{"id":120018,"date":"2007-03-02T04:04:55","date_gmt":"2007-03-02T03:04:55","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/plateau-du-golan-la-diplomatie-des-pommes\/"},"modified":"2024-01-23T01:32:29","modified_gmt":"2024-01-23T00:32:29","slug":"plateau-du-golan-la-diplomatie-des-pommes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/plateau-du-golan-la-diplomatie-des-pommes\/","title":{"rendered":"Plateau du Golan : la diplomatie des pommes"},"content":{"rendered":"<p>\nLE MONDE <\/p>\n<p>e brouillard se l\u00e8ve sur les hauteurs d\u00e9sol\u00e9es du Golan. Une file de camions charg\u00e9s \u00e0 ras bord de palettes de pommes cahote sur une route fouett\u00e9e par les vents. Apr\u00e8s quelques minutes, le convoi s&rsquo;arr\u00eate en rase campagne face \u00e0 des baraquements militaires d\u00e9cr\u00e9pis au-dessus desquels flotte le drapeau frapp\u00e9 de l&rsquo;\u00e9toile de David. Voil\u00e0 le point de passage de Kuneitra, entre la Syrie et le plateau du Golan, occup\u00e9 par Isra\u00ebl en 1967 et annex\u00e9 en 1981.<\/p>\n<p>Un corridor de 300 m\u00e8tres de long, \u00e0 cheval sur la ligne de cessez-le-feu h\u00e9rit\u00e9e de la guerre du Kippour en 1973. Descendu de sa cabine, Bassam Zeidan, un paysan druze du Golan, fixe d&rsquo;un regard plein de fiert\u00e9 le drapeau syrien que l&rsquo;on discerne au loin, entre les arbres. \u00ab\u00a0C&rsquo;est un grand jour, un jour de f\u00eate, dit-il. Jamais je n&rsquo;aurais pens\u00e9 pouvoir vendre ma production dans mon propre pays. Aujourd&rsquo;hui, on fait passer des pommes. Demain, si Dieu veut, c&rsquo;est nous qui passerons.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette op\u00e9ration est orchestr\u00e9e pour le troisi\u00e8me hiver cons\u00e9cutif par les troupes des Nations unies d\u00e9ploy\u00e9es sur place (Forces des Nations unies pour l&rsquo;observation du d\u00e9sengagement, Fnuod) et le Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge (CICR). Pr\u00e9vue pour durer deux mois, elle doit permettre aux exploitants du Golan occup\u00e9 de vendre 10 000 tonnes de pommes sur le march\u00e9 syrien, soit pr\u00e8s de 25 % de leur production annuelle.<\/p>\n<p>En d\u00e9pit de leur antagonisme historique et du surcro\u00eet de tension suscit\u00e9 ces derniers jours par les sp\u00e9culations de la presse isra\u00e9lienne sur une \u00e9ventuelle attaque syrienne, les deux pays ont donn\u00e9 leur feu vert \u00e0 ce transfert commercial d&rsquo;un genre unique. \u00ab\u00a0Toutes les parties y trouvent leur int\u00e9r\u00eat\u00a0\u00bb, explique Paul Conneally, chef adjoint de la d\u00e9l\u00e9gation du CICR en Isra\u00ebl.<\/p>\n<p>Pour les 20 000 Syriens du Golan occup\u00e9, tous de confession druze &#8211; une secte issue d&rsquo;une des branches du chiisme -, il s&rsquo;agit d&rsquo;une aubaine inesp\u00e9r\u00e9e. Le bouclage des territoires palestiniens cons\u00e9cutif au d\u00e9marrage de l&rsquo;Intifada en 2000 les a priv\u00e9s de la moiti\u00e9 de leurs d\u00e9bouch\u00e9s. \u00ab\u00a0C&rsquo;\u00e9tait un d\u00e9sastre, se rem\u00e9more Nabih Eweidat, le responsable du site Internet de Majdal Shams, la capitale du Golan. La pomme est pour nous l&rsquo;\u00e9quivalent de l&rsquo;olive pour les Palestiniens : c&rsquo;est la colonne vert\u00e9brale de notre communaut\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le choc fut d&rsquo;autant plus rude qu&rsquo;\u00e0 cette \u00e9poque, les cultivateurs druzes commen\u00e7aient \u00e0 p\u00e2tir de la concurrence des 15 000 colons juifs implant\u00e9s dans le Golan. \u00ab\u00a0Ils ont beaucoup plant\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980, ajoute Nabih Eweidat. Ils ont re\u00e7u un tr\u00e8s fort soutien de leur gouvernement. Et, peu \u00e0 peu, ils se sont mis \u00e0 produire autant que nous.\u00a0\u00bb En mal d&rsquo;acheteurs, les paysans du Golan occup\u00e9 se tournent alors vers Damas. Des contacts discrets sont \u00e9tablis \u00e0 l&rsquo;automne 2004. Le pouvoir syrien, pas f\u00e2ch\u00e9 d&rsquo;entretenir le loyalisme de ses ressortissants sous occupation, donne rapidement son accord de principe.<\/p>\n<p>Isra\u00ebl de son c\u00f4t\u00e9 ne se fait pas non plus prier. L&rsquo;\u00e9coulement de milliers de tonnes de pommes chez son voisin arabe garantit \u00e0 ses producteurs une remont\u00e9e des prix de vente quasi instantan\u00e9e. \u00ab\u00a0Pour les Syriens, la motivation est politique ; pour les Isra\u00e9liens, \u00e9conomique et pour les druzes, humanitaire\u00a0\u00bb, r\u00e9sume Paul Conneally.<\/p>\n<p>Le CICR, quant \u00e0 lui, joue le r\u00f4le de facilitateur. C&rsquo;est dans ses camions que sont charri\u00e9es les palettes de pommes des paysans druzes. L&rsquo;organisme helv\u00e8te est le seul transporteur agr\u00e9\u00e9 par la Syrie et Isra\u00ebl sur le terrain ultrasensible du corridor de Kuneitra. Pour garantir une neutralit\u00e9 int\u00e9grale, des chauffeurs k\u00e9nyans ont m\u00eame \u00e9t\u00e9 d\u00e9p\u00each\u00e9s depuis la plate-forme logistique du CICR \u00e0 Nairobi. Une fois charg\u00e9s, les camions franchissent d&rsquo;abord la porte Alpha, sous contr\u00f4le isra\u00e9lien, puis la porte Charlie, le poste de contr\u00f4le de la Fnuod et parviennent quelques secondes plus tard \u00e0 la porte Bravo, le terminus syrien. <\/p>\n<p>Dans huit \u00e0 dix semaines, quand le volume de 10 000 tonnes fix\u00e9 par Isra\u00ebl et la Syrie aura \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9, les dirigeants des coop\u00e9ratives druzes reviendront chercher leur paye \u00e0 Kuneitra. \u00ab\u00a0C&rsquo;est directement l&rsquo;Etat syrien qui ach\u00e8te nos pommes, explique Abou Salah, un exploitant druze emmitoufl\u00e9 dans un manteau de laine. Il nous consent un prix l\u00e9g\u00e8rement sup\u00e9rieur \u00e0 celui du march\u00e9 isra\u00e9lien, environ 2,5 shekels le kilo (45 cents d&rsquo;euro) au lieu de 2 shekels. Nous ne faisons pas v\u00e9ritablement de profit dans cette affaire. L&rsquo;important, c&rsquo;est que cela nous permet de conserver et d&rsquo;entretenir les terres que nous avons h\u00e9rit\u00e9es de nos parents.\u00a0\u00bb Il marque une pause, observe le premier camion qui s&rsquo;\u00e9branle en direction du poste syrien et ajoute, avec un sourire narquois : \u00ab\u00a0C&rsquo;est un jour de lib\u00e9ration, mais chut, ne le r\u00e9p\u00e9tez pas, car les soldats isra\u00e9liens sont partout.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Autant qu&rsquo;une bou\u00e9e de sauvetage \u00e9conomique, l&rsquo;op\u00e9ration est dans l&rsquo;esprit des gens du Golan une \u00e9vidente d\u00e9monstration d&rsquo;all\u00e9geance \u00e0 Damas. M\u00eame si ce territoire a pass\u00e9 davantage d&rsquo;ann\u00e9es sous administration isra\u00e9lienne (1967-2007) que syrienne (1946-1967), la population druze dans son immense majorit\u00e9 demeure fi\u00e8re de ses origines.<\/p>\n<p>Signe \u00e9loquent, quasiment aucun de ses membres n&rsquo;a accept\u00e9 la citoyennet\u00e9 de l&rsquo;Etat juif qui leur a \u00e9t\u00e9 offerte apr\u00e8s l&rsquo;annexion de 1981. A la rubrique \u00ab\u00a0nationalit\u00e9\u00a0\u00bb, la carte d&rsquo;identit\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e par Isra\u00ebl mentionne de fa\u00e7on sibylline \u00ab\u00a0druze\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je n&rsquo;ai jamais v\u00e9cu sous souverainet\u00e9 syrienne, explique Nabih Eweidat, \u00e2g\u00e9 de 39 ans. Je n&rsquo;ai m\u00eame jamais pu me rendre en Syrie comme le font certains \u00e9tudiants du Golan. Mais mes parents m&rsquo;ont donn\u00e9 une \u00e9ducation nationaliste arabe. Et puis, j&rsquo;ai subi personnellement les effets de l&rsquo;occupation. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 limog\u00e9 de mon poste de professeur d&rsquo;informatique parce que soi-disant, je\u00a0\u00bbparlais trop\u00a0\u00bb. Le Shin Beth (les services secrets isra\u00e9liens) est partout.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A Majdal Shams, la jeune g\u00e9n\u00e9ration, davantage influenc\u00e9e par le mode de vie isra\u00e9lien, tient parfois un discours moins tranch\u00e9. Dans le hangar de la coop\u00e9rative de pommes dont elle tient les comptes, Rose Abu Saleh, \u00e2g\u00e9e de 25 ans, explique combien elle a profit\u00e9 de ses \u00e9tudes men\u00e9es dans le coll\u00e8ge de Tel Ha\u00ef, en Galil\u00e9e. \u00ab\u00a0C&rsquo;est vrai que le Golan est occup\u00e9. Mais cela ne veut pas dire que nous souffrons tous les jours. Si un jour la paix est conclue, j&rsquo;esp\u00e8re que ce sera dans de bonnes conditions, de fa\u00e7on \u00e0 ce que je garde mes amis et mes relations professionnelles en Isra\u00ebl.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Amal Khater, le contrema\u00eetre de l&rsquo;usine, qui surveille le tapis de triage o\u00f9 s&rsquo;affairent une dizaine d&rsquo;ouvri\u00e8res, rench\u00e9rit sur un ton prudemment critique : \u00ab\u00a0J&rsquo;aimerais bien vivre en Syrie, mais le r\u00e9gime en place n&rsquo;est pas vraiment ma tasse de th\u00e9. Cela dit, j&rsquo;ai le temps. La communaut\u00e9 internationale n&rsquo;a aucune envie de faire pression sur Isra\u00ebl pour qu&rsquo;il rende le Golan. La paix n&rsquo;est pas pour demain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;attente de ce grand jour, Amal et Rose profite de l&rsquo;op\u00e9ration \u00ab\u00a0Pommes du Golan\u00a0\u00bb. Un camion sort d&rsquo;ailleurs du hangar charg\u00e9 de palettes. Pr\u00eat pour l&rsquo;exportation ? \u00ab\u00a0Non, corrige Amal, sous le regard approbateur de sa coll\u00e8gue. On ne dit pas \u00ab\u00a0exporter\u00a0\u00bb. Le Golan est en Syrie. Nous envoyons des pommes \u00e0 Damas. Nuance.\u00a0\u00bb <\/p>\n<p>Benjamin Barthe<br \/>\nhttp:\/\/www.lemonde.fr\/web\/imprimer_element\/0,40-0@2-3218,50-877129,0.html<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LE MONDE e brouillard se l\u00e8ve sur les hauteurs d\u00e9sol\u00e9es du Golan. Une file de camions charg\u00e9s \u00e0 ras bord de palettes de pommes cahote sur une route fouett\u00e9e par les vents. 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