{"id":126592,"date":"2009-12-25T22:30:43","date_gmt":"2009-12-25T21:30:43","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/de-la-petite-prison-a-la-grande-prison-situation-des-anciens-prisonniers-politiques-en-syrie\/"},"modified":"2024-01-23T01:46:09","modified_gmt":"2024-01-23T00:46:09","slug":"de-la-petite-prison-a-la-grande-prison-situation-des-anciens-prisonniers-politiques-en-syrie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/de-la-petite-prison-a-la-grande-prison-situation-des-anciens-prisonniers-politiques-en-syrie\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0De la petite prison \u00e0 la grande prison\u00a0\u00bb: Situation des anciens prisonniers politiques en Syrie"},"content":{"rendered":"<p>Il y a quelques semaines, le ministre syrien de l&rsquo;Information, le Dr Mohsen BILAL a interdit, par un simple ordre oral &#8211; une proc\u00e9dure inconnue de la \u00ab\u00a0Loi sur les Publications\u00a0\u00bb adopt\u00e9e au d\u00e9but de la pr\u00e9sidence de Bachar AL ASSAD -, l&rsquo;entr\u00e9e et la distribution en Syrie de la revue litt\u00e9raire libanaise \u00ab\u00a0Al Ad\u00e2b\u00a0\u00bb. Ce num\u00e9ro contenait un dossier consacr\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature syrienne contemporaine et, en particulier, un article sign\u00e9 du professeur Hassan ABBAS, professeur de critique litt\u00e9raire \u00e0 l&rsquo;Institut Sup\u00e9rieur de Th\u00e9\u00e2tre et de litt\u00e9rature arabe \u00e0 l&rsquo;Institut Fran\u00e7ais d&rsquo;Etudes Arabes de Damas. Intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Des r\u00e9cits contre l&rsquo;oubli : lecture de certaines productions romanesques contemporaines en Syrie\u00a0\u00bb, le texte du professeur ABBAS s&rsquo;int\u00e9ressait aux \u0153uvres dans lesquelles une quinzaine d&rsquo;anciens d\u00e9tenus politiques, hommes et femmes, militants de gauche ou membres de l&rsquo;Association des Fr\u00e8res Musulmans, avaient tent\u00e9 de traduire en mots pour la surmonter d\u00e9finitivement leur exp\u00e9rience des prisons syriennes. <\/p>\n<p>Ce faisant, le professeur ABBAS avait commis deux fautes ou, comme on dit en Syrie, \u00ab\u00a0franchi deux lignes rouges\u00a0\u00bb: <\/p>\n<p>&#8211; il avait parl\u00e9 dans son texte de \u00ab\u00a0violence r\u00e9ciproque\u00a0\u00bb entre l&rsquo;Etat et la soci\u00e9t\u00e9 civile, alors que, dans le discours officiel, ce sont les \u00ab\u00a0forces de l&rsquo;obscurantisme\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire les Fr\u00e8res Musulmans, et les \u00ab\u00a0r\u00e9actionnaires\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire tous les autres opposants, qui d\u00e9tiennent seuls la responsabilit\u00e9 de ce qu&rsquo;on appelle pudiquement en Syrie \u00ab\u00a0les \u00e9v\u00e9nements des ann\u00e9es 1978 \u00e0 1982\u00a0\u00bb; <\/p>\n<p>&#8211; surtout, il avait attir\u00e9 l&rsquo;attention sur un type de litt\u00e9rature que le r\u00e9gime syrien prohibe dans la mesure o\u00f9 s&rsquo;y trouvent d\u00e9crites les pratiques auxquelles il a eu recours &#8211; et auxquelles il continue d&rsquo;avoir recours, mais sur un mode mineur &#8211; pour briser d\u00e9finitivement ceux qui, refusant d&rsquo;\u00eatre des partisans ou des vassaux, ne peuvent \u00eatre que des \u00ab\u00a0ennemis\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p>Cette interdiction d\u00e9montre que les prisonniers politiques en Syrie n&rsquo;en ont pas fini avec le pouvoir lorsqu&rsquo;ils sont rel\u00e2ch\u00e9s, au terme de leur peine ou quand le bon vouloir des autorit\u00e9s en d\u00e9cide ainsi, puisqu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas le droit de parler de ce qu&rsquo;ils ont v\u00e9cu, m\u00eame pour se d\u00e9barrasser des images et exp\u00e9riences traumatisantes de la prison que le r\u00e9gime pr\u00e9f\u00e8re voir \u00ab\u00a0oubli\u00e9es\u00a0\u00bb au fond de leurs m\u00e9moires.<\/p>\n<p><em>Il ne sera question ici que des d\u00e9tenus politiques.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Le traitement qui leur est en effet r\u00e9serv\u00e9, en Syrie, durant leur enfermement comme apr\u00e8s leur lib\u00e9ration, est tout \u00e0 fait sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>On n&rsquo;ira pas jusqu&rsquo;\u00e0 dire que les prisonniers de droit commun sont \u00ab\u00a0bien trait\u00e9s\u00a0\u00bb dans les prisons syriennes. L&rsquo;usage des coups est une pratique ordinaire, de l&rsquo;arrestation \u00e0 la fin des proc\u00e8s. Mais les criminels, les voleurs, les auteurs d&rsquo;agressions sexuelles et autres ont \u00e0 faire, entre les murs de leur prison, aux m\u00eames r\u00e8gles qui r\u00e9gissent  grosso modo la vie en Syrie. La loi du plus fort s&rsquo;y exerce, comme le pouvoir de l&rsquo;argent. Une bonne origine sociale permet d&rsquo;y survivre dans des conditions presque convenables. La corruption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e permet d&rsquo;obtenir, jusque dans les prisons, une quantit\u00e9 de choses et de passe-droits. Surtout, une fois leur peine achev\u00e9e, ces condamn\u00e9s peuvent reprendre une vie normale ou\u2026 retourner \u00e0 leurs anciennes activit\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour les d\u00e9tenus politiques, la situation est radicalement diff\u00e9rente. S&rsquo;ils sont syst\u00e9matiquement maltrait\u00e9s, mal nourris, frapp\u00e9s, tortur\u00e9s, insult\u00e9s et humili\u00e9s, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour que, au cas o\u00f9 ils retrouveraient &#8211; ou lorsqu&rsquo;ils retrouveront &#8211; le monde ext\u00e9rieur, ils restent d\u00e9finitivement marqu\u00e9s par ce qu&rsquo;ils ont v\u00e9cu, et pour que, bris\u00e9s physiquement, psychologiquement et moralement, ils ne soient plus en \u00e9tat de reprendre leurs anciennes activit\u00e9s politiques.<\/p>\n<p><em>Ces d\u00e9tenus politiques en Syrie, qui sont-ils ?<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit grosso modo de tous ceux qui ont refus\u00e9, \u00e0 titre individuel ou collectif, de reconna\u00eetre l&rsquo;autorit\u00e9 de fait du Parti Baath, arriv\u00e9 au pouvoir suite \u00e0 une s\u00e9rie de coups d&rsquo;Etat (en 1963, en 1966 et en 1970\u2026 pour ne rien dire du \u00ab\u00a0coup d&rsquo;Etat constitutionnel\u00a0\u00bb qui a permis \u00e0 Bachar AL ASSAD de succ\u00e9der \u00e0 son p\u00e8re, en juin 2000), et maintenu au pouvoir par le biais d&rsquo;\u00e9lections \u00e9troitement contr\u00f4l\u00e9es. Refusant de se placer sous le joug du Parti Baath et de se comporter \u00e0 son \u00e9gard comme des vassaux, ces hommes et ces femmes ont \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s par lui, non pas comme  des concurrents ou des adversaires politiques, mais comme des ennemis du parti\u2026 et donc comme des \u00ab\u00a0tra\u00eetres \u00e0 la Patrie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On ne peut refaire ici en d\u00e9tail l&rsquo;histoire des diff\u00e9rentes r\u00e9pressions qui ont accompagn\u00e9 l&rsquo;installation au pouvoir de ce parti. <\/p>\n<p>Pour dire les choses bri\u00e8vement, cette histoire est faite de luttes internes pour le leadership. C&rsquo;est ce qui explique la pr\u00e9sence, parmi les anciens d\u00e9tenus politiques, de membres de l&rsquo;aile pro-irakienne du Parti Baath, des fid\u00e8les de Salah JEDID et des partisans du Baath D\u00e9mocratique. <\/p>\n<p>Cette histoire est faite aussi de concurrence id\u00e9ologique. C&rsquo;est ce qui explique la pr\u00e9sence, parmi les anciens prisonniers politiques, de membres de la plupart des partis de gauche, du Parti Communiste, de la Ligue d&rsquo;Action Communiste, de l&rsquo;Organisation Communiste Arabe, auxquels il faut ajouter les partisans syriens des diverses composantes du champ politique palestinien non r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par le r\u00e9gime syrien.<\/p>\n<p>Cette histoire est faite enfin de comp\u00e9tition \u00e0 mort, au sens premier du terme, avec l&rsquo;ensemble des forces sociales et religieuses susceptibles de contester au Baath, parti auto-proclam\u00e9 \u00ab\u00a0parti dirigeant de l&rsquo;Etat et de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb par la Constitution de 1973, une domination et un contr\u00f4le de la soci\u00e9t\u00e9 syrienne que le r\u00e9gime voulait absolus. C&rsquo;est ce qui explique la pr\u00e9sence, parmi les anciens d\u00e9tenus d&rsquo;opinions, d&rsquo;une part d&rsquo;un grand nombre de syndicalistes non baathistes, et d&rsquo;autre part d&rsquo;un nombre bien plus consid\u00e9rable de membres de l&rsquo;Association des Fr\u00e8res Musulmans.<\/p>\n<p><em>S&rsquo;agissant des Fr\u00e8res Musulmans, il faut d&#8217;embl\u00e9e pr\u00e9ciser quelque chose.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Il est vrai que, au tournant des ann\u00e9es 1970 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, quelques centaines de membres et de dissidents de l&rsquo;Association ont combattu le pouvoir syrien les armes \u00e0 la main, certains de leur plein gr\u00e9 pour tenter de renverser un r\u00e9gime consid\u00e9r\u00e9 par eux comme impie, les autres pour d\u00e9fendre simplement leur vie, leurs proches ou leurs biens, une fois les hostilit\u00e9s engag\u00e9es entre le pouvoir et l&rsquo;Association. Pour r\u00e9pondre \u00e0 ce d\u00e9fi, le r\u00e9gime syrien a  pris \u00e0 leur encontre une d\u00e9cision radicale : il a purement et simplement condamn\u00e9 \u00e0 mort, par la \u00ab\u00a0Loi 49\u00a0\u00bb de 1980, la simple appartenance aux Fr\u00e8res Musulmans. Des milliers de membres de l&rsquo;Association, qui n&rsquo;avaient jamais touch\u00e9 un fusil et qui condamnaient souvent le recours \u00e0 la violence, ont alors \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, tortur\u00e9s, enferm\u00e9s et oubli\u00e9s dans le bagne militaire de Palmyre. <\/p>\n<p>Le r\u00e9cit intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La Coquille\u00a0\u00bb, r\u00e9cemment publi\u00e9 par les Editions \u00ab\u00a0Actes Sud\u00a0\u00bb, d\u00e9crit, d&rsquo;une mani\u00e8re romanc\u00e9e sur la forme mais d&rsquo;une fa\u00e7on tout \u00e0 fait exacte sur le fond, la situation de ces hommes, dont une partie n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e, et dont d&rsquo;autres ont \u00e9t\u00e9 maintenus en d\u00e9tention apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 reconnus innocents par une justice militaire pourtant enti\u00e8rement soumise aux ordres du pouvoir. Il existait en effet, \u00e0 Palmyre, \u00e0 cot\u00e9 des unit\u00e9s r\u00e9serv\u00e9es aux d\u00e9tenus mineurs, au moins un \u00ab\u00a0b\u00e2timent des innocents\u00a0\u00bb&#8230; Moustapha KHALIFEH, l&rsquo;auteur de \u00ab\u00a0La Coquille\u00a0\u00bb, raconte comment, abandonn\u00e9s de tous, ces hommes ont \u00e9t\u00e9 soumis durant 10, 15 ou 20 ans, selon les cas, aux pulsions les plus sadiques de leurs ge\u00f4liers. Prot\u00e9g\u00e9s par une directive qui les exon\u00e9rait de toute poursuite devant la Justice &#8211; on signalera d&rsquo;ailleurs en passant que, loin d&rsquo;\u00eatre annul\u00e9e, cette directive a au contraire \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e, \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 2008, par le pr\u00e9sident Bachar AL ASSAD\u2026 -, ceux-ci \u00e9taient implicitement encourag\u00e9s \u00e0 se livrer aux pires exactions sur ceux qui \u00e9taient livr\u00e9s sans d\u00e9fense \u00e0 leur bon vouloir. On estime ainsi \u00e0 plus de 15 000 le nombre de Fr\u00e8res Musulmans qui, ayant \u00e9t\u00e9 un jour emmen\u00e9s par les \u00ab\u00a0moukhabarat\u00a0\u00bb, les agents des services syriens de renseignements, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, ont \u00ab\u00a0disparu\u00a0\u00bb en prison sans laisser de traces, et sans que leur proches aient \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui des circonstances de leur tr\u00e8s probable d\u00e9c\u00e8s. Ceux qui ont r\u00e9sist\u00e9 aux mauvais traitements ont \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s \u00e0 la prison de Sadnaya, lors de la fermeture du bagne de Palmyre. Certains ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre rel\u00e2ch\u00e9s au milieu des ann\u00e9es 1990. <\/p>\n<p>C&rsquo;est du sort de ces derniers et de celui des autres d\u00e9tenus politiques lib\u00e9r\u00e9s qu&rsquo;il va maintenant \u00eatre question. On passera en revue, dans un ordre forc\u00e9ment arbitraire et sujet \u00e0 de multiples d\u00e9bats, les probl\u00e8mes physiques, psychologiques, familiaux, mat\u00e9riels et politiques auxquels les uns et les autres doivent faire face lorsqu&rsquo;ils se retrouvent, au sortir de leur petite prison, dans un pays transform\u00e9 par l&rsquo;omnipr\u00e9sence et l&rsquo;omnipotence des moukhabarat en une immense prison.<\/p>\n<p><strong>Recouvrer la sant\u00e9<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>On ne sort pas d&rsquo;un s\u00e9jour de 10 ou de 15 ans dans une prison, quelle qu&rsquo;elle soit, et en particulier s&rsquo;agissant des prisons syriennes, sans de s\u00e9rieuses s\u00e9quelles physiques. Elles sont li\u00e9es :<\/p>\n<p>&#8211;\t\u00e0 la nourriture ingurgit\u00e9e pendant la d\u00e9tention,<\/p>\n<p>\u2022\tinsuffisante et ex\u00e9crable \u00e0 Palmyre, pour d\u00e9truire volontairement \u00e0 petit feu les d\u00e9tenus,<\/p>\n<p>\u2022\tal\u00e9atoire ailleurs, parce que d\u00e9pendante <\/p>\n<p>\uf076\tde la possibilit\u00e9 pour les familles habitant parfois \u00e0 l&rsquo;autre bout du pays d&rsquo;apporter r\u00e9guli\u00e8rement ce dont leurs proches ont besoin, l&rsquo;ordinaire des prisons \u00e9tant notoirement immangeable,<\/p>\n<p>\uf076\tdes ressources dont certains peuvent disposer pour acheter \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la prison ce dont ils ont besoin,<\/p>\n<p>\uf076\tdes conditions de conservation des denr\u00e9es alimentaires dans les cellules,<br \/>\n\uf076\tdu bon ou du mauvais vouloir des gardiens qui pr\u00e9l\u00e8vent r\u00e9guli\u00e8rement leur d\u00eeme au passage\u2026<\/p>\n<p>&#8211;\t\u00e0 la promiscuit\u00e9 dans les cellules, <\/p>\n<p>\u2022\to\u00f9 les d\u00e9tenus sont entass\u00e9s au sens premier du terme,<\/p>\n<p>\u2022\to\u00f9 les prisonniers sont souvent oblig\u00e9s de dormir \u00e0 tour de r\u00f4le, surtout durant la d\u00e9tention pr\u00e9ventive,<\/p>\n<p>&#8211;\tau tabagisme de la part de certains prisonniers,<\/p>\n<p>&#8211;\t\u00e0 l&rsquo;insalubrit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des lieux, puisque <\/p>\n<p>\u2022\tun simple trou, dans un angle de la cellule individuelle ou collective, fait office de wc,<\/p>\n<p>\u2022\tles d\u00e9tenus n&rsquo;ont souvent pas d&rsquo;habits de rechange et sont contraints de conserver les m\u00eames v\u00eatements durant des mois, <\/p>\n<p>\u2022\tles cellules sont surchauff\u00e9es pendant l&rsquo;\u00e9t\u00e9 et glaciales pendant l&rsquo;hiver\u2026 surtout lorsque le directeur de la prison d\u00e9tourne et revend, \u00e0 son profit, le quota de fuel de chauffage attribu\u00e9 \u00e0 son \u00e9tablissement,<\/p>\n<p>&#8211;\t\u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s limit\u00e9 aux installations sanitaires, douches et lavabos, o\u00f9 les prisonniers n&rsquo;ont ni le temps, ni le courage de subir une eau glaciale,<\/p>\n<p>&#8211;\t\u00e0 l&rsquo;absence de m\u00e9decins, \u00e0 la p\u00e9nurie de m\u00e9dicaments, au manque de cellules d&rsquo;isolement pour les malades contagieux\u2026<\/p>\n<p>&#8211;\t\u00e0 la pratique ordinaire de la torture, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e pendant des semaines, des mois ou des ann\u00e9es, <\/p>\n<p>&#8211;\tau refus des responsables de procurer les soins n\u00e9cessaires aux prisonniers ayant eu une main cass\u00e9e, un bras br\u00fbl\u00e9, une \u00e9paule d\u00e9bo\u00eet\u00e9e, la nuque bris\u00e9e, un tympan perfor\u00e9 pendant leur interrogatoire, <\/p>\n<p>&#8211;\tau manque d&rsquo;activit\u00e9 physique\u2026<\/p>\n<p>Lorsque les d\u00e9tenus qui ont \u00e9t\u00e9 ainsi trait\u00e9s durant des ann\u00e9es sortent de prison, certains d\u00e9g\u00e2ts sont irr\u00e9m\u00e9diables, faute d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 soign\u00e9s \u00e0 temps. D&rsquo;autres seraient encore rem\u00e9diables, mais ils supposeraient :<\/p>\n<p>&#8211;\tde disposer de ressources financi\u00e8res dont on verra que tout est justement mis en \u0153uvre pour les en priver,<\/p>\n<p>&#8211;\tde trouver une organisation caritative locale susceptible de fournir une prise en charge pour un traitement sur place,<\/p>\n<p>&#8211;\tde b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;une prise en charge d&rsquo;une ONG \u00e9trang\u00e8re, donc a priori suspecte pour des autorit\u00e9s syriennes extr\u00eamement tatillonnes sur ce sujet, pour un traitement \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur,<\/p>\n<p>&#8211;\tet dans ce cas d&rsquo;\u00eatre autoris\u00e9 \u00e0 quitter le pays, ce qui est rarement possible puisque la plupart des anciens prisonniers politiques ne disposent pas de passeport ou sont frapp\u00e9s d&rsquo;interdiction de quitter le territoire national.<\/p>\n<p>Les solidarit\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre au sein des familles, et parfois au sein des partis politiques, sont g\u00e9n\u00e9ralement insuffisantes, dans le contexte de difficult\u00e9s \u00e9conomiques grandissantes que conna\u00eet la population syrienne, pour envisager des traitements ou des th\u00e9rapies de longue haleine.<\/p>\n<p>Il pourrait \u00eatre fait appel \u00e0 de g\u00e9n\u00e9reux donateurs, qu&rsquo;ils appartiennent \u00e0 la bourgeoisie traditionnelle ou \u00e0 la classe des nouveaux riches. Mais il est p\u00e9rilleux pour ces gens-l\u00e0, dont le succ\u00e8s des entreprises est souvent conditionn\u00e9 par la proximit\u00e9 avec le r\u00e9gime, d&rsquo;afficher une quelconque forme de solidarit\u00e9 avec les anciens prisonniers politiques.<\/p>\n<p><em>Avant de fermer ce chapitre, il faut ajouter quelques mots sur un sujet d\u00e9licat.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Il a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9, depuis longtemps, que les cas de cancer, nombreux dans la population syrienne de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, l&rsquo;\u00e9taient particuli\u00e8rement parmi les anciens d\u00e9tenus politiques. Les statistiques fiables manquent encore. Mais certains ont malgr\u00e9 tout commenc\u00e9  \u00e0 se demander si les responsables des centres de d\u00e9tention n&rsquo;auraient pas re\u00e7u pour consigne de mettre dans la nourriture ou de faire ingurgiter sous une autre forme \u00e0 leurs prisonniers des produits canc\u00e9rig\u00e8nes.<\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, l&rsquo;ancien prisonnier politique syrien Nizar NAYYOUF, dont les d\u00e9clarations et les agissements ne plaident malheureusement pas en faveur de la cr\u00e9dibilit\u00e9, n&rsquo;a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 accuser les autorit\u00e9s de son pays de s&rsquo;\u00eatre livr\u00e9es \u00e0 des exp\u00e9riences sur des prisonniers, en particulier dans le centre de d\u00e9tention situ\u00e9 en bordure du d\u00e9sert syrien, \u00e0 Khan Abou Chamat. Selon lui, des produits chimiques et biologiques leur auraient \u00e9t\u00e9 inocul\u00e9s. Fautes de preuves concr\u00e8tes et de t\u00e9moignages concordants, on lui laissera la responsabilit\u00e9 de ses affirmations.<\/p>\n<p>Mais la r\u00e9cente ouverture des archives de la STASI, dont on sait que les services syriens de renseignements se sont jadis inspir\u00e9s des m\u00e9thodes et des pratiques, justifient de se poser \u00e0 nouveau cette question. On a en effet appris, \u00e0 cette occasion, que l&rsquo;exposition \u00e0 des produits canc\u00e9rig\u00e8nes et l&rsquo;inoculation de ces m\u00eames produits faisaient partie des techniques de ce service. Et on ne peut pas \u00eatre rassur\u00e9 par le fait que la Syrie ait accueilli sur son territoire, au lendemain de la seconde guerre mondiale, un homme aussi expert dans l&rsquo;usage de la torture que le nazi Alo\u00efs BRUNNER.<\/p>\n<p>On peut difficilement en dire plus pour le moment. Mais la question, d&rsquo;un stricte point de vue de d\u00e9fense des Droits de l&rsquo;Homme, devra sans doute \u00eatre pos\u00e9e un jour \u2026<\/p>\n<p><strong>Se reconstruire psychologiquement<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La reconstruction psychologique des prisonniers politiques lib\u00e9r\u00e9s est aussi urgente mais \u00e9galement beaucoup plus d\u00e9licate \u00e0 mener \u00e0 bien que leur r\u00e9tablissement physique.<\/p>\n<p>Comme on l&rsquo;a rapidement indiqu\u00e9 plus haut, en Syrie, la prison n&rsquo;est destin\u00e9e, pour les d\u00e9tenus politiques, ni \u00e0 leur permettre de s&rsquo;acquitter de leur dette envers la soci\u00e9t\u00e9 &#8211; quelle dette ? -, ni \u00e0 leur fournir l&rsquo;occasion de s&rsquo;amender &#8211; s&rsquo;amender de quoi ? -. L&rsquo;arrestation, en dehors de tout cadre judiciaire, et le maintien en prison, souvent sans aucun jugement, pendant des p\u00e9riodes tr\u00e8s longues et dans des conditions extr\u00eamement difficiles, ont au contraire pour objectif de briser la r\u00e9sistance des individus qui refusent de se plier \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de fait impos\u00e9 au pays par la prise du pouvoir par le Parti Baath, puis \u00e0 la confiscation de ce m\u00eame pouvoir par Hafez AL ASSAD, et aujourd&rsquo;hui par son h\u00e9ritier, Bachar AL ASSAD.<\/p>\n<p>Tout est d\u00e8s le d\u00e9part mis en \u0153uvre pour humilier l&rsquo;opposant politique. <\/p>\n<p>&#8211;\tIl est arr\u00eat\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement en pleine nuit, devant les membres de sa famille r\u00e9veill\u00e9s par le bruit et par les insultes prof\u00e9r\u00e9es par les moukhabarat, lesquels, agissant sans mandat, refusent d&rsquo;indiquer le motif de leur intervention, o\u00f9 ils emm\u00e8nent l&rsquo;opposant, la dur\u00e9e possible de la r\u00e9tention et m\u00eame le service auquel ils appartiennent. <\/p>\n<p>&#8211;\tD\u00e8s son arriv\u00e9e au si\u00e8ge du service qui l&rsquo;a arr\u00eat\u00e9, quand cela n&rsquo;a pas commenc\u00e9 \u00e0 son domicile ou durant le trajet, qu&rsquo;il effectue menott\u00e9 et les yeux band\u00e9s, l&rsquo;opposant est re\u00e7u par un \u00ab\u00a0comit\u00e9 d&rsquo;accueil\u00a0\u00bb qui lui ass\u00e8ne coups et gifles accompagn\u00e9s d&rsquo;insultes.<\/p>\n<p>&#8211;\tApr\u00e8s des d\u00e9lais variables, il est admis devant l&rsquo;officier charg\u00e9 de proc\u00e9der \u00e0 son interrogatoire, qui a le droit, comme d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9, de recourir \u00e0 tous les moyens pour lui arracher des aveux ou lui faire \u00ab\u00a0dire ce qu&rsquo;il a \u00e0 dire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas le lieu d&rsquo;entrer ici dans le d\u00e9tail et la nature des tortures auxquelles les services de renseignements syriens ont eu jadis recours, et qu&rsquo;ils continuent d&rsquo;utiliser, quoique dans une moindre mesure, jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. <\/p>\n<p>Il faut avoir conscience que cette \u00e9volution r\u00e9cente, que l&rsquo;on pourrait estim\u00e9e positive, n&rsquo;est pas due \u00e0 des directives d&rsquo;assouplissement venues d&rsquo;en haut, du chef de l&rsquo;Etat ou des chefs des diff\u00e9rents services, dont certains se sont nagu\u00e8re signal\u00e9s par leur tr\u00e8s grande sauvagerie et par la pratique personnelle de la torture. Si des conditions de s\u00e9curit\u00e9 minimum leurs \u00e9taient garanties, leurs victimes pourraient en t\u00e9moigner.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution est imputable uniquement \u00e0 la quasi-disparition, en Syrie, de ceux auxquels \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9es les formes de tortures les plus radicales, les plus humiliantes, les plus d\u00e9gradantes, les plus abominables, en un mot les plus inhumaines. Ceux qui veulent se faire une id\u00e9e de la sauvagerie alors d\u00e9ploy\u00e9e, avec les encouragements officiels, pourront se reporter encore une fois \u00e0 \u00ab\u00a0La Coquille\u00a0\u00bb. On doit toutefois indiquer ici que, s&rsquo;il n&rsquo;y a plus de Fr\u00e8res Musulmans en Syrie, ou si le r\u00e9gime a aujourd&rsquo;hui renonc\u00e9 \u00e0 accuser \u00e0 tort et \u00e0 travers les hommes et les femmes dont la religiosit\u00e9 est jug\u00e9e excessive d&rsquo;\u00eatre des membres secrets de l&rsquo;Association des Fr\u00e8res Musulmans, le pouvoir a trouv\u00e9 deux cat\u00e9gories de victimes de substitution, contre lesquelles il laisse les moukhabarat exercer leur sadisme : <\/p>\n<p>&#8211; d&rsquo;une part, les membres de quelques partis  kurdes, comme l&rsquo;ancien \u00ab\u00a0Parti des Travailleurs du Kurdistan\u00a0\u00bb d&rsquo;Abdallah OCALAN ou le \u00ab\u00a0Parti Yakiti Kurde\u00a0\u00bb de Syrie, jug\u00e9s particuli\u00e8rement dangereux pour l&rsquo;unit\u00e9 nationale puisqu&rsquo;ils voudraient \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9rer au profit d&rsquo;une puissance \u00e9trang\u00e8re\u00a0\u00bb &#8211; laquelle ? &#8211; une partie du territoire de la Syrie ; <\/p>\n<p>&#8211; d&rsquo;autre part, les membres de quelques groupuscules islamistes radicaux refusant de servir, ou de continuer de servir, en Irak, au Liban ou ailleurs, les int\u00e9r\u00eats et les objectifs strat\u00e9giques de la Syrie.<\/p>\n<p><em>Qu&rsquo;est-ce qui permet \u00e0 un \u00eatre humain de r\u00e9sister \u00e0 la torture ?<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Son courage personnel, son amour pour les siens, son sens de l&rsquo;honneur, la conscience de sa responsabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de ses camarades, sa foi religieuse, sa haine pour le syst\u00e8me qui tente de lui imposer sa volont\u00e9, l&rsquo;espoir que ses \u00e9preuves auront une fin\u2026? Eh bien, c&rsquo;est \u00e0 tout cela que ceux qui dirigent ou pratiquent la torture s&rsquo;attaquent \u00e0 la fois\u2026 Il s&rsquo;agit de  salir et de briser des individus, d&rsquo;en faire des choses d\u00e9pourvues de volont\u00e9 propre, de les rabaisser au niveau d&rsquo;animaux pr\u00e9occup\u00e9s par leur seul instinct de survie\u2026 Et tant pis &#8211; ou tant mieux &#8211; s&rsquo;ils d\u00e9c\u00e8dent au cours des s\u00e9ances\u2026<\/p>\n<p>La reconstruction psychologique de ceux qui r\u00e9sistent et qui sont un jour autoris\u00e9s \u00e0 sortir de cet enfer est conditionn\u00e9e par une quantit\u00e9 de facteurs :<\/p>\n<p>&#8211;\tla honte \u00e9prouv\u00e9e par ceux qui ont parl\u00e9, donn\u00e9 les noms de leurs camarades ou de membres de leur propre famille,<\/p>\n<p>&#8211;\tl&rsquo;humiliation provoqu\u00e9e par les traitements d\u00e9gradants,<\/p>\n<p>&#8211;\tl&rsquo;incompr\u00e9hension ou la r\u00e9volte de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 aussi mal trait\u00e9s alors qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient rien fait qui contrevenait \u00e0 la Loi, <\/p>\n<p>&#8211;\tl&rsquo;abattement et le renoncement \u00e0 tout, m\u00eame \u00e0 la vie, qui peut conduire au suicide\u2026<\/p>\n<p>La reconstruction des anciens prisonniers supposerait d&rsquo;abord que les victimes acceptent d&rsquo;en parler. Or, si la plupart des anciens prisonniers politiques r\u00e9pugnent \u00e0 \u00e9voquer les jours, les mois, les ann\u00e9es de souffrance support\u00e9e le long d&rsquo;une d\u00e9tention dont ils connaissent le d\u00e9compte exacte, et s&rsquo;ils pr\u00e9f\u00e8rent g\u00e9n\u00e9ralement s&rsquo;enfermer dans leur silence, ceux d&rsquo;entre eux qui voudraient parler ne le peuvent pas parce que rien n&rsquo;est pr\u00e9vu \u00e0 cet effet. <\/p>\n<p>&#8211; Les structures d&rsquo;accueil sp\u00e9cialis\u00e9es manquent. <\/p>\n<p>&#8211; Dans leur grande majorit\u00e9, ils n&rsquo;ont pas les moyens de s&rsquo;offrir les prestations d&rsquo;un psychoth\u00e9rapeute priv\u00e9. <\/p>\n<p>&#8211; Et les psychologues redoutent, de leur c\u00f4t\u00e9, en ouvrant leur porte \u00e0 ce genre de clients, de se voir consid\u00e9r\u00e9s comme des complices.<\/p>\n<p><em>Une autre th\u00e9rapie pourrait \u00eatre l&rsquo;\u00e9criture.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Mais tous les journaux sont en Syrie contr\u00f4l\u00e9s par le pouvoir, et les maisons d&rsquo;\u00e9dition, elles aussi soumises \u00e0 la censure, ne sont pas dispos\u00e9es \u00e0 prendre le risque d&rsquo;\u00e9diter les pages qu&rsquo;ils pourraient r\u00e9diger pour \u00ab\u00a0lutter contre l&rsquo;oubli\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p>On a \u00e9voqu\u00e9 plus haut, en citant l&rsquo;article publi\u00e9 sous ce titre par le Dr Hassan ABBAS, les romans \u00e9crits par une quinzaine de syriens et de syriennes de toutes tendances politiques pour d\u00e9passer, en \u00ab\u00a0vidant leur sac\u00a0\u00bb en quelque sorte, les traumatismes subis pendant leur d\u00e9tention qu&rsquo;ils ne voulaient plus continuer \u00e0 ressasser. A une ou deux exceptions pr\u00e8s, ces r\u00e9cits n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s et ne sont pas commercialis\u00e9s en Syrie\u2026<\/p>\n<p>Tout \u00e9tant enchev\u00eatr\u00e9, la reconstruction psychologique des anciens d\u00e9tenus politiques se heurte \u00e0 trois autres difficult\u00e9s auxquelles il faut consacrer quelque phrases : comment b\u00e2tir ou reb\u00e2tir une famille ? comment retrouver un travail ? comment reprendre \u00e9ventuellement un engagement politique ?<\/p>\n<p><strong>B\u00e2tir ou reb\u00e2tir une famille<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La d\u00e9tention provoque, du c\u00f4t\u00e9 du prisonnier, une coupure avec la famille et avec les proches. Cette coupure \u00e9tait radicale pour les anciens Fr\u00e8res Musulmans qui n&rsquo;ont jamais dispos\u00e9, au bagne de Palmyre, du moindre droit de visite. Elle \u00e9tait moins s\u00e9v\u00e8re pour les autres d\u00e9tenus, qui ont g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9s \u00e0 recevoir des visites, m\u00eame si celles-ci n&rsquo;\u00e9taient ni r\u00e9guli\u00e8res, ni fr\u00e9quentes. Mais l&rsquo;\u00e9preuve n&rsquo;\u00e9tait pas moindre du c\u00f4t\u00e9 des familles, o\u00f9, en l&rsquo;absence du p\u00e8re, du mari ou des fils, les femmes ont d\u00fb apprendre \u00e0 se d\u00e9brouiller seules, \u00e0 subvenir aux besoins des uns et des autres, et o\u00f9, avec les enfants qu&rsquo;elles avaient peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0, elles ont occup\u00e9 tout l&rsquo;espace de la maison dans laquelle revient maintenant ce quasi-\u00e9tranger.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est pas difficile d&rsquo;imaginer le choc qu&rsquo;a pu provoquer le retour soudain, dans les foyers des Fr\u00e8res Musulmans lib\u00e9r\u00e9s, la r\u00e9apparition d&rsquo;un mari, d&rsquo;un fianc\u00e9 ou d&rsquo;un p\u00e8re, disparu depuis 15 ou 20 ans, et dont les uns et les autres, faute de la moindre nouvelle, avaient peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 fait le deuil. Le travail de re-connaissance mutuelle, puis celui de re-construction de la cellule familiale, avec un ancien prisonnier marqu\u00e9 physiquement et psychologiquement, ne sont pas des op\u00e9rations simples. D&rsquo;autant que nul sp\u00e9cialiste, nulle structure adapt\u00e9e n&rsquo;existe en Syrie, qui permettrait aux uns et aux autres de se re-d\u00e9couvrir et d&rsquo;apprendre \u00e0 vivre de nouveau ensemble. Cette op\u00e9ration est d&rsquo;autant moins facile que, pour nombre de femmes et d&rsquo;enfants, le mari ou le p\u00e8re qui rentre soudain est consid\u00e9r\u00e9, \u00e0 cause de ses id\u00e9es ou de son engagement, comme le premier responsable de son malheur et des \u00e9preuves endur\u00e9es par l&rsquo;ensemble de sa famille.<\/p>\n<p>On peut citer ici un exemple de cette difficile compr\u00e9hension mutuelle. On sait que, avant d&rsquo;\u00eatre remis en libert\u00e9, m\u00eame lorsque leur nom figure sur une liste de prisonniers graci\u00e9s par le chef de l&rsquo;Etat, les d\u00e9tenus politiques sont transf\u00e9r\u00e9s du p\u00e9nitencier dans lequel ils se trouvent au si\u00e8ge du service de renseignements qui a jadis proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 leur arrestation et \u00e0 leur interrogatoire. Il s&rsquo;agit, pour ce dernier, de s&rsquo;assurer que celui qui va recouvrer sa libert\u00e9 est \u00ab\u00a0suffisamment amend\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; comprenez : \u00ab\u00a0suffisamment bris\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; pour ne plus constituer un danger pour le pouvoir. Au cours de l&rsquo;interrogatoire auquel il est alors soumis, il lui est syst\u00e9matiquement demand\u00e9 d&rsquo;accepter de collaborer avec ce service, auquel il devra r\u00e9guli\u00e8rement pr\u00e9senter des rapports sur les membres de son entourage ou les personnes de sa connaissance sur lesquels les moukhabarat l&rsquo;interrogeront. Ceux qui refusent sont la plupart du temps renvoy\u00e9s dans leur cellule, dans l&rsquo;attente d&rsquo;une autre \u00e9ch\u00e9ance\u2026 Or, on sait qu&rsquo;un certain nombre de ceux qui se plient \u00e0 cette condition le font sous la pression de leurs proches, lesquels, n&rsquo;en pouvant plus d&rsquo;attendre et de supporter les difficult\u00e9s induites par leur maintien en d\u00e9tention, les supplient de ne plus r\u00e9sister, autrement dit\u2026 de renier les principes qui les ont peut-\u00eatre aid\u00e9s \u00e0 tenir pendant si longtemps.<\/p>\n<p>De nombreux t\u00e9moignages rapportent que, meurtris et bless\u00e9s par ce qu&rsquo;ils ont v\u00e9cu en prison, un grand nombre d&rsquo;anciens d\u00e9tenus manifestent une attitude de r\u00e9gression affective. Eprouvant un besoin maladif d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9s, ils recherchent compr\u00e9hension et consolation aupr\u00e8s de toutes les femmes qui acceptent de les \u00e9couter et de leur donner un peu d&rsquo;affection. Cela d\u00e9bouche sur des aventures amoureuses, la plupart sans lendemain, et se conclut parfois par le divorce avec l&rsquo;\u00e9pouse qui a attendu son mari durant des ann\u00e9es, qui a parcouru des kilom\u00e8tres pour lui rendre visite, qui a consenti \u00e0 des sacrifices pour lui apporter du r\u00e9confort en terme de nourriture dans sa prison, qui a \u00e9lev\u00e9 seule les enfants du couple, etc. Bref, au lieu d&rsquo;apporter \u00e0 l&rsquo;individu lib\u00e9r\u00e9 et \u00e0 sa famille la vie \u00e0 laquelle ils aspiraient, chacun de son c\u00f4t\u00e9, la fin de la d\u00e9tention marque la fin des r\u00eaves et un dur retour \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Du coup, un certain nombre d&rsquo;anciens prisonniers en viennent \u00e0 regretter, plus ou moins explicitement, la vie finalement presque \u00ab\u00a0chaleureuse\u00a0\u00bb connue durant leur enfermement. Certes, ils ne disposaient de libert\u00e9 ni de mouvement, ni d&rsquo;initiative, ni d&rsquo;expression. Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, pour ceux qui \u00e9taient fatigu\u00e9s de lutter, apr\u00e8s avoir subi des tortures inhumaines durant des mois ou des ann\u00e9es, la cellule, bien que surpeupl\u00e9e, avait fini par constituer une sorte de cocon protecteur. Certes, leurs conditions de vie quotidienne \u00e9taient tr\u00e8s insatisfaisantes. Mais ils n&rsquo;avaient aucune responsabilit\u00e9 \u00e0 assumer, aucune d\u00e9cision \u00e0 prendre, puisque tout \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avance et ailleurs pour eux. <\/p>\n<p><strong>Retrouver un travail<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La reconstruction de l&rsquo;ancien d\u00e9tenu politique passe aussi par l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 un  travail, qui lui fournira, ainsi qu&rsquo;\u00e0 sa famille, les moyens de sa subsistance, et donc, pour autant qu&rsquo;il en ait besoin, la possibilit\u00e9 de b\u00e9n\u00e9ficier de soins physiques et psychiques. Dans un pays o\u00f9 le ch\u00f4mage est important, trouver du travail est loin d&rsquo;\u00eatre simple. Cette recherche se heurte, dans le cas des anciens prisonniers politiques, \u00e0 des difficult\u00e9s sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Pour prendre les choses par le commencement, il faut d\u00e9j\u00e0 avoir conscience que, au moment o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, beaucoup d&rsquo;anciens d\u00e9tenus n&rsquo;avaient pas termin\u00e9 leurs \u00e9tudes. Les mineurs encore scolaris\u00e9s \u00e9taient particuli\u00e8rement nombreux dans les rangs des combattants des Fr\u00e8res Musulmans. Enferm\u00e9s, comme leurs a\u00een\u00e9s au bagne de Palmyre, mais dans des unit\u00e9s sp\u00e9ciales, ils n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 beaucoup mieux trait\u00e9s. Ceux qui ne sont pas morts sous la torture ou en raison des mauvaises conditions de leur d\u00e9tention, n&rsquo;ont en tout cas pas pu profiter des opportunit\u00e9s dont ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9, ailleurs, la plupart des d\u00e9tenus politiques des mouvements et partis de gauche.<\/p>\n<p>Comme on l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9, le traitement r\u00e9serv\u00e9 aux Fr\u00e8res Musulmans \u00e9tait motiv\u00e9 par une puissante volont\u00e9 de vengeance contre ceux qui \u00e9taient sur le point de faire vaciller le r\u00e9gime. Il avait pour objectif de mettre d\u00e9finitivement \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, voire de supprimer physiquement, ceux qui \u00e9taient per\u00e7us comme des ennemis absolus du pouvoir en place. Il \u00e9tait donc hors de question de manifester \u00e0 leur \u00e9gard le moindre sentiment humain. On sait que certains gardiens et m\u00e9decins du bagne de Palmyre ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s et parfois eux-m\u00eame emprisonn\u00e9s pour avoir fait preuve d&rsquo;une piti\u00e9 suspecte \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des prisonniers\u2026 <\/p>\n<p>En revanche, les membres des partis de gauche racontent eux-m\u00eames comment, au terme de leur p\u00e9riode d&rsquo;interrogatoire, elle aussi accompagn\u00e9e de tortures, et apr\u00e8s leur condamnation, ils ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9, dans les diff\u00e9rentes prisons entre lesquelles ils ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9partis, de conditions telles qu&rsquo;elles leur ont souvent permis d&rsquo;acqu\u00e9rir, dans leurs cellules, des comp\u00e9tences dont ils ne disposaient pas en entrant. Autoris\u00e9s, par moments, en fonction de l&rsquo;humeur ou de la bonne volont\u00e9 des responsables des lieux, \u00e0 recevoir des livres, ils ont souvent appris des langues \u00e9trang\u00e8res au point d&rsquo;\u00eatre en mesure d&rsquo;occuper, \u00e0 leur lib\u00e9ration, des emplois de traducteur.<\/p>\n<p>Les plus courageux, ou les moins \u00e9prouv\u00e9s par leur longue d\u00e9tention, ont repris des \u00e9tudes, se retrouvant, \u00e0 35 ou 40 ans, assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, dans les salles de cours, avec des jeunes gens deux fois moins \u00e2g\u00e9s qu&rsquo;eux. Ceux qui avaient entam\u00e9 des cursus longs, des \u00e9tudes de m\u00e9decine ou d&rsquo;architecture par exemple, ont d\u00fb abandonner l&rsquo;id\u00e9e de les mener \u00e0 bien, pour se rabattre sur des cursus beaucoup plus courts, de nature \u00e0 leur assurer les revenus dont ils avaient d\u00e9sormais un besoin imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Les portes de la fonction publique leur \u00e9tant ferm\u00e9es, du fait de leur condamnation, ceux qui \u00e9taient fonctionnaires, enseignants, ing\u00e9nieurs, journalistes, avant leur arrestation, ont d\u00fb trouver ailleurs un emploi, la plupart du temps, \u00e9videmment, hors de leur domaine de comp\u00e9tence : vendeur dans une \u00e9choppe, chauffeur de taxi, coiffeur, man\u0153uvre ou ma\u00e7on\u2026<\/p>\n<p>Les relations familiales ou les solidarit\u00e9s partisanes ont souvent jou\u00e9 un  r\u00f4le \u00e0 ce niveau. Elles ont permis \u00e0 certains de disposer d&rsquo;un capital suffisant pour se lancer, seuls ou en groupe, dans une petite entreprise. Pour les autres, il leur a fallu convaincre des patrons, peu enclins pour la plupart \u00e0 manifester leur solidarit\u00e9 avec ce genre de \u00ab\u00a0parias\u00a0\u00bb, de les embaucher, tout en sachant que ces employ\u00e9s d&rsquo;un genre particulier devraient s&rsquo;absenter, un jour par mois, pour rendre visite au service de renseignements aupr\u00e8s duquel ils avaient \u00e9t\u00e9 contraints de s&rsquo;engager, au moment de leur lib\u00e9ration, \u00e0 aller pointer r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n<p>Reste \u00e0 dire que, \u00e9puis\u00e9s physiquement et moralement, beaucoup d&rsquo;anciens prisonniers n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 en mesure de reprendre un travail. Honteux, bris\u00e9s, abattus, d\u00e9pourvus de volont\u00e9 et d&rsquo;envie, ils ont \u00e9t\u00e9 incapables de prendre la d\u00e9cision de sortir de chez eux et de se m\u00ealer de nouveau \u00e0 la foule de ceux qui, n&rsquo;ayant jamais connu leur sort, leur paraissaient vivre dans un autre monde.<\/p>\n<p><em>Combien sont-ils ainsi ?<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Personne en Syrie ne peut le dire. Pour la simple et unique raison que, dans un pays o\u00f9 toutes les statistiques sont consid\u00e9r\u00e9es comme \u00ab\u00a0politiquement sensibles\u00a0\u00bb, aucune \u00e9tude n&rsquo;a pu jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent \u00eatre men\u00e9e sur un sujet qui concerne pourtant des dizaines de milliers de personnes. On sait que, en 1990, alors que le pic des arrestations \u00e9tait depuis longtemps d\u00e9pass\u00e9, il y avait environ, dans ce pays, 18 000 prisonniers politiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire plus de 1 prisonnier pour 1 000 habitants ! On sait aussi que, autour de l&rsquo;an 2000, lorsque le pr\u00e9sident Hafez AL ASSAD  a impos\u00e9 son fils \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;Etat, il en restait entre 1 500 et 2 000. <\/p>\n<p>On aimerait pouvoir affirmer que ceux qui manquent \u00e0 l&rsquo;appel ont tous \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s. Mais on ne le sait pas. De m\u00eame qu&rsquo;on ignore, jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, \u00e0 combien ce chiffre a \u00e9t\u00e9 ramen\u00e9 depuis lors, d&rsquo;une part en raison des amnisties d\u00e9cr\u00e9t\u00e9es par le nouveau pr\u00e9sident, au d\u00e9but de son mandat, et d&rsquo;autre part en raison des d\u00e9c\u00e8s intervenus \u00e0 la prison de Sadnaya, au d\u00e9but du mois de juillet 2008. Pour un ensemble de raisons sur lesquelles le r\u00e9gime syrien a toujours refus\u00e9 de communiquer, une r\u00e9volte des d\u00e9tenus a eu lieu \u00e0 cette date dans le centre de d\u00e9tention qui avait  pris le relais, depuis le milieu des ann\u00e9es 1990, du bagne de Palmyre. Compte tenu des mani\u00e8res exp\u00e9ditives des services de s\u00e9curit\u00e9 et de l&rsquo;omerta impos\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui par les autorit\u00e9s autour de ces \u00e9v\u00e9nements, il y a lieu de redouter qu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9s dans le sang, faisant beaucoup plus que les 25 morts officiellement annonc\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Reprendre un engagement politique<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La plus s\u00fbre mani\u00e8re de finir de se reconstruire, pour les anciens d\u00e9tenus politiques, serait de pouvoir reprendre leur activit\u00e9 politique pass\u00e9e. Ils refermeraient ainsi une parenth\u00e8se cruelle dans leur histoire personnelle et collective. Or, de cela, il n&rsquo;est pas question. Des nuances, l\u00e0 encore, existent entre anciens prisonniers appartenant \u00e0 l&rsquo;Association ou \u00e0 la mouvance des Fr\u00e8res Musulmans, et les membres des partis de la gauche arabe, nationaliste, socialiste ou communiste.<\/p>\n<p><em>Les Fr\u00e8res Musulmans, d\u00e9finitivement exclus du jeu politique.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>Le maintien en l&rsquo;\u00e9tat de la \u00ab\u00a0Loi 49\u00a0\u00bb, adopt\u00e9e en 1980, interdit absolument aux anciens d\u00e9tenus appartenant au premier groupe, les Fr\u00e8res Musulmans, d&rsquo;envisager une reprise, sous quelque forme que ce soit, de leurs anciennes activit\u00e9s. On a d\u00e9j\u00e0 rappel\u00e9 que cette loi condamne \u00e0 mort la simple appartenance \u00e0 l&rsquo;Association. Ceux qui sont vis\u00e9s par elle ne sont pas uniquement les Fr\u00e8res qui auraient pris jadis &#8211; ou qui prendraient aujourd&rsquo;hui &#8211; les armes pour tenter de modifier la forme de l&rsquo;Etat. Elle concerne, de la mani\u00e8re la plus extensive, tous ceux qui sont li\u00e9s de pr\u00e8s ou de loin aux Fr\u00e8res Musulmans. <\/p>\n<p>On sait que le r\u00e9gime syrien n&rsquo;a jamais recul\u00e9 devant les prises d&rsquo;otage, arr\u00eatant les parents, les fr\u00e8res, les \u00e9pouses, voire m\u00eame les enfants mineurs des membres de l&rsquo;Association pour contraindre les Fr\u00e8res \u00e0 se rendre. On sait \u00e9galement qu&rsquo;un grand nombre de ces otages, qui n&rsquo;avaient rien \u00e0 voir avec l&rsquo;Association, sont malgr\u00e9 tout d\u00e9c\u00e9d\u00e9s sous la torture ou dans les prisons, o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 maintenus enferm\u00e9s dans les m\u00eames conditions que les Fr\u00e8res durant des ann\u00e9es. <\/p>\n<p>Il a pu arriver, dans ce syst\u00e8me absurde qu&rsquo;\u00e9tait devenue la Syrie obs\u00e9d\u00e9e par l&rsquo;\u00e9radication des Fr\u00e8res, que des chr\u00e9tiens soient accus\u00e9s d&rsquo;appartenir \u00e0 l&rsquo;Association. Il n&rsquo;est pas exclu que, condamn\u00e9s comme les autres, ils aient connu un sort identique. Il est certain, en tout cas, que des familles chr\u00e9tiennes ont vu certains de leurs membres soumis \u00e0 la question parce que des \u00ab\u00a0rapports\u00a0\u00bb parvenus aux services de renseignements affirmaient que les int\u00e9ress\u00e9s, bien que chr\u00e9tiens, \u00e9taient membres des Fr\u00e8res Musulmans\u2026!<\/p>\n<p>Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, l&rsquo;att\u00e9nuation du danger que les Fr\u00e8res Musulmans repr\u00e9sentaient pour le r\u00e9gime a conduit la Justice syrienne \u00e0 att\u00e9nuer les sanctions : dor\u00e9navant, si la peine de mort continue \u00e0 \u00eatre prononc\u00e9e contre les membres r\u00e9els ou suppos\u00e9s, elle est aussit\u00f4t commu\u00e9e en peine de 12 ans de prison pour les adultes, de 6 ans pour les jeunes gens. Mais il appara\u00eet toujours hors de question, pour un pouvoir politiquement monopolis\u00e9 par des membres de la communaut\u00e9 alaouite minoritaire, d&rsquo;abroger une loi qui lui permet de tenir en respect la communaut\u00e9 sunnite majoritaire, dont aucun membre ne peut et ne doit se sentir d\u00e9finitivement et totalement \u00e0 l&rsquo;abri d&rsquo;une accusation d&rsquo;appartenance \u00e0 l&rsquo;Association.<\/p>\n<p>Au mois de janvier 2009, les Fr\u00e8res Musulmans syriens r\u00e9fugi\u00e9s par milliers \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, qui avaient d\u00e9j\u00e0 tendu la main au pouvoir lors de l&rsquo;arriv\u00e9e de Bachar AL ASSAD \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;Etat, ont annonc\u00e9 une suspension de leur activit\u00e9 d&rsquo;opposition. Quelques semaines plus tard, ils ont rompu avec l&rsquo;ancien vice-pr\u00e9sident Abdel-Halim KHADDAM, avec qui ils avaient cr\u00e9\u00e9, au d\u00e9but de 2006, un Front de Salut National pour la Syrie. Ils ont propos\u00e9 au r\u00e9gime une r\u00e9conciliation, et ils ont demand\u00e9 au pouvoir de les autoriser \u00e0 rentrer dans leur pays. <\/p>\n<p>Les autorit\u00e9s ont r\u00e9pondu que \u00ab\u00a0ceux qui n&rsquo;avaient pas de sang sur les mains pouvaient rentrer sans crainte\u00a0\u00bb. L&rsquo;histoire r\u00e9cente a malheureusement d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agissait l\u00e0 de \u00ab\u00a0paroles verbales\u00a0\u00bb, que ces promesses n&rsquo;engageaient que ceux qui les croyaient et qu&rsquo;un retour des Fr\u00e8res Musulmans en Syrie ne pourrait intervenir de facto tant que la \u00ab\u00a0Loi 49\u00a0\u00bb serait maintenue comme une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s au-dessus de leurs t\u00eates. <\/p>\n<p>Or, \u00e0 la date de ce jour, aucune indication n&rsquo;est parvenue de la part du pouvoir sugg\u00e9rant que celui-ci serait dispos\u00e9 \u00e0 envisager l&rsquo;abolition de cette mesure, prise dans le cadre de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence et des lois d&rsquo;exception en vigueur depuis\u2026 1963.<\/p>\n<p><em>La situation est diff\u00e9rente pour les anciens militants des partis de gauche.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>S&rsquo;ils se sont abstenus, sous la pr\u00e9sidence de Hafez AL ASSAD, de retourner \u00e0 leurs activit\u00e9s pr\u00e9c\u00e9dentes, ils ont activement particip\u00e9, dans les premiers mois d&rsquo;exercice du pouvoir par son h\u00e9ritier, \u00e0 ce qu&rsquo;on a appel\u00e9 le \u00ab\u00a0Printemps de Damas\u00a0\u00bb. Ils ont \u00e9t\u00e9 nombreux \u00e0 signer le \u00ab\u00a0Manifeste des 99\u00a0\u00bb, puis le \u00ab\u00a0Communiqu\u00e9 des 1000\u00a0\u00bb, dans lesquels les activistes r\u00e9clamaient du nouveau pr\u00e9sident de renoncer au pouvoir du parti unique et d&rsquo;accepter une ouverture du jeu politique. On sait comment cette aventure s&rsquo;est termin\u00e9e, apr\u00e8s quelques mois : par la mise en prison de ses principaux initiateurs, parmi lesquels le vieux responsable communiste Riyad TURK. Consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0le prisonnier du Palais\u00a0\u00bb, il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9largi par Hafez AL ASSAD en 1998, apr\u00e8s 18 ans de d\u00e9tention en cellule individuelle.<\/p>\n<p>Depuis les premiers mois de la pr\u00e9sidence de Bachar AL ASSAD, on a entendu parler, en Syrie, d&rsquo;une \u00ab\u00a0Loi sur les Partis politiques\u00a0\u00bb, destin\u00e9e \u00e0 encadrer la cr\u00e9ation et le fonctionnement des partis politiques, actuellement tous \u00ab\u00a0ill\u00e9gaux\u00a0\u00bb\u2026 y compris le Parti Baath. <\/p>\n<p>Neuf ans plus tard, cette loi est toujours en pr\u00e9paration.<\/p>\n<p>Mais les Syriens l&rsquo;ont compris depuis longtemps : il est inutile, si une \u00ab\u00a0Loi sur les Partis\u00a0\u00bb est enfin adopt\u00e9e, d&rsquo;en attendre une v\u00e9ritable ouverture du jeu politique. Vot\u00e9e par une Assembl\u00e9e du Peuple contr\u00f4l\u00e9e par le Parti Baath au pouvoir, qui y dispose  automatiquement \u00e0 lui seul, de par la Constitution, de la moiti\u00e9 des si\u00e8ges plus un, la nouvelle loi ne fera que consacrer le r\u00e8gne du parti dominant. Elle placera de telles conditions \u00e0 la constitution de nouvelles formations qu&rsquo;elle sera un nouvel obstacle, beaucoup plus qu&rsquo;un stimulant, pour la vie politique.<\/p>\n<p>En attendant, pour tenter de sortir de la situation de blocage, des anciens d\u00e9tenus politiques et diverses personnalit\u00e9s ont rendue publique, en octobre 2005, une \u00ab\u00a0D\u00e9claration de Damas pour un Changement National D\u00e9mocratique Pacifique\u00a0\u00bb, dont l&rsquo;intitul\u00e9 en dit suffisamment \u00e0 la fois sur l&rsquo;objectif et sur les moyens. La r\u00e9ponse du pouvoir ne s&rsquo;est pas fait attendre : condamn\u00e9s \u00e0 2 ans et demi de d\u00e9tention, au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2008, ses principaux animateurs &#8211; Fida AL HOURANI, fille du leader politique historique Akram AL HOURANI, l&rsquo;ancien d\u00e9put\u00e9 et homme d&rsquo;affaires Riyad SEIF, l&rsquo;ancien militant du \u00ab\u00a0Parti de l&rsquo;Action Communiste\u00a0\u00bb Akram AL BOUNNI, d\u00e9j\u00e0 emprisonn\u00e9 durant 16 ans, les animateurs du \u00ab\u00a0Courant Islamique D\u00e9mocratique Ind\u00e9pendant\u00a0\u00bb Yaser AL EITI et Ahmed TOMEH, et une bonne demi-douzaine d&rsquo;autres militants d\u00e9mocrates aux appartenances politiques diverses &#8211; sont aujourd&rsquo;hui en prison\u2026<\/p>\n<p>&#8211; D&rsquo;autres anciens d\u00e9tenus, consid\u00e9rant que l&rsquo;action politique proprement dite ne serait ni possible, ni utile, aussi longtemps que la population syrienne n&rsquo;aurait pas d\u00e9cid\u00e9 de se prendre elle-m\u00eame en charge, avaient lanc\u00e9, en 2001, un \u00ab\u00a0Comit\u00e9 de Relance de la Soci\u00e9t\u00e9 Civile\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p>&#8211; D&rsquo;autres encore avaient privil\u00e9gi\u00e9 l&rsquo;engagement dans des ONG de D\u00e9fense des Droits de l&rsquo;Homme : \u00ab\u00a0Comit\u00e9s de D\u00e9fense des Libert\u00e9s D\u00e9mocratiques et des Droits de l&rsquo;Homme en Syrie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Association des Droits de l&rsquo;Homme en Syrie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Commission Syrienne des Droits de l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb\u2026. Aucune de ces structures n&rsquo;a \u00e9videmment \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9e, et celles d&rsquo;entre elles qui fonctionnent encore le font \u00e0 leurs risques et p\u00e9rils. Les dirigeants ou anciens dirigeant de deux d&rsquo;entre elles ont d&rsquo;ailleurs fait r\u00e9cemment l&rsquo;actualit\u00e9 : les avocats Mohannad AL HASANI, arr\u00eat\u00e9 au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2009, et l&rsquo;avocat Haytham AL MALEH, arr\u00eat\u00e9 il y a moins de 2 mois\u2026<\/p>\n<p>&#8211; D&rsquo;autres anciens prisonniers se sont lanc\u00e9s dans la r\u00e9daction d&rsquo;articles destin\u00e9s \u00e0 conscientiser, sensibiliser, mobiliser leurs compatriotes sur la n\u00e9cessit\u00e9 des r\u00e9formes. Mais leurs articles, refus\u00e9s par la presse syrienne, sont \u00e9dit\u00e9s uniquement hors des fronti\u00e8res du pays. Ils ne sont accessibles qu&rsquo;\u00e0 ceux qui, \u00e0 la fois, poss\u00e8dent un acc\u00e8s \u00e0 Internet et acceptent de prendre le risque d&rsquo;ouvrir des sites consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab\u00a0sensibles\u00a0\u00bb. L&rsquo;arrestation de Habib SALEH, en 2005, et celle de Michel KILO, en 2006, ont confirm\u00e9 que cette activit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas non plus d\u00e9pourvue de danger pour ceux qui s&rsquo;y livraient.<\/p>\n<p><strong> <em>Conclusion : La Syrie de 2009, une grande prison\u2026<br \/>\n<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Bien que trop rapides et tr\u00e8s incomplets, les \u00e9l\u00e9ments qui pr\u00e9c\u00e8dent suffisent \u00e0 d\u00e9montrer que la Syrie de Bachar AL ASSAD, dans laquelle les Syriens n&rsquo;ont, selon le titre de l&rsquo;ouvrage de l&rsquo;\u00e9crivain britannique Alan GEORGE, \u00ab\u00a0Ni pain, ni libert\u00e9\u00a0\u00bb, est bien, pour les Syriens en g\u00e9n\u00e9ral, et pour les anciens d\u00e9tenus politiques en particulier, une \u00ab\u00a0vaste prison\u00a0\u00bb.<br \/>\nS&rsquo;il est vrai que l&rsquo;on torture moins d\u00e9sormais dans les ge\u00f4les des moukhabarat syriens, et s&rsquo;il est exact que l&rsquo;on meurt moins aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;hier des suites des traitements inhumains subis dans les prisons syriennes, il n&rsquo;en est pas moins vrai que, en quittant les murs de leur \u00ab\u00a0petite prison\u00a0\u00bb, les d\u00e9tenus politiques syriens se retrouvent dans une prison aux dimensions du pays. Ils y sont condamn\u00e9s \u00e0 se taire et \u00e0 se plier aux r\u00e8gles arbitraires d&rsquo;un jeu politique impos\u00e9 par un r\u00e9gime trop pr\u00e9occup\u00e9 par son maintien au pouvoir pour prendre le risque d&rsquo;octroyer \u00e0 sa population la moindre marge de libert\u00e9 de parole et d&rsquo;action.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelques semaines, le ministre syrien de l&rsquo;Information, le Dr Mohsen BILAL a interdit, par un simple ordre oral &#8211; une proc\u00e9dure inconnue de la \u00ab\u00a0Loi sur les Publications\u00a0\u00bb adopt\u00e9e au d\u00e9but de la pr\u00e9sidence de Bachar AL ASSAD -, l&rsquo;entr\u00e9e et la distribution en Syrie de la revue litt\u00e9raire libanaise \u00ab\u00a0Al Ad\u00e2b\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-126592","post","type-post","status-publish","format-standard"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126592","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126592"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126592\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126592"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126592"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126592"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}