{"id":121944,"date":"2007-10-22T14:06:00","date_gmt":"2007-10-22T13:06:00","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/le-fiasco-marocain-du-rafale\/"},"modified":"2024-01-23T01:41:56","modified_gmt":"2024-01-23T00:41:56","slug":"le-fiasco-marocain-du-rafale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/le-fiasco-marocain-du-rafale\/","title":{"rendered":"Le fiasco marocain du Rafale"},"content":{"rendered":"<p>En France, on est vraiment les rois du commerce !\u00a0\u00bb, commente, ironique, un homme d&rsquo;affaires. \u00ab\u00a0Nous \u00e9tions face \u00e0 un pays, le Maroc, qui voulait acheter des avions de combat fran\u00e7ais ; nous-m\u00eames nous n&rsquo;attendions que cela. R\u00e9sultat, faute d&rsquo;avions, on va finir par vendre une Fr\u00e9gate et, en plus, on va s&rsquo;en glorifier&#8230;\u00a0\u00bb Cette r\u00e9action r\u00e9sume le fiasco industriel et politique que repr\u00e9sente le nouvel \u00e9chec \u00e0 l&rsquo;exportation de l&rsquo;avion Rafale (apr\u00e8s les d\u00e9convenues en Cor\u00e9e du Sud, aux Pays-Bas et \u00e0 Singapour), que les autorit\u00e9s marocaines ont abandonn\u00e9 au profit du F-16 am\u00e9ricain, de Lockheed Martin.<\/p>\n<p>Recevant, \u00e0 partir du lundi 22 octobre, le pr\u00e9sident fran\u00e7ais Nicolas Sarkozy pour une visite d&rsquo;Etat de trois jours qui d\u00e9bute \u00e0 Marrakech, le roi Mohammed VI a fait un geste pour att\u00e9nuer le d\u00e9pit de son h\u00f4te : il a repouss\u00e9 de trois mois le salon de l&rsquo;a\u00e9ronautique A\u00e9roexpo, qui devait se tenir du 24 au 27 octobre \u00e0&#8230; Marrakech, o\u00f9 Dassault et les autres industriels fran\u00e7ais impliqu\u00e9s dans la construction du Rafale avaient annul\u00e9 leur participation.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;avion fran\u00e7ais sur un march\u00e9 qui lui \u00e9tait a priori acquis pourrait faire figure de cas d&rsquo;\u00e9cole pour illustrer un dysfonctionnement d&rsquo;Etat.<\/p>\n<p>Tout commence par la visite de Vladimir Poutine \u00e0 Alger, le 10 mars 2006. Le pr\u00e9sident russe signe un accord pour fournir une soixantaine d&rsquo;avions de combat Mig-29 et Soukho\u00ef-30 \u00e0 l&rsquo;Alg\u00e9rie. Or les relations alg\u00e9ro-marocaines sont empoisonn\u00e9es depuis trente ans par le conflit du Sahara occidental, et Rabat s&rsquo;inqui\u00e8te de cet effort d&rsquo;armement massif de son riche voisin. Le roi d\u00e9cide donc de doter son pays d&rsquo;avions de chasse modernes pour remplacer une flotte de Mirage F-1 \u00e0 bout de course.<\/p>\n<p>Lorsque le Palais prend langue avec l&rsquo;Elys\u00e9e, le roi s&rsquo;engage \u00e0 acheter des avions fran\u00e7ais. C&rsquo;est alors que se mettent en place les premiers \u00e9l\u00e9ments de ce qui deviendra une succession d&rsquo;erreurs du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais. Il y a deux fa\u00e7ons de n\u00e9gocier un contrat de ce genre : soit d&rsquo;Etat \u00e0 Etat, soit de fa\u00e7on purement commerciale, le fournisseur n\u00e9gociant directement avec son client. La D\u00e9l\u00e9gation g\u00e9n\u00e9rale pour l&rsquo;armement (DGA) opte pour la premi\u00e8re approche, alors que le GIE (groupement d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique) Rafale, qui rassemble Dassault, Thales et Snecma, privil\u00e9gie la seconde.<\/p>\n<p>Une n\u00e9gociation d&rsquo;Etat \u00e0 Etat peut avoir l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de proposer des prix plus attractifs au client, mais elle ne va pas dans le sens du constructeur, qui perd de facto le contr\u00f4le de sa politique commerciale. Le premier dysfonctionnement intervient \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2006, parce que personne, au plus haut niveau de l&rsquo;Etat, ne tranche en faveur de l&rsquo;une des deux options. La DGA et Dassault parlent s\u00e9par\u00e9ment aux Marocains. Et pas le m\u00eame langage : le constructeur pr\u00e9sente une \u00ab\u00a0estimation budg\u00e9taire\u00a0\u00bb d&rsquo;environ 2 milliards d&rsquo;euros pour 18 Rafale, alors que la proposition de l&rsquo;Etat est nettement inf\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;a voulu faire la DGA ? \u00ab\u00a0Occuper le terrain\u00a0\u00bb, indique l&rsquo;un de ses repr\u00e9sentants. Toujours est-il que c&rsquo;est une erreur de strat\u00e9gie. Dassault est furieux, et les Marocains exploitent habilement la cacophonie fran\u00e7aise. De toute fa\u00e7on, l&rsquo;offre ne contient pas assez d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments de soutien et d&rsquo;\u00e9quipements de mission : Rabat veut pouvoir disposer d&rsquo;une flotte d&rsquo;avions de combat autonome. L&rsquo;offre est donc r\u00e9vis\u00e9e en ce sens et, fin d\u00e9cembre, elle atteint 2,6 milliards d&rsquo;euros. Les discussions se poursuivent, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que, \u00e0 Paris, certains experts tirent la sonnette d&rsquo;alarme : une telle facture repr\u00e9sente quelque 5 % du produit int\u00e9rieur brut marocain. Qui va payer ?<\/p>\n<p>Second dysfonctionnement : au sein de la haute administration comme dans les milieux industriels, l&rsquo;id\u00e9e a fait son chemin que l&rsquo;Arabie saoudite, voire les Emirats arabes unis accepteront d&rsquo;\u00eatre les m\u00e9c\u00e8nes du Maroc. L&rsquo;Elys\u00e9e confirme : \u00ab\u00a0Les Saoudiens paieront.\u00a0\u00bb Rien n&rsquo;est plus faux. Mais l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 perdure. D&rsquo;autant plus que dans les discussions franco-marocaines, Rabat se garde de soulever cette question. On \u00e9voque la possibilit\u00e9 d&rsquo;un cr\u00e9dit garanti par la Coface, mais on convient surtout qu&rsquo;il faudra en \u00ab\u00a0reparler\u00a0\u00bb. Dans l&rsquo;imm\u00e9diat, l&rsquo;important est de faire baisser le prix.<\/p>\n<p>Le 15 avril 2007, indique un expert, \u00ab\u00a0nous avons un accord sur le contenu technique de l&rsquo;offre et sur un prix ramen\u00e9 \u00e0 2,1 milliards d&rsquo;euros. C&rsquo;est alors que les Marocains posent la question du financement.\u00a0\u00bb Les discussions se concentrent sur la solution d&rsquo;un cr\u00e9dit \u00ab\u00a0cofac\u00e9\u00a0\u00bb. Le minist\u00e8re des finances y est hostile, ce qui ne surprend personne.<\/p>\n<p>Le dossier est trait\u00e9 \u00e0 tous les niveaux : Bercy, la D\u00e9fense, Matignon, l&rsquo;Elys\u00e9e, et personne ne d\u00e9cide. Nous sommes \u00e0 une semaine du premier tour de l&rsquo;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. \u00ab\u00a0Il suffit que le pr\u00e9sident donne son accord de principe, et tout est boucl\u00e9, souligne un haut fonctionnaire, mais Jacques Chirac refuse de se prononcer, pr\u00e9f\u00e9rant laisser la d\u00e9cision \u00e0 son successeur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A partir de ce moment, les chances du Rafale sont fortement compromises. Car avec la mise en place du nouveau gouvernement, l&rsquo;ind\u00e9cision se prolonge, et Paris n&rsquo;apporte aucune r\u00e9ponse au Maroc sur la question cruciale du financement. \u00ab\u00a0Dans le monde musulman, observe un connaisseur de ce type de contrats, ne pas r\u00e9pondre, c&rsquo;est une fa\u00e7on de dire non. De plus, l&rsquo;engagement du roi d&rsquo;acheter des avions fran\u00e7ais avait \u00e9t\u00e9 pass\u00e9 avec Jacques Chirac.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>D\u00e9but juillet, alors qu&rsquo;on se rend compte \u00e0 Paris que le march\u00e9 va \u00e9chapper \u00e0 la France, l&rsquo;Elys\u00e9e tranche en faveur d&rsquo;un financement enti\u00e8rement garanti par la Coface, avec de tr\u00e8s longs d\u00e9lais de paiement. Mais il est trop tard. D&rsquo;autant que Nicolas Sarkozy effectue une visite en Alg\u00e9rie le 10 juillet, sans passer par le Maroc, ce qui n&rsquo;est gu\u00e8re appr\u00e9ci\u00e9 \u00e0 Rabat. Pouvait-on encore changer le cours des \u00e9v\u00e9nements ? Probablement pas. Car la puissante machine commerciale am\u00e9ricaine est \u00e0 la manoeuvre depuis longtemps : l&rsquo;offre porte sur 24 F-16 neufs (Rabat a refus\u00e9 \u00e0 la fois des F-16 d&rsquo;occasion et des Mirage-2000) au prix &#8211; record &#8211; de l&rsquo;\u00e9quivalent de 1,6 milliard d&rsquo;euros.<\/p>\n<p>Fin juin, \u00e0 la faveur de la conf\u00e9rence qui s&rsquo;est tenue pr\u00e8s de New York entre le Maroc et des repr\u00e9sentants du Front Polisario, \u00ab\u00a0Washington, commente un haut fonctionnaire, est pass\u00e9 d&rsquo;une position de neutralit\u00e9 bienveillante envers la position marocaine sur le Sahara occidental, \u00e0 un soutien actif\u00a0\u00bb. Et, le 31 ao\u00fbt, le royaume et la Millenium Challenge Corporation (MCC) ont sign\u00e9 un contrat de 697,5 millions de dollars (pr\u00e8s de 540 millions d&rsquo;euros) sur cinq ans \u00ab\u00a0pour r\u00e9duire la pauvret\u00e9 et augmenter la croissance \u00e9conomique du Maroc\u00a0\u00bb. La MCC &#8211; dont le pr\u00e9sident du conseil d&rsquo;administration n&rsquo;est autre que&#8230; la secr\u00e9taire d&rsquo;Etat am\u00e9ricaine, Condoleezza Rice -, agit \u00e0 travers le monde pour \u00ab\u00a0promouvoir la croissance \u00e9conomique durable\u00a0\u00bb. Dans les faits, elle a surtout favoris\u00e9 celle de Lockheed Martin. Tout est consomm\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, la maladresse remarqu\u00e9e d&rsquo;Herv\u00e9 Morin, le ministre fran\u00e7ais de la d\u00e9fense, qui, le 11 septembre \u00e0 Toulouse, a soulign\u00e9 que le Rafale est un avion \u00ab\u00a0tr\u00e8s sophistiqu\u00e9, formidable\u00a0\u00bb, mais \u00ab\u00a0difficile \u00e0 vendre\u00a0\u00bb, n&rsquo;avait plus vraiment d&rsquo;importance. Les autres contrats qui devraient \u00eatre annonc\u00e9s lors de la visite de M. Sarkozy au Maroc constitueront, pour la France, un lot de consolation. Qui n&rsquo;effacera pas l&rsquo;\u00e9chec cuisant du Rafale. <\/p>\n<p>Article paru dans l&rsquo;\u00e9dition du 23.10.07<br \/>\nLe Monde<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En France, on est vraiment les rois du commerce !\u00a0\u00bb, commente, ironique, un homme d&rsquo;affaires. \u00ab\u00a0Nous \u00e9tions face \u00e0 un pays, le Maroc, qui voulait acheter des avions de combat fran\u00e7ais ; nous-m\u00eames nous n&rsquo;attendions que cela. R\u00e9sultat, faute d&rsquo;avions, on va finir par vendre une Fr\u00e9gate et, en plus, on va s&rsquo;en glorifier&#8230;\u00a0\u00bb Cette<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-121944","post","type-post","status-publish","format-standard"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/121944","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=121944"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/121944\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=121944"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=121944"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=121944"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}