{"id":129289,"date":"2011-02-27T11:18:57","date_gmt":"2011-02-27T10:18:57","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/egypte-les-religieux-face-a-linsurrection\/"},"modified":"2024-01-23T11:58:19","modified_gmt":"2024-01-23T10:58:19","slug":"egypte-les-religieux-face-a-linsurrection","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/egypte-les-religieux-face-a-linsurrection\/","title":{"rendered":"Egypte: les religieux face \u00e0 l&rsquo;insurrection"},"content":{"rendered":"<p>La \u00abcol\u00e8re arabe\u00bb, en Egypte, n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 islamiste &#8211; pas plus qu&rsquo;en Tunisie quelques semaines plus t\u00f4t. L&rsquo;islamisme en \u00e9tait une composante, gu\u00e8re plus. Dans l&rsquo;ensemble, le r\u00f4le des diff\u00e9rentes forces religieuses a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s conservateur politiquement. Rares sont ceux qui ont soutenu le mouvement de protestation, certains ont \u00e9t\u00e9 contraints de se solidariser en partie avec lui, nombreux sont enfin ceux qui s&rsquo;y sont franchement oppos\u00e9s, autant parmi les coptes que les musulmans. <\/p>\n<p>La nature exacte des acteurs du d\u00e9clenchement de la r\u00e9volte, le 25 janvier, date du premier appel \u00e0 descendre dans la rue \u00e0 l&rsquo;occasion de la journ\u00e9e de la police, n&rsquo;est pas encore tout \u00e0 fait connue. Deux choses en revanche sont av\u00e9r\u00e9es: tout d&rsquo;abord, les premi\u00e8res manifestations sur la place Tahrir ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es par les jeunes des diff\u00e9rents mouvements de protestation qui ont structur\u00e9 le politique ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es; il s&rsquo;agissait de mouvements sans orientation id\u00e9ologique claire, m\u00e9langeant aspirations d\u00e9mocratiques, r\u00e9f\u00e9rences nationalistes et tendances de gauche. Ensuite, les Fr\u00e8res musulmans, comme les autres forces politiques institu\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 absents du soul\u00e8vement \u00e0 ces d\u00e9buts. Les acteurs religieux ont d\u00fb alors, comme tous les acteurs politiques d&rsquo;ailleurs, prendre acte du soul\u00e8vement en cours. Les positions \u00e9taient vari\u00e9es, mais aucun acteur religieux ne s&rsquo;est \u00e9rig\u00e9 en d\u00e9positaire de la \u00abr\u00e9volution\u00bb, et la plupart s&rsquo;en m\u00e9fient. Un sc\u00e9nario \u00e0 l&rsquo;iranienne est ainsi peu probable: entre les leaders religieux et la rue, l&rsquo;heure n&rsquo;est pas \u00e0 la communion.<\/p>\n<p><strong>Le foss\u00e9 croissant entre la dynamique de la rue et celles des acteurs religieux officiels<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>En effet, si l&rsquo;on regarde en panorama les positionnements des acteurs religieux, l&rsquo;humeur n&rsquo;est nullement au grand soir.<\/p>\n<p>Le mouvement salafiste condamne; les Fr\u00e8res musulmans au d\u00e9but se mettent en retrait, avant de se faire aspirer par la dynamique de la contestation, puis tentent de la recadrer avec un processus de n\u00e9gociation que les manifestants, plus maximalistes, y compris chez les Fr\u00e8res, ne souhaitent pas. A noter que ce n&rsquo;est pas forc\u00e9ment le cas de tous les Egyptiens, beaucoup se seraient content\u00e9s d&rsquo;une solution m\u00e9diane: Moubarak g\u00e8re la transition, et on reporte la demande de d\u00e9mocratie aux prochaines \u00e9lections. La voix de la rue n&rsquo;est en effet pas forc\u00e9ment la conscience du peuple! Plus que cela: les diff\u00e9rentes formations islamistes en ont sans doute \u00e9t\u00e9 les plus \u00e9loign\u00e9es. Ainsi, les composantes diverses du mouvement salafiste ont tr\u00e8s clairement condamn\u00e9 les manifestations d\u00e8s le moment o\u00f9 les premiers appels ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s.<\/p>\n<p>Les institutions religieuses officielles, tant musulmanes (al-Azhar et Dar al-Fatwa) que chr\u00e9tiennes (l&rsquo;Eglise copte), prises dans des rapports d&rsquo;all\u00e9geance avec le r\u00e9gime, ont encore plus rat\u00e9 le coche de la dynamique r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Le grand shaykh d&rsquo;al-Azhar, Ahmed al-Tayyeb, a tout d&rsquo;abord soutenu le r\u00e9gime avant de revenir difficilement sur ses positions avec des propos moins align\u00e9s, mais tr\u00e8s en retard sur les revendications du soul\u00e8vement: au sommet de la dynamique de contestation, d\u00e9but f\u00e9vrier, le shaykh d&rsquo;al Azhar appelle au calme, condamne la mort d&rsquo;Egyptiens sans pouvoir affirmer clairement que ces morts sont tomb\u00e9s dans un rapport de confrontation entre un r\u00e9gime qui prit l&rsquo;initiative de la violence via ses relais habituels: la police civile, le parti-Etat et les voyous des bas quartiers. Le pape Shenouda, de son c\u00f4t\u00e9, appela tout au cours du soul\u00e8vement la population chr\u00e9tienne \u00e0 ne pas se joindre aux protestations.<\/p>\n<p>La d\u00e9pendance politique du leadership des institutions cl\u00e9ricales, tant chr\u00e9tienne (l&rsquo;Eglise copte) que musulmane (al-Azhar), est d&rsquo;ailleurs tr\u00e8s mal re\u00e7ue et risque de remettre en cause durablement les liens avec leurs bases. En atteste la col\u00e8re des jeunes coptes \u00e0 la place de Tahrir vis-\u00e0-vis des positions du patriarche Chenouda, la d\u00e9mission du vice-porte-parole d&rsquo;Al-Azhar Mohamed Rifa\u00ef al-Tahtawi (qui descendit ensuite dans la rue avec les manifestants) ou encore la participation des imams et pr\u00e9dicateurs d&rsquo;al-Azhar venus se joindre en habits officiels au mouvement de protestation. La masse des orants qui quitta les mosqu\u00e9es officielles pour rejoindre les manifestations, le vendredi, a mis en \u00e9vidence la crise de communication entre l&rsquo;institution religieuse et la population: ses fatwas d&rsquo;appel au calme rest\u00e8rent lettre morte. De leur c\u00f4t\u00e9 \u00e9galement, nombre de coptes rejoignent les protestations. Leur pri\u00e8re dans la rue aux c\u00f4t\u00e9s des musulmans prend alors la figure d&rsquo;un double refus: non seulement du r\u00e9gime, mais aussi du soutien politique sans faille de l&rsquo;Eglise \u00e0 un r\u00e9gime dont beaucoup de Coptes consid\u00e8rent qu&rsquo;il n&rsquo;a rien fait pour eux quand ils ne disent pas qu&rsquo;il a cautionn\u00e9 l&rsquo;islamisation et la confessionnalisation des identit\u00e9s dans le pays.<\/p>\n<p>Curieusement, c&rsquo;est celui que l&rsquo;on imaginait le moins enclin \u00e0 se m\u00ealer de politique, \u00e0 savoir le jeune pr\u00e9dicateur branch\u00e9 Amr Khaled, conscience religieuse des classes moyennes, qui a le plus clairement soutenu le mouvement de protestation. Non seulement il a d&#8217;embl\u00e9e appuy\u00e9 le soul\u00e8vement avec des demandes clairement politiques (notamment la r\u00e9vision de la constitution), mais il a aussi appel\u00e9 les militants de son r\u00e9seau d&rsquo;initiatives de d\u00e9veloppement \u00e0 soutenir la militance en cours et s&rsquo;est engag\u00e9 \u00e0 envoyer \u00ab50 000 jeunes dans la rue pour prot\u00e9ger les institutions publiques\u00bb. Cela constituait une position non de d\u00e9fiance, mais bien de soutien: Amr Khaled s&rsquo;est rendu \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 la place Tahrir et a appel\u00e9 le r\u00e9gime \u00e0 \u00ab\u00e9couter les demandes de la jeunesse\u00bb. Si la dynamique de politisation de ce pr\u00e9dicateur s&rsquo;inscrit dans un processus de longue dur\u00e9e, la contestation en Egypte l&rsquo;a clairement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et clarifi\u00e9e. <\/p>\n<p><strong>Le salafisme et le pouvoir: r\u00e9conciliation sur le dos de la r\u00e9volution<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La n\u00e9buleuse salafiste s&rsquo;est tout autant trouv\u00e9e en rupture profonde avec la dynamique de la rue. D\u00e8s le d\u00e9but et jusqu&rsquo;\u00e0 maintenant, sa position a \u00e9t\u00e9 sans \u00e9quivoque: il faut boycotter le mouvement de protestation, car la protestation \u00e9quivaut au chaos. Il convient de pr\u00e9f\u00e9rer l&rsquo;iniquit\u00e9 du pouvoir au vide que sa contestation risque d&rsquo;engendrer (les salafistes se fondent pour cela sur une fatwa du penseur islamique m\u00e9di\u00e9val Ibn Taimiyya, affirmant que 70 ann\u00e9es de pouvoir inique valent mieux qu&rsquo;un jour sans pouvoir).<\/p>\n<p>Les shaykhs salafistes influents en Egypte, notamment les shaykhs qui ont \u00e9tabli de fortes positions d&rsquo;influence via les t\u00e9l\u00e9visions satellitaires pieuses (comme les cha\u00eenes al-N\u00e2s, al-Rahma, etc.), ont l\u00e9g\u00e8rement fl\u00e9chi dans leur refus global. Avec l&rsquo;extension du mouvement, ils ne s&rsquo;opposent plus \u00e0 celui-ci, mais tentent de le contenir, se contentant de rappeler l&rsquo;importance de la protection des biens publics et soulignent la n\u00e9cessit\u00e9 de s&rsquo;opposer aux voyous et aux bandes.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9ologie de la soumission politique, tr\u00e8s pr\u00e9sente via l&rsquo;influence des shaykhs saoudiens Rabia al-Madkhali ou Mohamed Am\u00e2n al-J\u00e2m\u00ee, recevait \u00e9videmment la b\u00e9n\u00e9diction du pouvoir, m\u00eame si sa radicalit\u00e9 (notamment dans son rejet de la population copte) avait pour prix un durcissement important des positions sur le front confessionnel. Ainsi, alors que, en 2010, en raison notamment de la d\u00e9gradation sur le front confessionnel (voir l&rsquo;excellent rapport de l&rsquo;Egyptian Initiative for Personal Rights sur le sujet), le r\u00e9gime de Moubarak d\u00e9cide de supprimer les cha\u00eenes religieuses domin\u00e9es par les shaykhs de la mouvance salafiste, pr\u00e9cis\u00e9ment au nom de la paix sociale. Ces m\u00eames clercs salafistes retrouvent maintenant droit de cit\u00e9, non pas en restaurant les cha\u00eenes satellite interdites, mais en acc\u00e9dant aux cha\u00eenes \u00e9gyptiennes officielles, o\u00f9 l&rsquo;on voit d\u00e9sormais des shaykhs tels que Mohamed Hassan, Mahmoud al-Masri et Moustapha al-Adawi prendre la parole pour ressasser \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 leurs condamnations des protestations et leurs rappels des bienfaits d&rsquo;une situation de paix sociale, certains allant jusqu&rsquo;\u00e0 qualifier la dynamique de r\u00e9volte de \u00abcomplot sioniste\u00bb.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 la phras\u00e9ologie, leur position est align\u00e9e sur l&rsquo;orientation prise du wahabisme officiel des clercs du royaume saoudien. Le mufti du royaume avait, dans la m\u00eame veine, d\u00e9clar\u00e9 que tous les mouvements de protestation dans le monde arabe \u00e9taient des machinations occidentales contre la communaut\u00e9 musulmane.<\/p>\n<p>Des shaykhs de ce courant sont rest\u00e9s sur une ligne constante: l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, le shaykh Mahmoud Amer, avait d\u00e9clar\u00e9 illicites d&rsquo;un point de vue religieux les candidatures contre Moubarak aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles de 2005, soutenant que Moubarak \u00e9tait le d\u00e9positaire religieux de l&rsquo;autorit\u00e9 l\u00e9gitime des affaires de la communaut\u00e9; le m\u00eame personnage avait rendu licite le sang de Mohamed al-Barada\u00ef (ce qui \u00e9quivaut \u00e0 un appel indirect au meurtre) lorsqu&rsquo;il annon\u00e7a vouloir se pr\u00e9senter aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles, estimant qu&rsquo;il \u00e9tait en train \u00ab d&rsquo;inciter \u00e0 l&rsquo;insurrection civile contre le r\u00e9gime de Moubarak \u00bb (Al-Ahram Hebdo, n\u00b0850, semaine du 2 au 28 d\u00e9cembre 2010).<\/p>\n<p>Si ces postures de shaykhs ralli\u00e9 au courant madkhaliste repr\u00e9sentant l&rsquo;aile la plus loyaliste du wahabisme saoudien \u00e9taient pr\u00e9visibles, la position des shaykhs salafistes de l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;Alexandrie \u00e9tait attendue avec plus de curiosit\u00e9: l&rsquo;\u00e9cole salafiste d&rsquo;Alexandrie a en effet d\u00e9velopp\u00e9 une ligne beaucoup plus autonome par rapport au r\u00e9gime que celle des pr\u00e9dicateurs ralli\u00e9s id\u00e9ologiquement \u00e0 la ligne des clercs officiels du royaume saoudien. L&rsquo;\u00e9cole salafiste d&rsquo;Alexandrie se trouve maintenant dans une position de critique du r\u00e9gime: elle a subi les pressions des services de s\u00e9curit\u00e9 et des vagues d&rsquo;arrestation, culminant sans surprise apr\u00e8s l&rsquo;attentat d&rsquo;Alexandrie du 31 d\u00e9cembre 2010, avec l&#8217;emprisonnement de centaines d&rsquo;entre eux et la mort sous la torture de l&rsquo;un des leurs, Sayed Bilal.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cela, les dirigeants de l&rsquo;\u00e9cole salafiste d&rsquo;Alexandrie, ainsi que leurs partisans dans plus de 10 gouvernorats d&rsquo;Egypte, ont refus\u00e9 de cautionner et plus encore de participer \u00e0 l&rsquo;insurrection en cours. Plus que cela: ils sont all\u00e9s dans le sens de la campagne d&rsquo;intimidation des populations en insistant sur le risque de chaos. On parlait aussi, dans les mosqu\u00e9es de l&rsquo;\u00e9cole salafiste d&rsquo;Alexandrie, de la menace que repr\u00e9sentait le mouvement de protestation pour \u00abl&rsquo;identit\u00e9 islamique\u00bb. Sur le site \u00abLa voix des pieux anc\u00eatres\u00bb, son shaykh le plus en vue, Yasser Burh\u00e2m\u00ee, \u00e9mit une fatwa affirmant le caract\u00e8re illicite des manifestations. Paroxysme de cette d\u00e9mission politique du salafisme, certaines mosqu\u00e9es salafistes &#8211; sont simplement rest\u00e9es ferm\u00e9es pendant le second vendredi de manifestations, baptis\u00e9 \u00abjour du d\u00e9part\u00bb &#8211; yum al-rah\u00eel.<\/p>\n<p>Sans \u00eatre aussi clair que l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;Alexandrie ou les diff\u00e9rents shaykhs salafistes \u00e9gyptiens rattach\u00e9 \u00e0 la tendance loyaliste des clercs du royaume saoudien, le courant des anciens jihadistes, qui se sont illustr\u00e9s ces derni\u00e8res ann\u00e9es par une s\u00e9rie de r\u00e9visions id\u00e9ologiques allant dans le sens d&rsquo;une th\u00e9ologie du refus du recours \u00e0 la force, est largement demeur\u00e9 sur la r\u00e9serve. A l&rsquo;exception d&rsquo;un communiqu\u00e9 de deux de ses mentors, Tariq et Abbud al-Zumur, soutenant la mobilisation, la plupart des anciens jihadistes penchaient plut\u00f4t pour l&rsquo;apaisement et pour l&rsquo;arr\u00eat de la dynamique de contestation politique en cours, trouvant que, finalement, on pouvait se satisfaire de la proposition de Moubarak de ne pas se repr\u00e9senter aux prochaines \u00e9lections pr\u00e9sidentielles pr\u00e9vues \u00e0 l&rsquo;automne. Ils cherchent par ailleurs \u00e0 se positionner dans le cadre d&rsquo;un dialogue national, une attitude interpr\u00e9t\u00e9e par certains experts comme une strat\u00e9gie de dilution de la demande de changement par multiplication d&rsquo;exigences et d&rsquo;agendas potentiellement contradictoires.<\/p>\n<p>Seule note discordante dans ce concert loyaliste salafiste: la position du courant du \u00absalafisme r\u00e9formiste\u00bb, courant d&rsquo;\u00e9manation saoudienne fond\u00e9 sur le projet de fusion du conservatisme wahhabite et du militantisme Fr\u00e8res musulmans. Ce courant, bien que tr\u00e8s minoritaire en Egypte, existe \u00e0 travers quelques personnalit\u00e9s comme Gamal Sultan, et le projet d&rsquo;un parti politique, le \u00abparti de la r\u00e9forme\u00bb: il a d\u00e8s le d\u00e9but soutenu sans ambigu\u00eft\u00e9s le mouvement de revendication d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p><strong>Le r\u00f4le des Fr\u00e8res musulmans<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Quant aux Fr\u00e8res musulmans, ils \u00e9voluent sous la pression de la rue (et non l&rsquo;inverse).<\/p>\n<p>Dans un premier temps, lors la premi\u00e8re manifestation du 25 janvier \u00e0 l&rsquo;occasion de la journ\u00e9e de la police, ils ont particip\u00e9 de mani\u00e8re symbolique seulement, en n&rsquo;envoyant que des groupes restreints, puis\u00e9s dans les organisations de jeunesse des Fr\u00e8res. Puis, lorsqu&rsquo;a \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9 le \u00abjour de la col\u00e8re\u00bb, le 28 janvier, les Fr\u00e8res ont concentr\u00e9 leurs efforts sur Le Caire et mobilis\u00e9 environ 100 000 personnes, selon l&rsquo;un de leurs cadres.<\/p>\n<p>Puis, avec l&rsquo;encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements (poursuite de la contestation, r\u00e9pression massive et mortsd\u00e9mission de la police et strat\u00e9gie du chaos de la part du r\u00e9gime), les positions se sont radicalis\u00e9es: le pr\u00e9sident Moubarak met les troubles sur le dos des Fr\u00e8res, qui l&rsquo;accusent en retour, par la voix de leur guide supr\u00eame, Mohamed Badi&rsquo;a, de \u00abterrorisme d&rsquo;Etat\u00bb; selon un de ses cadres, les Fr\u00e8res compteraient pr\u00e8s de 40 morts dans leurs rangs. Un sentiment de non-retour se dessine alors chez les Fr\u00e8res, conscients qu&rsquo;ils seraient la victime principale de la restauration de l&rsquo;ordre si le mouvement de contestation n&rsquo;aboutissait pas: \u00abLa seule carte qui nous reste est la mobilisation sur la place Tahrir. C&rsquo;est devenu notre assurance-vie contre le retour de balancier qui nous attend si le r\u00e9gime se remet sur pied\u00bb, affirma un des responsables des jeunes Fr\u00e8res sur la place.<\/p>\n<p>Ainsi, alors que les Fr\u00e8res sur la place Tahrir, profond\u00e9ment mobilis\u00e9s, fortement influenc\u00e9s par les autres mouvements ayant lanc\u00e9 le mouvement de protestation, continuent de r\u00e9clamer le d\u00e9part du pr\u00e9sident comme pr\u00e9alable \u00e0 toute n\u00e9gociation, la direction est entr\u00e9e le 5 f\u00e9vrier en pourparlers avec le vice-pr\u00e9sident Omar Soleiman, ancien chef des renseignements \u00e9gyptiens, ce qui exasp\u00e8re les jeunes Fr\u00e8res dans la rue. Selon un proche, la direction des Fr\u00e8res estimaient ne pas pouvoir refuser une telle occasion d&rsquo;obtenir d\u00e9j\u00e0 une certaine forme de reconnaissance &#8211; voire, en aval, acc\u00e9der \u00e0 une pr\u00e9sence l\u00e9gitime. <\/p>\n<p><strong>L&rsquo;esprit de la r\u00e9volution: une nouvelle culture politique en formation<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 d&rsquo;autres mouvements islamistes qui ont clairement clarifi\u00e9 le dilemme structurel de l&rsquo;islamisme (mouvement de pr\u00e9dication ou de participation politique), les Fr\u00e8res musulmans se fondent sur le concept de shumuliyya, de globalisme: cela fait des Fr\u00e8res non seulement une organisation politique, mais aussi religieuse, sociale, \u00e9conomique, etc. Et cette confusion entre le politique et le religieux se trouve en porte \u00e0 faux par rapport \u00e0 une insurrection dont l&rsquo;esprit est avant tout politique.<\/p>\n<p>Ainsi, \u00e0 Alexandrie, dans une des manifestations de masse, alors que les rues d\u00e9bordaient et que les observateurs avan\u00e7aient des chiffres d&rsquo;un million et demi de personnes dans la rue, un de leurs pr\u00e9dicateurs se lan\u00e7a dans un pr\u00eache tout ce qu&rsquo;il y a de plus contestataire, appelant \u00e0 la r\u00e9volution, conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;esprit ambiant puis, terminant avec quelques implorations pour son succ\u00e8s. Puis, oubliant la geste r\u00e9volutionnaire qui lui avait donn\u00e9 un tel public ce jour-l\u00e0, il appela, comme il se doit, la population \u00e0 rentrer sagement chez elle&#8230;<\/p>\n<p>Ailleurs dans la manifestation, alors qu&rsquo;arriva l&rsquo;heure de la pri\u00e8re et que personne n&rsquo;avait fait ses ablutions ni n&rsquo;\u00e9tait dans l&rsquo;\u00e9tat de le faire, et que de plus la foule \u00e9tait mixte et qu&rsquo;il \u00e9tait impossible de mettre ses chaussures hors de l&rsquo;espace de pri\u00e8re, la population pieuse, sans trop s&rsquo;en faire, se pr\u00e9para \u00e0 prier, suscitant l&rsquo;ire de quelques jeunes visiblement islamistes condamnant la pri\u00e8re en \u00e9tat d&rsquo;impuret\u00e9 et de mixit\u00e9. Les islamistes se firent alors vertement insulter par la foule. Un jeune lan\u00e7a \u00e0 l&rsquo;un d&rsquo;eux: \u00abCette r\u00e9volution n&rsquo;est pas la tienne\u00bb.<\/p>\n<p>Les deux anecdotes sont parlantes: la r\u00e9volution a bien une logique politique et porte une culture \u00e9galement politique. Elle n&rsquo;est pas religieuse (cela ne signifie pas, bien entendu, que l&rsquo;\u00e9quation politique post-autoritaire, si elle se r\u00e9alise, ne fasse pas la part belle aux religieux). Cette culture politique n&rsquo;est pas celle des Fr\u00e8res, qui tendent \u00e0 confondre normativit\u00e9 religieuse et demande politique et \u00e0 sacrifier les demandes de la population &#8211; et des forces politiques qui les repr\u00e9sentent &#8211; pour des int\u00e9r\u00eats plus \u00e9troits.<\/p>\n<p>Les Fr\u00e8res musulmans n&rsquo;ont pas men\u00e9 la r\u00e9volution, ils ne semblent d\u00e9finitivement pas plus les d\u00e9positaires de son \u00abesprit\u00bb. Le concept est certes flottant, mais, entre Tunis et Le Caire, on voit bien un esprit r\u00e9volutionnaire se former, que tout oppose \u00e0 la culture politique des Fr\u00e8res: il est non programmatique; il ne d\u00e9fend pas une id\u00e9ologie contre une autre, mais demande un cadre transparent pour la comp\u00e9tition politique; il est anti-autoritaire; il est d\u00e9mocratique et non religieux; il fonctionne dans une logique l\u00e2che de r\u00e9seaux, d&rsquo;esprit Facebook, de transparence (aux antipodes de l&rsquo;organisation pyramidale, du culte de la soumission et du secret); il contourne l&rsquo;ensemble des acteurs de la classe politique, Fr\u00e8res musulmans compris, mais recrute \u00e0 la base jeune de ces partis et les pousse en g\u00e9n\u00e9ral hors de leurs formations (le passage par Facebook a ainsi engendr\u00e9 un mouvement &#8211; modeste mais r\u00e9el &#8211; d&rsquo;autocritique et de d\u00e9mobilisation de jeunes qui rejoignaient alors les mobilisations en r\u00e9seau existantes). R\u00e9v\u00e9lateur parmi d&rsquo;autres, l&rsquo;enthousiasme de cette jeune militante travaillant pour un site islamiste, sur la place Tahrir, capable de se r\u00e9jouir que les derni\u00e8res manifestations aient \u00e9t\u00e9 men\u00e9es par les chr\u00e9tiens la\u00efcs en d\u00e9saccord avec l&rsquo;Eglise.<\/p>\n<p>Cette dynamique affecte profond\u00e9ment les Fr\u00e8res. Entre une partie des jeunes Fr\u00e8res mobilis\u00e9s dans la rue et l&rsquo;\u00e9lite entrant en dialogue, le d\u00e9saccord est profond. \u00abLa rupture est totale entre les Fr\u00e8res dans la rue et la direction politique. Depuis l&rsquo;ouverture du dialogue et en cons\u00e9quence de la dynamique de mobilisation, ils remettent en cause les fondements m\u00eame des Fr\u00e8res, \u00e0 savoir une approche de transformation par le bas, \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9ducation des militants. Ce qu&rsquo;ils veulent, c&rsquo;est une transformation par le haut, tout en restant sur une ligne d&rsquo;opposition pacifique\u00bb, t\u00e9moigne un cadre des Fr\u00e8res proche de Abou al-Foutouh, le chef de file de l&rsquo;aile r\u00e9formiste des Fr\u00e8res, la plus proche d&rsquo;un mod\u00e8le AKP, mais aussi la moins prompte \u00e0 une politique d&rsquo;accommodements avec le r\u00e9gime: \u00abAbou al-Foutouh a su capter cet \u00e9tat d&rsquo;esprit. Pour lui, il faut casser avec ce qu&rsquo;il appelle &lsquo;le syndrome de l&rsquo;oppression&rsquo; et la passivit\u00e9 politique qu&rsquo;il engendre\u00bb.<\/p>\n<p>Les jeunes Fr\u00e8res, surtout sur la place Tahrir, tendent alors \u00e0 se rallier au nouvel esprit militant qui se d\u00e9gage des nouvelles initiatives en r\u00e9seau qui ont \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur de ce soul\u00e8vement que les Fr\u00e8res ont p\u00e9niblement rattrap\u00e9: le groupe de Khaled Sa\u00efd, le groupe du 6 Avril, le groupe de soutien \u00e0 la candidature de Barada\u00ef, les jeunes mobilis\u00e9s autour du pr\u00e9dicateur Amr Khaled, le \u00abgroupe de contr\u00f4le\u00bb (un groupe de monitoring \u00e9lectoral cr\u00e9\u00e9 par des jeunes Fr\u00e8res \u00e0 l&rsquo;occasion des l\u00e9gislatives de 2010 qui s&rsquo;est maintenu ensuite et a fonctionn\u00e9 comme groupe de monitoring de la gestion polici\u00e8re du soul\u00e8vement en cours), autant de groupes qui doivent bien peu \u00e0 la mobilisation des partis, et encore moins \u00e0 leur esprit.<\/p>\n<p>Par l\u00e0, les dynamiques de contestation traduisent bien non seulement l&rsquo;essoufflement des mod\u00e8les autoritaires des r\u00e9gimes en place, mais \u00e9galement l&rsquo;\u00e9puisement des formes traditionnelles de leur contestation; ce qui se joue en Egypte n&rsquo;est pas seulement la contestation d&rsquo;un r\u00e9gime, mais bien la remise en cause d&rsquo;une culture politique.<\/p>\n<p>URL: http:\/\/religion.info\/french\/articles\/article_517.shtml<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La \u00abcol\u00e8re arabe\u00bb, en Egypte, n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 islamiste &#8211; pas plus qu&rsquo;en Tunisie quelques semaines plus t\u00f4t. L&rsquo;islamisme en \u00e9tait une composante, gu\u00e8re plus. Dans l&rsquo;ensemble, le r\u00f4le des diff\u00e9rentes forces religieuses a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s conservateur politiquement. Rares sont ceux qui ont soutenu le mouvement de protestation, certains ont \u00e9t\u00e9 contraints de se solidariser<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-129289","post","type-post","status-publish","format-standard"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129289","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=129289"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129289\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=129289"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=129289"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=129289"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}