{"id":124460,"date":"2009-01-13T00:04:28","date_gmt":"2009-01-12T23:04:28","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/la-web-therapie-au-secours-des-irakiens\/"},"modified":"2024-01-23T02:02:43","modified_gmt":"2024-01-23T01:02:43","slug":"la-web-therapie-au-secours-des-irakiens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/la-web-therapie-au-secours-des-irakiens\/","title":{"rendered":"La web-th\u00e9rapie au secours des Irakiens"},"content":{"rendered":"<p>eigneur, que suis-je donc en train de vivre ? Reverrai-je seulement un jour ma famille ? J&rsquo;imagine mon propre cadavre jet\u00e9 au milieu de nulle part. Je sais trop la douleur que je vais causer aux miens. Et je pleure&#8230; Humili\u00e9, terroris\u00e9, sans espoir d&rsquo;\u00eatre secouru.\u00a0\u00bb C&rsquo;\u00e9tait il y a deux ans. N., 24 ans au moment des faits, travaillait alors comme consultant pour une soci\u00e9t\u00e9 de transport \u00e0 Bagdad, quand un gang d&rsquo;hommes arm\u00e9s a fait irruption dans les bureaux de l&rsquo;entreprise&#8230; La suite, il n&rsquo;a jamais r\u00e9ussi \u00e0 la raconter \u00e0 quiconque.<\/p>\n<p>Assis devant l&rsquo;\u00e9cran d&rsquo;ordinateur d&rsquo;un caf\u00e9 Internet, t\u00e9l\u00e9guid\u00e9 par un \u00ab\u00a0web-th\u00e9rapeute\u00a0\u00bb, le jeune Bagdadi s&rsquo;y est finalement r\u00e9solu. La violence des coups qu&rsquo;il a re\u00e7us pendant son kidnapping, le pistolet qu&rsquo;on lui a plac\u00e9 sur la tempe, les ex\u00e9cutions dont il fut t\u00e9moin ont d\u00e9j\u00e0 fait l&rsquo;objet de deux pr\u00e9c\u00e9dents mails. L&rsquo;exercice a ensuite consist\u00e9 \u00e0 se focaliser sur son ressenti.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cette \u00e9tape est la plus p\u00e9rilleuse. Les patients doivent s&rsquo;efforcer de d\u00e9crire dans le d\u00e9tail ce dont ils peuvent \u00e0 peine se souvenir sans d\u00e9faillir. A ce stade, nombre d&rsquo;entre eux veulent laisser tomber\u00a0\u00bb, explique la psychologue Christine Knaevelsrud, initiatrice, en partenariat avec l&rsquo;universit\u00e9 de Zurich, du programme \u00ab\u00a0Interapy\u00a0\u00bb, lanc\u00e9 au printemps 2008 par le Centre de traitement des victimes de torture (BZFO) de Berlin. \u00ab\u00a0A ceux qui craquent, nous disons que cette confrontation est n\u00e9cessaire, afin qu&rsquo;un jour ils puissent reprendre le contr\u00f4le sur leur traumatisme\u00a0\u00bb, poursuit la directrice du d\u00e9partement recherche du BZFO, qui, fond\u00e9 en 1992, compte aujourd&rsquo;hui dans le monde de nombreuses antennes, financ\u00e9es par l&rsquo;Union europ\u00e9enne et l&rsquo;ONU.<\/p>\n<p>Etrange th\u00e9rapie \u00e0 distance, o\u00f9 jamais le patient et son psychoth\u00e9rapeute ne se rencontrent, o\u00f9 aucun des deux ne sait m\u00eame \u00e0 quoi ressemble l&rsquo;autre, quel est le timbre de sa voix. \u00ab\u00a0C&rsquo;est pourtant la solution la plus ad\u00e9quate pour venir en aide aux Irakiens\u00a0\u00bb, insiste Mme Knaevelsrud, qui rappelle que les psychoth\u00e9rapeutes se comptent litt\u00e9ralement sur les doigts de la main aujourd&rsquo;hui en Irak : \u00ab\u00a0Tous ont fui le pays.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>T\u00e9moins ou victimes d&rsquo;attentats, d&rsquo;ex\u00e9cutions, d&rsquo;enl\u00e8vements, de viols&#8230;, les quelque 300 Irakiens qui, comme N., sont \u00e0 ce jour entr\u00e9s en contact avec l&rsquo;\u00e9quipe de web-th\u00e9rapeutes du BZFO (une douzaine de professionnels des troubles de stress post-traumatiques, tous arabophones et form\u00e9s \u00e0 la web-th\u00e9rapie) ont chacun eu vent du soutien psychologique en ligne gratuit qu&rsquo;on leur proposait via les m\u00e9dias arabes, auxquels le BZFO a recouru pour se faire conna\u00eetre : sur Al-Arabiya, CNN ou la BBC en arabe, ils ont pour la premi\u00e8re fois entendu parler de ce concept que les pays occidentaux eux-m\u00eames commencent seulement \u00e0 d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p>Mise au point aux Pays-Bas \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, la \u00ab\u00a0web-th\u00e9rapie\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0th\u00e9rapie \u00e9crite\u00a0\u00bb est aujourd&rsquo;hui pratiqu\u00e9e en Scandinavie, en Australie, aux Etats-Unis&#8230; m\u00eame si elle est encore loin d&rsquo;y \u00eatre syst\u00e9matiquement prise en charge par les s\u00e9curit\u00e9s sociales locales.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le scepticisme reste fort \u00e0 son \u00e9gard : la sacro-sainte relation entre le psy et son patient y para\u00eet inexistante, alors qu&rsquo;elle n&rsquo;est que d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e, souligne Christine Knaevelsrud. Pour un certain type de patients, elle n&rsquo;en est pas moins la forme de th\u00e9rapie la mieux adapt\u00e9e. Pour les Irakiens aujourd&rsquo;hui, elle est m\u00eame id\u00e9ale.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et ce, pas seulement parce qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas pour eux d&rsquo;alternative. Mais aussi parce que le caract\u00e8re anonyme de la web-th\u00e9rapie facilite leur prise de parole. Apr\u00e8s un questionnaire qui permet de diagnostiquer la nature de leurs troubles, la th\u00e9rapie, qui dure en moyenne cinq mois, comprend la r\u00e9daction de dix mails, dont chacun doit \u00eatre \u00e9crit en 45 minutes, selon un calendrier fix\u00e9 avec le th\u00e9rapeute. Dans ce cadre rigoureux, les patients irakiens \u00ab\u00a0sont doublement plus \u00ab\u00a0efficaces\u00a0\u00bb dans la progression de leur travail : l&rsquo;am\u00e9lioration de leurs sympt\u00f4mes est deux fois plus significative\u00a0\u00bb, constate Christine Knaevelsrud.<\/p>\n<p>Alors que, dans le monde arabe, le sentiment de perte de dignit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9 par un individu rejaillit aussit\u00f4t sur sa famille ou sa collectivit\u00e9 &#8211; ce qui rend toute confidence impossible, de peur d&rsquo;\u00eatre stigmatis\u00e9 -, ou que les pens\u00e9es suicidaires, condamn\u00e9es par la religion, y sont inavouables, les web-patients du BZFO, lib\u00e9r\u00e9s des regards qui seraient port\u00e9s sur eux, vont droit aux faits. C&rsquo;est notamment le cas des femmes de plus en plus nombreuses \u00e0 participer \u00e0 ce programme fr\u00e9quent\u00e9 par 60 % d&rsquo;hommes, \u00e2g\u00e9s en moyenne de 35 ans, et majoritairement issus de milieux \u00e9duqu\u00e9s.<\/p>\n<p>Leurs mots \u00e9crits parlent d&rsquo;ailleurs autant que des mots prononc\u00e9s, Mme Knaevelsrud en t\u00e9moigne : \u00ab\u00a0La taille des caract\u00e8res utilis\u00e9s, l&rsquo;agencement des mots sur la page m&rsquo;ont parfois fait entendre un cri immense qui traversait l&rsquo;\u00e9cran de mon ordinateur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;ordinateur, justement, s&rsquo;il rend possible cette exp\u00e9rience in\u00e9dite, en marque aussi les limites. \u00ab\u00a0Les Irakiens qui disposent d&rsquo;un chez eux sont plus que rares, et les caf\u00e9s Internet ne sont ni l\u00e9gion ni la panac\u00e9e, au regard de l&rsquo;intimit\u00e9 requise pour un tel exercice\u00a0\u00bb, rappelle Ferhad Ibrahim, politologue sp\u00e9cialiste de l&rsquo;Irak et ancien enseignant \u00e0 la Freie Universit\u00e4t de Berlin. Selon lui, un maximum de 2 % \u00e0 3 % de la population irakienne a acc\u00e8s au Web. Sans compter que cet acc\u00e8s d\u00e9pend in fine du courant \u00e9lectrique, tr\u00e8s irr\u00e9guli\u00e8rement assur\u00e9.<\/p>\n<p>De fait, le nombre de patients touch\u00e9s par le BZFO en Irak reste d\u00e9risoire au regard des besoins. \u00ab\u00a0Mais c&rsquo;est toujours mieux que de ne rien faire !\u00a0\u00bb, r\u00e9plique Christine Knaevelsrud, qui, au vu de l&rsquo;ampleur de la t\u00e2che, n&rsquo;envisage cependant pas pour l&rsquo;instant d&rsquo;\u00e9largir le champ de l'\u00a0\u00bbInterapy\u00a0\u00bb \u00e0 d&rsquo;autres populations, malgr\u00e9 son potentiel d&rsquo;application \u00e9norme dans le monde. L&rsquo;id\u00e9al restant bien s\u00fbr l&rsquo;ouverture sur place d&rsquo;antennes du BZFO, comme c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 le cas dans le nord &#8211; relativement s\u00fbr &#8211; de l&rsquo;Irak, \u00e0 Kirkouk, et bient\u00f4t \u00e0 Erbil et Souleimaniy\u00e9. Mais d&rsquo;ouverture \u00e0 Bagdad, il n&rsquo;est pour l&rsquo;instant pas question.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a un proverbe qui dit que la balle qui ne te tue pas te rend plus fort\u00a0\u00bb, \u00e9crit N. \u00e0 un ami fictif. C&rsquo;est la troisi\u00e8me et ultime \u00e9tape de la web-th\u00e9rapie, celle au cours de laquelle le patient &#8211; dont l&rsquo;\u00e9criture s&rsquo;est, en cours de route, singuli\u00e8rement clarifi\u00e9e et structur\u00e9e &#8211; doit adresser une lettre imaginaire \u00e0 qui il veut, l&rsquo;essentiel \u00e9tant qu&rsquo;il tire un trait symbolique sur le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Depuis qu&rsquo;il a \u00e9crit cette \u00ab\u00a0lettre d&rsquo;adieu\u00a0\u00bb, N. dort mieux, ses angoisses et crises de vertige se sont apais\u00e9es. Il l&rsquo;a tout de m\u00eame imprim\u00e9e pour pouvoir la relire, si le besoin s&rsquo;en faisait sentir. Car, dans un quotidien fait d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 permanente, le moindre incident peut entra\u00eener la rechute. Autant que les difficult\u00e9s d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 Internet, c&rsquo;est l\u00e0 la plus s\u00e9rieuse entrave au succ\u00e8s de l'\u00a0\u00bbInterapy\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>BERLIN CORRESPONDANCE<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/proche-orient\/article\/2009\/01\/12\/la-web-therapie-au-secours-des-irakiens_1140689_3218.html?xtref=\">Le Monde<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>eigneur, que suis-je donc en train de vivre ? Reverrai-je seulement un jour ma famille ? J&rsquo;imagine mon propre cadavre jet\u00e9 au milieu de nulle part. Je sais trop la douleur que je vais causer aux miens. Et je pleure&#8230; Humili\u00e9, terroris\u00e9, sans espoir d&rsquo;\u00eatre secouru.\u00a0\u00bb C&rsquo;\u00e9tait il y a deux ans. 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