Avez-vous \u00e9t\u00e9 re\u00e7u \u00e0 la Maison Blanche au cours de votre s\u00e9jour aux Etats-Unis ?\u00a0\u00bb On me trouve d\u00e9tendu. Un peu trop.<\/p>\n<p>Deux heures d&rsquo;interrogatoire plus tard, la porte s&rsquo;ouvre pour laisser passer un homme que tout le monde salue avec d\u00e9f\u00e9rence. Il me lance : \u00ab\u00a0Tu vas parler ! Si tu ne parles pas, je te coupe les testicules et t&rsquo;arrache le coeur avec mes propres mains !\u00a0\u00bb Une gifle me projette de ma chaise. Il sort et je comprends alors que le feu vert vient d&rsquo;\u00eatre donn\u00e9 pour me passer \u00e0 tabac. Les gifles qui s&rsquo;abattent sur mon visage me laissent d&rsquo;abord de marbre, ce qui met mon bourreau hors de lui.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme tourne autour de moi, un sourire \u00e0 la bouche et une matraque \u00e9lectrique \u00e0 la main. Il me questionne sur mes activit\u00e9s et mon identit\u00e9. Il me frappe avec une telle puissance cette fois-ci qu&rsquo;il d\u00e9croche mon bridge dentaire d\u00e8s la premi\u00e8re gifle. Soudain, mon t\u00e9l\u00e9phone sonne. Le num\u00e9ro d&rsquo;appel indique l&rsquo;Arabie saoudite. \u00ab\u00a0Qui est-ce ?\u00a0\u00bb Une amie palestinienne partie rendre visite \u00e0 sa famille.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Menteur ! hurle-t-il. Tu as des relations avec Bandar Bin Sultan (patron des services de renseignements saoudiens) !\u00a0\u00bb Gifles. Coups de pied. Toutes mes r\u00e9ponses sont ponctu\u00e9es d&rsquo;un \u00ab\u00a0menteur !\u00a0\u00bb, suivi d&rsquo;un coup et assorti d&rsquo;une hypoth\u00e8se parano\u00efaque. Selon eux, je suis all\u00e9 en Turquie, non pas pour un reportage sur les \u00e9lections l\u00e9gislatives, mais \u00ab\u00a0pour y rencontrer des officiers am\u00e9ricains de l&rsquo;OTAN\u00a0\u00bb. Je donne des cours de journalisme \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 des Antonins au Liban, car \u00ab\u00a0j&rsquo;entretiens des liens avec Samir Geagea (chef des Forces libanaises et antisyrien notoire)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je d\u00e9couvre avec stup\u00e9faction que mes ge\u00f4liers sont intoxiqu\u00e9s par leur propre propagande. Ne savent-ils pas que l&rsquo;Arabie saoudite s&rsquo;est rapproch\u00e9e de la Syrie, que Damas a soutenu l&rsquo;invasion militaire saoudienne \u00e0 Bahre\u00efn ? N&rsquo;ont-ils pas entendu la secr\u00e9taire d&rsquo;Etat am\u00e9ricaine, Hillary Clinton, d\u00e9peindre le pr\u00e9sident Bachar Al-Assad sous les traits d'\u00a0\u00bbun vrai r\u00e9formateur\u00a0\u00bb ? Ils me r\u00e9installent sur ma chaise, me bandent les yeux et fixent des fils \u00e9lectriques sur plusieurs endroits de mon corps, parties g\u00e9nitales comprises, et j&rsquo;attends, terrifi\u00e9, une d\u00e9charge \u00e9lectrique qui ne viendra pas. C&rsquo;\u00e9tait une simulation. Ce que je prenais pour des \u00e9lectrodes n&rsquo;\u00e9taient que les c\u00e2bles de mon ordinateur.<\/p>\n<p>Ils me signifient que si je veux y go\u00fbter, ils ont tout le mat\u00e9riel n\u00e9cessaire. C&rsquo;est \u00e0 ce moment que je d\u00e9cide de r\u00e9v\u00e9ler le pseudonyme sous lequel je travaille. Je suis maintenant t\u00e9tanis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de r\u00e9v\u00e9ler sous la torture les noms de tous ceux dont j&rsquo;avais gagn\u00e9 la confiance afin de recueillir leurs t\u00e9moignages. Me reste un espoir : \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 avant qu&rsquo;ils n&rsquo;aient lu et traduit mes articles (En Syrie, Khaled Sid Mohand a notamment collabor\u00e9 au Monde et \u00e0 France Culture). Apr\u00e8s tout, aucun journaliste \u00e9tranger n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu plus de quarante-huit heures.<\/p>\n<p>Je rejoins peu apr\u00e8s un groupe de prisonniers syriens qui portent tous les stigmates d&rsquo;un passage \u00e0 tabac. Nous sommes alors conduits dans nos cellules respectives, la mienne porte le num\u00e9ro 22. C&rsquo;est par ce num\u00e9ro que je serai d\u00e9sormais identifi\u00e9.<\/p>\n<p>Je m&rsquo;endors avant d&rsquo;\u00eatre r\u00e9veill\u00e9 par des cris. Ce sont ceux du bourreau : un interrogatoire vient de commencer. Les seuls mots que j&rsquo;arrive \u00e0 distinguer sont des insultes, ainsi qu&rsquo;un \u00ab\u00a0qui ?\u00a0\u00bb, mais je sais, pour avoir rencontr\u00e9 des d\u00e9tenus avant mon arrestation, que l&rsquo;objectif de ces s\u00e9ances de torture vise moins \u00e0 soutirer des informations qu&rsquo;\u00e0 punir, humilier et terroriser.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite la voix du bourreau est couverte par les hurlements du d\u00e9tenu qui vont crescendo. Je sens mon rythme cardiaque s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer, je suis t\u00e9tanis\u00e9 par la peur. C&rsquo;est le but recherch\u00e9. Troisi\u00e8me interrogatoire. Quelques gifles ponctu\u00e9es d&rsquo;insultes, et l&rsquo;on me signifie que je ne disposerai plus d&rsquo;un interpr\u00e8te.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Raconte-moi tout.<\/p>\n<p>&#8211; Que voulez-vous savoir ?<\/p>\n<p>&#8211; Tout ! Depuis le d\u00e9but&#8230; depuis ta naissance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;interrogatoire prend fin avec l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;un homme au visage anguleux qui implore mon interrogateur de me \u00ab\u00a0terminer\u00a0\u00bb. Son visage exprime la haine et la col\u00e8re. Comment peut-il me d\u00e9tester aussi spontan\u00e9ment ? Je ne peux m&#8217;emp\u00eacher de penser au contraste saisissant entre la gentillesse et la nonchalance des Damasc\u00e8nes et le concentr\u00e9 de violence et de cruaut\u00e9 gratuites, auquel j&rsquo;assiste \u00e0 pr\u00e9sent. C&rsquo;est peut-\u00eatre une terrifiante illustration du L\u00e9viathan, d&rsquo;Hobbes : pas de violence dans les rues, l&rsquo;Etat s&rsquo;en est arrog\u00e9 le monopole&#8230;<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me interrogatoire a lieu le lendemain, lundi 11 avril &#8211; derni\u00e8re date dont je me souviendrai. L&rsquo;absence de lumi\u00e8re du jour et de tout rep\u00e8re temporel fait perdre la notion du temps. Mon interrogateur m&rsquo;accueille avec un sourire contrit et explique que plus personne ne portera la main sur moi. Il me demande de lui traduire les notes que j&rsquo;avais oubli\u00e9 de d\u00e9truire et termine son interrogatoire par une \u00ab\u00a0offre d&#8217;emploi\u00a0\u00bb : espionner mes amis syriens en \u00e9change d&rsquo;une carte de s\u00e9jour et d&rsquo;une accr\u00e9ditation en bonne et due forme.<\/p>\n<p>Les jours et les semaines suivantes sont rythm\u00e9s par un va-et-vient de prisonniers arr\u00eat\u00e9s dans des rafles op\u00e9r\u00e9es lors de manifestations. C&rsquo;est ainsi que je comprends que le vent de contestation continue de se propager \u00e0 d&rsquo;autres villes et \u00e0 d&rsquo;autres quartiers de Damas. Ils sont tortur\u00e9s et rel\u00e2ch\u00e9s, en moyenne au bout de dix jours. Je tente de compter les jours avec les petits d\u00e9jeuners, mais je perds le fil.<\/p>\n<p>J&rsquo;essaie de communiquer avec des d\u00e9tenus, parfois charg\u00e9s de distribuer les repas, ou d&rsquo;ouvrir la porte pour aller aux toilettes. Nous disposons alors de quelques secondes pour \u00e9changer des informations : \u00ab\u00a0Demain, c&rsquo;est vendredi, ils doivent vider la prison de tous ses d\u00e9tenus.\u00a0\u00bb Mais l&rsquo;espoir laisse vite place \u00e0 la d\u00e9ception. La prison se remplit de nouveaux d\u00e9tenus, tout en gardant les anciens, de sorte que, cette nuit-l\u00e0, certains sont entass\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 trois dans des cellules de 2 m\u00e8tres carr\u00e9s. Ils sont tortur\u00e9s \u00e0 tour de r\u00f4le, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement des bourreaux. J&rsquo;essaie d&rsquo;engager la conversation avec d&rsquo;autres d\u00e9tenus, mais ils sont trop ab\u00eem\u00e9s pour soutenir une conversation.<\/p>\n<p>Je fais la connaissance d&rsquo;Ali, un conscrit de 21 ans. Il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 pour avoir voulu assister \u00e0 la pri\u00e8re du vendredi, ce qui est interdit par le code militaire, particuli\u00e8rement en ces temps de manifestations. A la veille du jour que je croyais correspondre \u00e0 la fin de ma deuxi\u00e8me semaine de d\u00e9tention, Ali m&rsquo;affirme avoir entendu que nous serons lib\u00e9r\u00e9s dans les vingt-quatre heures. Le lendemain ne tient pas ses promesses, et je sens dans la voix d&rsquo;Ali beaucoup de tristesse, que je n&rsquo;ai pas la force d&rsquo;att\u00e9nuer.<\/p>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement insolite vient alors troubler le centre de d\u00e9tention. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, un sanglot se fait entendre. Le jeune homme dont j&rsquo;aper\u00e7ois furtivement le visage n&rsquo;a pas plus de 20 ans. Il pleure de plus en plus fort, il appelle sa m\u00e8re et implore Dieu. Alors que les ge\u00f4liers sont prompts \u00e0 tabasser les d\u00e9tenus au moindre pr\u00e9texte, cette fois-ci, ils semblent \u00e9mus par le jeune homme. Ils se contenteront, plusieurs heures plus tard, de lui demander de pleurer moins fort. Il sanglotera durant trois jours.<\/p>\n<p>Ce soir-l\u00e0, un nouveau d\u00e9tenu fait une apparition remarqu\u00e9e, car il n&rsquo;a pas de cellule : il est condamn\u00e9 \u00e0 rester debout, les yeux band\u00e9s, pendant trois jours. Trois jours durant lesquels interrogateurs et bourreaux se relaient pour le faire craquer, sans succ\u00e8s. Je comprends qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 en possession de CD contenant des informations consid\u00e9r\u00e9es comme subversives par le r\u00e9gime. Il est originaire du nord du pays et est sans doute venu \u00e0 Damas dans le but de remettre ces informations \u00e0 l&rsquo;un de ces r\u00e9seaux de cyberactivistes qui servent d&rsquo;interface entre les insurg\u00e9s des villes de province et les organisations de d\u00e9fense des droits de l&rsquo;homme, ainsi que les m\u00e9dias \u00e9trangers.<\/p>\n<p>Inquiet de la longueur de ma d\u00e9tention, je d\u00e9cide d&rsquo;entamer une gr\u00e8ve de la faim. L&rsquo;exp\u00e9rience est p\u00e9nible, comme un ramadan sans coucher de soleil et sans rupture du je\u00fbne. D&rsquo;autant que la nourriture n&rsquo;est pas mauvaise. Mais, \u00e0 ma grande surprise, alors que nos ge\u00f4liers se sont montr\u00e9s soucieux de notre sant\u00e9 &#8211; un docteur passait matin et soir avec une valise de m\u00e9dicaments pour soigner les d\u00e9tenus malades -, et qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 recourir \u00e0 la torture pour casser des gr\u00e8ves de la faim, le gardien ne semble pas pr\u00e9occup\u00e9 par mon initiative. Peut-\u00eatre savait-il d\u00e9j\u00e0 que ses sup\u00e9rieurs avaient d\u00e9cid\u00e9 de me rel\u00e2cher le lendemain.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait le mardi 3 mai, Journ\u00e9e internationale de la libert\u00e9 de la presse. Dixi\u00e8me anniversaire de ma carri\u00e8re de journaliste.<\/p>\n<p><strong>Khaled Sid Mohand<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/imprimer\/article\/2011\/05\/28\/1528800.html\">Le Monde<br \/>\n<\/a><\/p>\n<p>Article paru dans l&rsquo;\u00e9dition du 29.05.11<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un ami m&rsquo;avait pourtant pr\u00e9venu : \u00ab\u00a0Tu as suffisamment de contacts \u00e0 Damas pour \u00e9crire tes articles, tu dois verrouiller ton r\u00e9seau.\u00a0\u00bb Mais verrouiller son r\u00e9seau, c&rsquo;est se condamner \u00e0 tourner en rond avec les m\u00eames t\u00e9moins et les m\u00eames acteurs de cette r\u00e9volte commenc\u00e9e trois semaines auparavant. 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