{"id":129126,"date":"2011-02-13T15:38:27","date_gmt":"2011-02-13T14:38:27","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/revolution-post-islamiste-olivier-roy\/"},"modified":"2024-01-23T11:51:58","modified_gmt":"2024-01-23T10:51:58","slug":"revolution-post-islamiste-olivier-roy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/revolution-post-islamiste-olivier-roy\/","title":{"rendered":"R\u00e9volution post-islamiste (Olivier Roy)"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;opinion europ\u00e9enne interpr\u00e8te les soul\u00e8vements populaires en Afrique du Nord et en Egypte \u00e0 travers une grille vieille de plus de trente ans : la r\u00e9volution islamique d&rsquo;Iran. Elle s&rsquo;attend donc \u00e0 voir les mouvements islamistes, en l&rsquo;occurrence les Fr\u00e8res musulmans et leurs \u00e9quivalents locaux, \u00eatre soit \u00e0 la t\u00eate du mouvement, soit en embuscade, pr\u00eat \u00e0 prendre le pouvoir. Mais la discr\u00e9tion et le pragmatisme des Fr\u00e8res musulmans \u00e9tonnent et inqui\u00e8tent : o\u00f9 sont pass\u00e9s les islamistes ?<\/p>\n<p>Mais si l&rsquo;on regarde ceux qui ont lanc\u00e9 le mouvement, il est \u00e9vident qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration post-islamiste. Les grands mouvements r\u00e9volutionnaires des ann\u00e9es 1970 et 1980, pour eux c&rsquo;est de l&rsquo;histoire ancienne, celles de leurs parents. Cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration ne s&rsquo;int\u00e9resse pas \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets (\u00ab\u00a0d\u00e9gage\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0erhal\u00a0\u00bb) ; il ne font pas appel \u00e0 l&rsquo;islam comme leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs le faisaient en Alg\u00e9rie \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980. Ils expriment avant tout un rejet des dictatures corrompues et une demande de d\u00e9mocratie. Cela ne veut \u00e9videmment pas dire que les manifestants sont la\u00efcs, mais simplement qu&rsquo;ils ne voient pas dans l&rsquo;islam une id\u00e9ologie politique \u00e0 m\u00eame de cr\u00e9er un ordre meilleur : ils sont bien dans un espace politique s\u00e9culier. Et il en va de m\u00eame pour les autres id\u00e9ologies : ils sont nationalistes (voir les drapeaux agit\u00e9s) mais ne pr\u00f4nent pas le nationalisme. Plus originale est la mise en sourdine des th\u00e9ories du complot : les Etats-Unis et Isra\u00ebl (ou la France en Tunisie, qui a pourtant soutenu Ben Ali jusqu&rsquo;au bout) ne sont pas d\u00e9sign\u00e9s comme la cause des malheur du monde arabe. M\u00eame le pan-arabisme a disparu comme slogan, alors m\u00eame que l&rsquo;effet de mim\u00e9tisme qui jette les Egyptiens et les Y\u00e9m\u00e9nites dans la rue \u00e0 la suite des \u00e9v\u00e9nements de Tunis montre qu&rsquo;il y a bien une r\u00e9alit\u00e9 politique du monde arabe.<\/p>\n<p>Cette g\u00e9n\u00e9ration est pluraliste, sans doute parce qu&rsquo;elle est aussi plus individualiste. Les \u00e9tudes sociologiques montrent que cette g\u00e9n\u00e9ration est plus \u00e9duqu\u00e9e que la pr\u00e9c\u00e9dente, vit plus dans le cadre de familles nucl\u00e9aires, a moins d&rsquo;enfants, mais en m\u00eame temps, elle est au ch\u00f4mage ou bien vit dans le d\u00e9classement social. Elle est plus inform\u00e9e, et a souvent acc\u00e8s aux moyens de communications modernes qui permettent de se connecter en r\u00e9seau d&rsquo;individu \u00e0 individu sans passer par la m\u00e9diation de partis politiques (de toute fa\u00e7on interdits). Les jeunes savent que les r\u00e9gimes islamistes sont devenus des dictatures : ils ne sont fascin\u00e9s ni par l&rsquo;Iran ni par l&rsquo;Arabie saoudite. Ceux qui manifestent en Egypte sont pr\u00e9cis\u00e9ment ceux qui manifestaient en Iran contre Ahmedinejad (pour des raisons de propagande le r\u00e9gime de T\u00e9h\u00e9ran fait semblant de soutenir le mouvement en Egypte, mais c&rsquo;est un r\u00e8glement de comptes avec Moubarak). Ils sont peut-\u00eatre croyants, mais s\u00e9parent cela de leur revendications politiques : en ce sens le mouvement est \u00ab\u00a0s\u00e9culier\u00a0\u00bb, car il s\u00e9pare religion et politique. La pratique religieuse s&rsquo;est individualis\u00e9e.<\/p>\n<p>On manifeste avant tout pour la dignit\u00e9, pour le \u00ab\u00a0respect\u00a0\u00bb : ce slogan est parti de l&rsquo;Alg\u00e9rie \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990. Les valeurs dont on se r\u00e9clame sont universelles. Mais la d\u00e9mocratie qu&rsquo;on demande aujourd&rsquo;hui n&rsquo;est plus un produit d&rsquo;importation : c&rsquo;est toute la diff\u00e9rence avec la promotion de la d\u00e9mocratie faite par l&rsquo;administration Bush en 2003, qui n&rsquo;\u00e9tait pas recevable car elle n&rsquo;avait aucune l\u00e9gitimit\u00e9 politique et \u00e9tait associ\u00e9e \u00e0 une intervention militaire. Paradoxalement l&rsquo;affaiblissement des Etats-unis au Moyen-Orient, et le pragmatisme de l&rsquo;administration Obama, aujourd&rsquo;hui permettent \u00e0 une demande autochtone de d\u00e9mocratie de s&rsquo;exprimer en toute l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<p>Ceci dit une r\u00e9volte ne fait pas une r\u00e9volution. Le mouvement n&rsquo;a pas de leaders, pas de partis politiques et pas d&rsquo;encadrement, ce qui est coh\u00e9rent avec sa nature mais pose le probl\u00e8me de l&rsquo;institutionnalisation de la d\u00e9mocratie. Il est peu probable que la disparition d&rsquo;une dictature entra\u00eene automatiquement la mise en place d&rsquo;une d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, comme Washington l&rsquo;esp\u00e9rait pour l&rsquo;Irak. Il y a dans chaque pays arabe, comme ailleurs, un paysage politique d&rsquo;autant plus complexe qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 occult\u00e9 par la dictature. Or en fait, \u00e0 part les Islamistes et, tr\u00e8s souvent, les syndicats (m\u00eame affaiblis), il n&rsquo;y a pas grand chose.<\/p>\n<p><strong>LES ISLAMISTES N&rsquo;ONT PAS DISPARU MAIS ONT CHANG\u00c9<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Nous appelons islamistes ceux qui voient dans l&rsquo;islam une id\u00e9ologie politique \u00e0 m\u00eame de r\u00e9soudre tous les probl\u00e8mes de la soci\u00e9t\u00e9. Les plus radicaux ont quitt\u00e9 la sc\u00e8ne pour le jihad international et ne sont plus l\u00e0 : ils sont dans le d\u00e9sert avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), au Pakistan ou dans la banlieue de Londres. Ils n&rsquo;ont pas de base sociale ou politique. Le jihad global est compl\u00e8tement d\u00e9connect\u00e9 des mouvements sociaux et des luttes nationales. Bien s\u00fbr la propagande d&rsquo;Al-Qaida essaie de pr\u00e9senter le mouvement comme l&rsquo;avant-garde de toute la communaut\u00e9 musulmane contre l&rsquo;oppression occidentale, mais cela ne marche pas. Al-Qaida recrute de jeunes jihadistes d\u00e9-territorialis\u00e9s, sans base sociale, qui ont tous coup\u00e9 avec leur voisinage et leur famille. Al-Qaida reste enferm\u00e9 dans sa logique de \u00ab\u00a0propagande par le fait\u00a0\u00bb et ne s&rsquo;est jamais pr\u00e9occup\u00e9 de construire une structure politique au sein des soci\u00e9t\u00e9s musulmanes. Comme de plus l&rsquo;action d&rsquo;Al-Qaida se d\u00e9roule surtout en Occident ou vise des cibles d\u00e9finies comme occidentales, son impact dans les soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9elles est nul.<\/p>\n<p>Une autre illusion d&rsquo;optique est de lier la r\u00e9islamisation massive qu&rsquo;ont sembl\u00e9 conna\u00eetre les soci\u00e9t\u00e9s du monde arabe au cours des trente derni\u00e8res ann\u00e9es avec une radicalisation politique. Si les soci\u00e9t\u00e9s arabes sont plus visiblement islamiques qu&rsquo;il y a trente ou quarante ans, comment expliquer l&rsquo;absence de slogans islamiques dans les manifestations actuelles ? C&rsquo;est le paradoxe de l&rsquo;islamisation : elle a largement d\u00e9politis\u00e9 l&rsquo;islam. La r\u00e9islamisation sociale et culturelle (le port du voile, le nombre de mosqu\u00e9es, la multiplication des pr\u00eacheurs, des cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision religieuses) s&rsquo;est faite en dehors des militants islamistes, elle a aussi ouvert un \u00ab\u00a0march\u00e9 religieux\u00a0\u00bb dont plus personne n&rsquo;a le monopole ; elle est aussi en phase avec la nouvelle qu\u00eate du religieux chez les jeunes, qui est individualiste mais aussi changeante. Bref les islamistes ont perdu le monopole de la parole religieuse dans l&rsquo;espace public, qu&rsquo;ils avaient dans les ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<p>D&rsquo;une part les dictatures ont souvent (mais pas en Tunisie) favoris\u00e9 un islam conservateur, visible mais peu politique, obs\u00e9d\u00e9 par le contr\u00f4le des moeurs. Le port du voile s&rsquo;est banalis\u00e9. Ce conservatisme de l&rsquo;Etat s&rsquo;est trouv\u00e9 en phase avec la mouvance dite \u00ab\u00a0salafiste\u00a0\u00bb qui met l&rsquo;accent sur la r\u00e9islamisation des individus et non sur les mouvements sociaux. Bref, aussi paradoxal que cela puisse para\u00eetre, la r\u00e9islamisation a entra\u00een\u00e9 une banalisation et une d\u00e9politisation du marqueur religieux : quand tout est religieux, plus rien n&rsquo;est religieux. Ce qui, vu de l&rsquo;Occident, a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme une grande vague verte de r\u00e9islamisation ne correspond finalement qu&rsquo;\u00e0 une banalisation : tout devient islamique, du fast-food \u00e0 la mode f\u00e9minine. Mais les formes de pi\u00e9t\u00e9 se sont aussi individualis\u00e9es : on se construit sa foi, on cherche le pr\u00eacheur qui parle de la r\u00e9alisation de soi, comme l&rsquo;Egyptien Amr Khaled, et on ne s&rsquo;int\u00e9resse plus \u00e0 l&rsquo;utopie de l&rsquo;Etat islamique. Les \u00ab\u00a0salafis\u00a0\u00bb se concentrent sur la d\u00e9fense des signes et valeurs religieuses mais n&rsquo;ont pas de programme politique : ils sont absents de la contestation o\u00f9 l&rsquo;on ne voit pas de femmes en burqa (alors qu&rsquo;il y a beaucoup de femmes parmi les manifestants, m\u00eame en Egypte). Et puis d&rsquo;autres courants religieux qu&rsquo;on croyait en retrait, comme le soufisme, fleurissent \u00e0 nouveau. Cette diversification du religieux sort aussi du cadre de l&rsquo;islam, comme on le voit en Alg\u00e9rie ou en Iran, avec une vague de conversions au christianisme.<\/p>\n<p>Une autre erreur est de concevoir les dictatures comme d\u00e9fendant le s\u00e9cularisme contre le fanatisme religieux. Les r\u00e9gimes autoritaires n&rsquo;ont pas s\u00e9cularis\u00e9 les soci\u00e9t\u00e9s, au contraire, sauf en Tunisie, ils se sont accommod\u00e9s d&rsquo;une r\u00e9islamisation de type n\u00e9o fondamentaliste, o\u00f9 l&rsquo;on parle de mettre en \u0153uvre la charia sans se poser la question de la nature de l&rsquo;Etat. Partout les oulamas et les institutions religieuses officielles ont \u00e9t\u00e9 domestiqu\u00e9s par l&rsquo;Etat, tout en se repliant sur un conservatisme th\u00e9ologique frileux. Si bien que les clercs traditionnels, form\u00e9s \u00e0 Al-Azhar, ne sont plus dans le coup, ni sur la question politique, ni m\u00eame sur les grands enjeux de la soci\u00e9t\u00e9. Ils n&rsquo;ont rien \u00e0 offrir aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations qui cherchent de nouveaux mod\u00e8les pour vivre leur foi dans un monde plus ouvert. Mais du coup les conservateurs religieux ne sont plus du c\u00f4t\u00e9 de la contestation populaire.<\/p>\n<p><strong>UNE CL\u00c9 DU CHANGEMENT<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Cette \u00e9volution touche aussi les mouvements politiques islamistes, qui s&rsquo;incarnent dans la mouvance des Fr\u00e8res musulmans et de leurs \u00e9pigones, comme le parti Nahda en Tunisie. Les Fr\u00e8res musulmans ont bien chang\u00e9. Le premier point c&rsquo;est bien s\u00fbr l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;\u00e9chec, aussi bien dans l&rsquo;apparent succ\u00e8s (la r\u00e9volution islamique d&rsquo;Iran), que dans la d\u00e9faite (la r\u00e9pression partout men\u00e9e contre eux). La nouvelle g\u00e9n\u00e9ration militante en a tir\u00e9 les le\u00e7ons, ainsi que des anciens comme Rachid Ghannouchi en Tunisie. Ils ont compris que vouloir prendre le pouvoir \u00e0 la suite d&rsquo;une r\u00e9volution conduisait soit \u00e0 la guerre civile, soit \u00e0 la dictature ; dans leur lutte contre la r\u00e9pression ils se sont rapproch\u00e9s des autres forces politiques. Bons connaisseurs de leur propre soci\u00e9t\u00e9, ils savent aussi le peu de poids de l&rsquo;id\u00e9ologie. Ils ont aussi tir\u00e9 les le\u00e7ons du mod\u00e8le turc : Erdogan et le parti AK ont pu concilier d\u00e9mocratie, victoire \u00e9lectorale, d\u00e9veloppement \u00e9conomique, ind\u00e9pendance nationale et promotion de valeurs sinon islamiques, du moins \u00ab\u00a0d&rsquo;authenticit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais surtout les Fr\u00e8res musulmans ne sont plus porteurs d&rsquo;un autre mod\u00e8le \u00e9conomique ou social. Ils sont devenus conservateurs quant aux m\u0153urs, et lib\u00e9raux quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie. Et c&rsquo;est sans doute l&rsquo;\u00e9volution la plus notable : dans les ann\u00e9es 1980, les islamistes (mais surtout les chi&rsquo;ites) pr\u00e9tendaient d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats des classes opprim\u00e9es et pr\u00f4naient une \u00e9tatisation de l&rsquo;\u00e9conomie, et une redistribution de la richesse. Aujourd&rsquo;hui les Fr\u00e8res musulmans \u00e9gyptiens ont approuv\u00e9 la contre-r\u00e9forme agraire men\u00e9e par Moubarak, laquelle consiste \u00e0 redonner aux propri\u00e9taires terriens le droit d&rsquo;augmenter les baux et de renvoyer leurs fermiers. Si bien que les islamistes ne sont plus pr\u00e9sents dans les mouvements sociaux qui agitent le delta du Nil, o\u00f9 l&rsquo;on observe d\u00e9sormais un retour de la \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb, c&rsquo;est dire de militants syndicalistes.<\/p>\n<p>Mais l&#8217;embourgeoisement des islamistes est aussi un atout pour la d\u00e9mocratie : faute de jouer sur la carte de la r\u00e9volution islamique, il les pousse \u00e0 la conciliation, au compromis et \u00e0 l&rsquo;alliance avec d&rsquo;autres forces politiques. La question aujourd&rsquo;hui n&rsquo;est plus de savoir si les dictatures sont le meilleur rempart contre l&rsquo;islamisme ou non. Les islamistes sont devenus des acteurs du jeu d\u00e9mocratique. Ils vont bien s\u00fbr peser dans le sens d&rsquo;un plus grand contr\u00f4le des m\u0153urs, mais faute de s&rsquo;appuyer sur un appareil de r\u00e9pression comme en Iran, ou sur une police religieuse comme en Arabie saoudite, ils vont devoir composer avec une demande de libert\u00e9 qui ne s&rsquo;arr\u00eate pas seulement au droit d&rsquo;\u00e9lire un parlement. Bref ou bien les islamistes vont s&rsquo;identifier au courant salafiste et conservateur traditionnels, perdant ainsi leur pr\u00e9tention de penser l&rsquo;islam dans la modernit\u00e9, ou bien ils vont devoir faire un effort de repenser leur conception des rapports entre la religion et la politique.<\/p>\n<p>Les Fr\u00e8res musulmans seront d&rsquo;autant plus une cl\u00e9 du changement que la g\u00e9n\u00e9ration en r\u00e9volte ne cherche gu\u00e8re \u00e0 se structurer politiquement. On reste dans la r\u00e9volte de protestation, pas dans l&rsquo;annonce d&rsquo;un nouveau type de r\u00e9gime. D&rsquo;autre part, les soci\u00e9t\u00e9s arabes restent plut\u00f4t conservatrices ; les classes moyennes qui se sont d\u00e9velopp\u00e9es \u00e0 la suite des lib\u00e9ralisations \u00e9conomiques veulent de la stabilit\u00e9 politique : elles protestent avant tout contre la nature pr\u00e9datrice des dictatures, qui confine \u00e0 la kleptomanie dans le r\u00e9gime tunisien. La comparaison entre la Tunisie et l&rsquo;Egypte est \u00e9clairante. En Tunisie le clan Ben Ali avait affaibli tous ses alli\u00e9s potentiels, par refus de partager non seulement le pouvoir mais surtout la richesse : la classe des hommes d&rsquo;affaires a \u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement escroqu\u00e9e en permanente par la famille, et l&rsquo;arm\u00e9e a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9e non seulement hors-jeu sur le plan politique, mais surtout en dehors de la distribution des richesses : l&rsquo;arm\u00e9e tunisienne \u00e9tait pauvre ; elle a m\u00eame un int\u00e9r\u00eat corporatiste \u00e0 avoir un r\u00e9gime d\u00e9mocratique qui lui assurera sans doute un budget plus \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p>Par contre en Egypte le r\u00e9gime avait une base sociale plus large, l&rsquo;arm\u00e9e est associ\u00e9e non seulement au pouvoir mais aussi \u00e0 la gestion de l&rsquo;\u00e9conomie et \u00e0 ses b\u00e9n\u00e9fices. La demande d\u00e9mocratique butera donc partout dans le monde arabe sur l&rsquo;enracinement social des r\u00e9seaux de client\u00e9lisme de chaque r\u00e9gime. Il y a ici une dimension anthropologique int\u00e9ressante : la demande de d\u00e9mocratie est-elle capable de d\u00e9passer les r\u00e9seaux complexes d&rsquo;all\u00e9geances et d&rsquo;appartenances \u00e0 des corps sociaux interm\u00e9diaires (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;arm\u00e9e, de tribus, de client\u00e8les politiques, etc.). Quelle est la capacit\u00e9 des r\u00e9gimes \u00e0 jouer sur les all\u00e9geances traditionnelles (les B\u00e9douins en Jordanie, les tribus au Y\u00e9men) ? Comment ces groupes sociaux peuvent-ils ou non se brancher sur cette demande de d\u00e9mocratie et en devenir des acteurs ? Comment la r\u00e9f\u00e9rence religieuse va se diversifier et s&rsquo;adapter \u00e0 des nouvelles situations ? Le processus va \u00eatre long et chaotique, mais une chose est certaine : nous ne sommes plus dans l&rsquo;exceptionnalisme arabo-musulman. Les \u00e9v\u00e9nements actuels refl\u00e8tent un changement en profondeur des soci\u00e9t\u00e9s du monde arabe. Ces changements sont en cours depuis longtemps, mais ils \u00e9taient occult\u00e9s par les clich\u00e9s tenaces que l&rsquo;Occident accrochaient sur le Moyen-Orient.<\/p>\n<p>Il y a vingt ans, je publiais L&rsquo;Echec de l&rsquo;islam politique. Qu&rsquo;il ait \u00e9t\u00e9 lu ou non n&rsquo;a pas d&rsquo;importance, mais ce qui se passe aujourd&rsquo;hui montre que les acteurs locaux ont tir\u00e9 eux-m\u00eames les le\u00e7ons de leur propre histoire. Nous n&rsquo;en avons pas fini avec l&rsquo;islam, certes, et la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale n&rsquo;est pas la \u00ab\u00a0fin de l&rsquo;histoire\u00a0\u00bb, mais il faut d\u00e9sormais penser l&rsquo;islam dans le cadre de son autonomisation par rapport \u00e0 une culture dite \u00ab\u00a0arabo-musulmane\u00a0\u00bb qui pas plus aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;hier n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e sur elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><em>Olivier Roy, professeur et directeur du programme m\u00e9diterran\u00e9en de l&rsquo;Institut universitaire europ\u00e9en de Florence (Italie)<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2011\/02\/12\/revolution-post-islamiste_1478858_3232.html\">Le Monde<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;opinion europ\u00e9enne interpr\u00e8te les soul\u00e8vements populaires en Afrique du Nord et en Egypte \u00e0 travers une grille vieille de plus de trente ans : la r\u00e9volution islamique d&rsquo;Iran. 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