{"id":122065,"date":"2007-11-06T11:10:38","date_gmt":"2007-11-06T10:10:38","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/la-tunisie-des-illusions-perdues\/"},"modified":"2024-01-23T01:51:21","modified_gmt":"2024-01-23T00:51:21","slug":"la-tunisie-des-illusions-perdues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/la-tunisie-des-illusions-perdues\/","title":{"rendered":"La Tunisie des illusions perdues"},"content":{"rendered":"<p>MAHDIA, MONASTIR (C\u00d4TE EST) ENVOY\u00c9E SP\u00c9CIALE<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On y a tous cru. Ben Ali, c&rsquo;\u00e9tait le sauveur. Le 7 novembre 1987, je me suis dit : \u00ab\u00a0Quel que soit le r\u00e9gime \u00e0 venir, on va respirer !\u00a0\u00bb On n&rsquo;en pouvait plus de trente ans de bourguibisme. L&rsquo;arriv\u00e9e de Ben Ali, \u00e7a a constitu\u00e9 un formidable espoir !\u00a0\u00bb Il s&rsquo;arr\u00eate, fouille dans ses souvenirs, puis reprend : \u00ab\u00a0On a assez vite d\u00e9chant\u00e9. La r\u00e9alit\u00e9 ne collait pas avec les engagements. Au d\u00e9but, on s&rsquo;est rassur\u00e9s en se disant qu&rsquo;il y avait des tiraillements au sein du pouvoir. Puis il y a eu les arrestations des islamistes. Puis le musellement de la gauche, puis de tous les d\u00e9mocrates. Et \u00e7a n&rsquo;a jamais cess\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les propos de Lotfi, pharmacien dans un village proche de Monastir, on les entend \u00e0 l&rsquo;infini en Tunisie, en ce 20e anniversaire de l&rsquo;arriv\u00e9e au pouvoir de Zine El-Abidine Ben Ali. Le 7 novembre 1987, celui qui est \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque premier ministre \u00e9vince en douceur le vieux chef de l&rsquo;Etat, Habib Bourguiba, devenu s\u00e9nile. Pas une goutte de sang. La population n&rsquo;en a alors que plus de gratitude pour le nouveau venu qui promet la d\u00e9mocratie et d\u00e9clare : \u00ab\u00a0On ne saurait \u00eatre pr\u00e9sident \u00e0 vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Vingt ans plus tard, les propos sont amers. Si les Tunisiens admettent, du bout des l\u00e8vres, que le pays s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 et que le niveau de vie a augment\u00e9, ils expriment, pour la plupart, mal-\u00eatre et frustration. La Tunisie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est le pays des illusions perdues. Coup\u00e9s de la population, les touristes qui se bronzent sur les plages de Mahdia et Monastir sont loin de pouvoir l&rsquo;imaginer.<\/p>\n<p>Les droits de l&rsquo;homme ? Ici, au Sahel, \u00e0 quelque 250 kilom\u00e8tres au sud de Tunis, on s&rsquo;en pr\u00e9occupe peu. \u00ab\u00a0C&rsquo;est un luxe, pour nous\u00a0\u00bb, disent les habitants. Leur souci majeur, ce n&rsquo;est pas tant le pouvoir autoritaire du pr\u00e9sident Ben Ali que leur situation socio-\u00e9conomique. \u00ab\u00a0Le miracle tunisien ? Parlez plut\u00f4t de mirage ! Les donn\u00e9es macro\u00e9conomiques sont peut-\u00eatre bonnes, mais notre vie quotidienne, elle, va de mal en pis !\u00a0\u00bb, grogne Salah, enseignant et p\u00e8re de trois enfants, qui croule sous les dettes comme la quasi-totalit\u00e9 de ses compatriotes.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le probl\u00e8me fondamental, en Tunisie, ce n&rsquo;est pas la cr\u00e9ation de la richesse &#8211; il y en a &#8211; c&rsquo;est la r\u00e9partition de cette richesse\u00a0\u00bb, souligne Hassine Dimassi, professeur d&rsquo;\u00e9conomie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Sousse. Si les Tunisiens sont m\u00e9contents, c&rsquo;est, dit-il, parce qu&rsquo;ils se sentent \u00ab\u00a0globalement l\u00e9s\u00e9s\u00a0\u00bb, m\u00eame quand leur situation n&rsquo;est pas, objectivement, catastrophique.<\/p>\n<p>En Tunisie, plus encore que dans les autres pays du Maghreb, le fl\u00e9au des \u00ab\u00a0dipl\u00f4m\u00e9s ch\u00f4meurs\u00a0\u00bb ronge la soci\u00e9t\u00e9. Il explique en partie les jacqueries qui surviennent ici et l\u00e0, comme \u00e0 Bizerte, il y a quelques mois, o\u00f9 une cohorte de jeunes ont br\u00fbl\u00e9 des voitures et tout pill\u00e9 sur leur passage \u00e0 la sortie d&rsquo;un match de football. Dans chaque famille, on compte un dipl\u00f4m\u00e9 ch\u00f4meur, voire deux ou trois. Pour les parents, qui ont fait des sacrifices consid\u00e9rables pour payer des \u00e9tudes \u00e0 leurs enfants, c&rsquo;est intol\u00e9rable, et le ressentiment \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du pouvoir est \u00e9norme. Chaque ann\u00e9e, le nombre des dipl\u00f4m\u00e9s (60 000) d\u00e9passe de deux fois la capacit\u00e9 d&rsquo;absorption de l&rsquo;\u00e9conomie du pays, selon le professeur Dimassi, qui accuse les autorit\u00e9s d&rsquo;utiliser le syst\u00e8me \u00e9ducatif comme \u00ab\u00a0un outil de gouvernance d\u00e9magogique\u00a0\u00bb depuis pr\u00e8s de vingt ans et de d\u00e9livrer des dipl\u00f4mes \u00ab\u00a0\u00e0 des quasi-analphab\u00e8tes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Quitter la Tunisie pour trouver du travail et \u00e9chapper, dans le meilleur des cas, \u00e0 un emploi pr\u00e9caire et mal pay\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e fixe de la plupart des jeunes, encourag\u00e9s par leurs parents. Si le cas de Nejib sort de l&rsquo;ordinaire, il est r\u00e9v\u00e9lateur du degr\u00e9 de d\u00e9sespoir de certains. Depuis 2000, ce jeune de 29 ans a tent\u00e9 \u00e0 quatre reprises de quitter la Tunisie pour rejoindre l&rsquo;Italie \u00e0 bord d&#8217;embarcations de fortune. Les trois premi\u00e8res fois, il avait pay\u00e9 un passeur. La derni\u00e8re fois, c&rsquo;\u00e9tait lui le passeur. A chaque fois, en raison de la vigilance des gardes-c\u00f4tes ou d&rsquo;avaries, il a \u00e9chou\u00e9.<\/p>\n<p>Grand, mince, nerveux, Nejib s&rsquo;exprime avec une rage but\u00e9e : \u00ab\u00a0Je veux aller vivre en Europe, et j&rsquo;y arriverai ! En Tunisie, l&rsquo;homme n&rsquo;a pas de valeur. On est des esclaves modernes.\u00a0\u00bb A-t-il conscience qu&rsquo;il risque sa vie chaque fois qu&rsquo;il prend la mer ? \u00ab\u00a0Ici, je suis d\u00e9j\u00e0 mort !\u00a0\u00bb, r\u00e9pond-il, laconique. Lui et ses copains disent n&rsquo;avoir qu&rsquo;une devise : \u00ab\u00a0Chacun pour soi !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Beaucoup s&rsquo;inqui\u00e8tent de cet abandon du combat collectif. Hamida Dridi, m\u00e9decin \u00e0 Monastir, tr\u00e8s engag\u00e9e dans des mouvements de d\u00e9fense des libert\u00e9s, raconte que l&rsquo;un de ses fils lui dit souvent : \u00ab\u00a0Tu as un travail et un salaire. De quoi te plains-tu ? Moi, je ne fait pas de politique. Le prix \u00e0 payer est trop \u00e9lev\u00e9. Je veux vivre. Le reste, je m&rsquo;en fous !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette d\u00e9politisation affecte l&rsquo;ensemble de la population. Pourtant, les actes de r\u00e9sistance individuels se multiplient, y compris dans les coins les plus recul\u00e9s de Tunisie. Tel professeur de philosophie ou d&rsquo;arabe ouvre r\u00e9guli\u00e8rement des discussions, en classe, avec ses \u00e9l\u00e8ves, et les incite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. \u00ab\u00a0Dans mon \u00e9cole, il y en a trois comme lui. Ils n&rsquo;h\u00e9sitent pas, par exemple, \u00e0 qualifier les \u00e9lections en Tunisie de mascarade\u00a0\u00bb, raconte un \u00e9l\u00e8ve de terminale.<\/p>\n<p>A Ksiebet, village perch\u00e9 r\u00e9put\u00e9 pour son esprit frondeur, Rafik et Abderahmane, enseignants, et Mohammed, agriculteur, se battent pour faire vivre leur petite association, Les Amis du livre et de la libert\u00e9, et r\u00e9clament inlassablement la r\u00e9ouverture de la Ligue tunisienne des droits de l&rsquo;homme, interdite d&rsquo;activit\u00e9 dans tout le pays depuis plus de deux ans.<\/p>\n<p>Si la peur recule au fur et \u00e0 mesure que le m\u00e9contentement grandit, la prudence reste la r\u00e8gle. On se m\u00e9fie toujours du voisin et des innombrables indicateurs. La population est de plus en plus caustique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du clan au pouvoir &#8211; en particulier la famille Trabelsi, du nom de l&rsquo;\u00e9pouse du chef de l&rsquo;Etat, accus\u00e9e de piller le pays -, mais elle est paralys\u00e9e par un sentiment d&rsquo;impuissance. \u00ab\u00a0On en a tous marre ! Mais que peut-on faire ?\u00a0\u00bb, soupirent les gens, accabl\u00e9s par ce qui se pr\u00e9pare.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ben Ali pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb ! Ce n&rsquo;est pas de la science-fiction. Le slogan a fait son apparition, il y a quelques mois, sur une banderole d\u00e9ploy\u00e9e sur la fa\u00e7ade d&rsquo;une entreprise publique, \u00e0 l&rsquo;initiative du tout-puissant parti au pouvoir, le Rassemblement pour la Constitution et la d\u00e9mocratie. Chaque jour, la presse publique vante \u00ab\u00a0l&rsquo;image rayonnante de la Tunisie, fruit de la pens\u00e9e clairvoyante de Ben Ali\u00a0\u00bb. Personne n&rsquo;est dupe. Pas m\u00eame ceux qui chantent la gloire du pr\u00e9sident et le \u00ab\u00a0supplient\u00a0\u00bb, dans une surench\u00e8re burlesque, de briguer un nouveau mandat en 2009.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui comme hier, certains se satisfont de la situation. Ils sont de plus en plus rares. D&rsquo;autres s&rsquo;en d\u00e9sesp\u00e8rent. D&rsquo;autres encore, estimant st\u00e9rile d&rsquo;entrer dans une confrontation directe avec le pouvoir, luttent de l&rsquo;int\u00e9rieur pour faire bouger les choses. Le pr\u00e9sident Ben Ali ne pourra pas toujours rester arc-bout\u00e9 sur le statu quo, font-ils valoir. Il sera contraint, t\u00f4t ou tard, de desserrer la vis pour que la Tunisie aille de l&rsquo;avant. Mais la grande force de ce r\u00e9gime, n&rsquo;est-ce pas, en fin de compte, son extraordinaire capacit\u00e9 \u00e0 entretenir l&rsquo;illusion ? Chaque 7 novembre, les Tunisiens reprennent espoir. Ils se remettent \u00e0 r\u00eaver : l&rsquo;annonce d&rsquo;une ouverture d\u00e9mocratique, une amnistie g\u00e9n\u00e9rale, un miracle&#8230; Voil\u00e0 vingt ans qu&rsquo;ils attendent. <\/p>\n<p>(Le Monde)<\/p>\n<p>http:\/\/www.lemonde.fr\/web\/imprimer_element\/0,40-0@2-3212,50-975067,0.html<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MAHDIA, MONASTIR (C\u00d4TE EST) ENVOY\u00c9E SP\u00c9CIALE \u00ab\u00a0On y a tous cru. Ben Ali, c&rsquo;\u00e9tait le sauveur. Le 7 novembre 1987, je me suis dit : \u00ab\u00a0Quel que soit le r\u00e9gime \u00e0 venir, on va respirer !\u00a0\u00bb On n&rsquo;en pouvait plus de trente ans de bourguibisme. 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