{"id":119881,"date":"2007-02-07T12:22:38","date_gmt":"2007-02-07T11:22:38","guid":{"rendered":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/inegalite-dans-lheritage-heritage-dune-preference-divine\/"},"modified":"2024-01-27T21:13:05","modified_gmt":"2024-01-27T20:13:05","slug":"inegalite-dans-lheritage-heritage-dune-preference-divine-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/inegalite-dans-lheritage-heritage-dune-preference-divine-2\/","title":{"rendered":"In\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage, h\u00e9ritage d\u2019une pr\u00e9f\u00e9rence divine"},"content":{"rendered":"<p>Avant la r\u00e9forme de 2001 en France, l\u2019enfant \u00ab adult\u00e9rin \u00bb voyait sa part successorale amput\u00e9e de moiti\u00e9. En application du verset coranique \u00ab Au m\u00e2le, portion semblable \u00e0 celle de deux filles \u00bb (VI\/11), une fille tunisienne \u00ab l\u00e9gitime \u00bb subit actuellement le m\u00eame sort, c\u2019est-\u00e0-dire la m\u00eame r\u00e9duction \u00e0 la moiti\u00e9. La r\u00e9forme qui accorderait les m\u00eames droits successoraux aux h\u00e9ritiers sans distinction de genre ou de nature de la parent\u00e9 n\u2019a pas eu lieu en Tunisie. Mais ce qui est \u00e0  souligner toutefois, c\u2019est que l\u2019enfant \u00ab adult\u00e9rin \u00bb d\u2019un syst\u00e8me \u00e9quivaut \u00e0 la fille l\u00e9gitime d\u2019un autre. <\/p>\n<p>Cet amalgame de deux syst\u00e8mes juridiques diff\u00e9rents peut para\u00eetre incongru, mais il est une sorte de traduction qui nous r\u00e9v\u00e9lerait d\u2019abord un aspect indicible du dispositif d\u2019exclusion sur lequel reposent les syst\u00e8mes successoraux traditionnels. La r\u00e9duction des droits successoraux se fondant sur le sexe et celle qui se base sur la nature de la parent\u00e9 ont un point commun : elles r\u00e9sultent de la m\u00eame crainte d\u2019un certain trouble de la filiation et de la transmission des biens du p\u00e8re de la famille. L\u2019enfant adult\u00e9rin est le rejeton issu  de l\u2019\u00e9trang\u00e8re, quant \u00e0 la fille, et m\u00eame si elle est l\u00e9gitime, elle demeure l\u2019\u00e9trang\u00e8re qui ne portera pas le nom du p\u00e8re et qui \u00e9pousera l\u2019\u00e9tranger, cet \u00e9tranger qui s\u2019immiscera indirectement dans l\u2019h\u00e9ritage du p\u00e8re. La femme introduit l\u2019\u00e9tranger dans le clan ou transmets les biens du clan \u00e0 un \u00e9tranger tout en \u00e9tant, paradoxalement la gardienne de l\u2019identit\u00e9. Un m\u00eame culte du propre et de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e agnatique, de la patrilin\u00e9arit\u00e9 et du patronyme semble pr\u00e9sider \u00e0 cette discrimination successorale. <\/p>\n<p>Cette \u00ab traduction \u00bb met aussi en valeur la violence douce et froide   \u00e9manant de la discrimination institutionnalis\u00e9e. Le partage de l\u2019h\u00e9ritage est ce moment myst\u00e9rieux o\u00f9 se cristallisent l\u2019\u00eatre et l\u2019avoir et o\u00f9 l\u2019on peut se dire en secret : \u00ab on a ce qu\u2019on est \u00bb, femme ou enfant ill\u00e9gitime, on a la moiti\u00e9 parce qu\u2019on n\u2019est qu\u2019une moiti\u00e9\u2026 Et c\u2019est dans les moments cruciaux du deuil, de la s\u00e9paration et du partage que ces deux exclus auront v\u00e9cu ce qui leur marque comme des \u00eatres hybrides,  compromettant la lign\u00e9e et la transmission des biens.<\/p>\n<p> Mais l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de la femme est encore plus fondamentale que celle de l\u2019enfant adult\u00e8re, puisqu\u2019elle ne r\u00e9sulte pas des faits contingents de la vie des parents, mais est inh\u00e9rente \u00e0 son identit\u00e9 sexuelle m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son \u00eatre de femme. Il est d\u2019ailleurs hautement significatif que l\u2019interdit successoral est aujourd\u2019hui  organis\u00e9 autour de la femme, puisqu\u2019un enfant ill\u00e9gitime tunisien peut \u00eatre trait\u00e9 comme ses fr\u00e8res l\u00e9gitimes si le p\u00e8re le veut, alors que l\u2019\u00e9galit\u00e9 successorale entre les sexes fait l\u2019objet d\u2019une opposition virulente et accrue. Or l\u2019\u00e9quivalence qu\u2019on vient d\u2019\u00e9tablir entre l\u2019enfant ill\u00e9gitime et la femme, m\u00eame si elle r\u00e9v\u00e8le la nature et la gravit\u00e9 d\u2019une maltraitance juridique, ne rend pas compte de l\u2019interdit qui la maintient et la p\u00e9rennise quand il s\u2019agit des femmes musulmanes. <\/p>\n<p>     La th\u00e9orie l\u00e9vi-straussienne de l\u2019\u00e9change des femmes telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 reprise par Simone de Beauvoir peut-elle pr\u00e9senter un fondement anthropologique \u00e0 cet interdit successoral qui p\u00e8se sur les femmes musulmanes? <\/p>\n<p>\u00ab Le lien de r\u00e9ciprocit\u00e9 qui fonde le mariage n\u2019est pas \u00e9tabli entre des hommes et des femmes, mais entre des hommes au moyen de femmes qui en sont seulement la principale occasion. \u00bb \u00e9crit  L\u00e9vi-Strauss. La cons\u00e9quence en est que \u00ab les femmes font partie des biens que ceux-ci (les hommes) poss\u00e8dent et qui sont entre eux un instrument d\u2019\u00e9change \u00bb, \u00e9crit Simone de Beauvoir. <\/p>\n<p>Cette institution avait repr\u00e9sent\u00e9 une avanc\u00e9e vers la culture et la pacification des relations entre les hordes humaines, puisqu\u2019elle avait n\u00e9cessit\u00e9 l\u2019interdit de l\u2019inceste et permis l\u2019exogamie et l\u2019alliance entre les groupes. Selon la logique en d\u00e9coulant, la femme, \u00e0 priori, ne devrait pas h\u00e9riter puisqu\u2019elle est un bien qu\u2019on h\u00e9rite, que les ma\u00eetres h\u00e9ritent.<\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9change des femmes et leur d\u00e9sh\u00e9ritement total semble appartenir \u00e0 une \u00e9poque plus recul\u00e9e et n\u2019existe d\u00e9j\u00e0 plus \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur quand l\u2019Islam est apparu. Certes, la femme de condition libre \u00e9tait souvent \u00ab vendue \u00bb contre une dot, et elle appartenait au mari et \u00e0 son clan. Elle \u00e9tait vendue contre du b\u00e9tail ou comme des esclaves, mais elle n\u2019\u00e9tait pas un simple bien et ne faisait pas l\u2019objet des op\u00e9rations qui d\u00e9coulaient de l&rsquo;esclavage total (vente, donation, louage\u2026) Tr\u00e8s souvent m\u00eame, c\u2019\u00e9tait elle qui endossait le prix de sa vente. Elle avait le pouvoir d\u2019engendrer, mais elle disposait aussi d\u2019un autre pouvoir : elle parlait et se d\u00e9fendait d\u2019\u00eatre une chose, r\u00e9clamait des droits, d\u00e9clamait parfois des po\u00e8mes et tombait amoureuse au lieu d\u2019\u00e9pouser l\u2019homme choisi par les clans. Disons que son activit\u00e9 de sujet humain, parlant et d\u00e9sirant, ce dont le sch\u00e9ma abstrait de l\u2019\u00e9change des femmes ne rend pas compte, ni m\u00eame celui de la domination masculine chez Bourdieu, cr\u00e9ait des r\u00e9sidus qui grignotaient sans cesse le syst\u00e8me de l\u2019\u00e9change des femmes dans sa logique implacable qui fait de la femme une propri\u00e9t\u00e9 du p\u00e8re l\u00e9gu\u00e9e au mari. <\/p>\n<p>L\u2019historienne tunisienne Latifa Lakhdhar a montr\u00e9 que le proph\u00e8te avait privil\u00e9gi\u00e9 la tradition mecquoise en l\u00e9gif\u00e9rant en mati\u00e8re d\u2019h\u00e9ritage : \u00ab \u2026Dans cette ville de n\u00e9goce vers laquelle revient le proph\u00e8te, et contrairement \u00e0 la tradition m\u00e9dinoise o\u00f9 les femmes \u00e9taient exh\u00e9r\u00e9d\u00e9es au m\u00eame titre que les enfants, \u00e0 la Mecque la femme avait droit \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage (comment d&rsquo;ailleurs sinon Khadija la premi\u00e8re femme du proph\u00e8te aurait-elle eu sa richesse si connue ?), voil\u00e0 pourquoi pour beaucoup d&rsquo;orientalistes, ces nouveaux acquis prescrits aux femmes par le Coran au niveau de la possession des biens par l&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9taient inspir\u00e9s par le r\u00e9gime successoral mecquois. \u00bb Mais Latifa Lakhdhar a montr\u00e9 aussi que \u00ab l&rsquo;attitude revendicative des femmes qui \u00e9taient dans l&rsquo;entourage du proph\u00e8te \u00bb avait jou\u00e9 un r\u00f4le consid\u00e9rable dans cette d\u00e9cision. Autrement dit, l\u2019\u00e9galit\u00e9 successorale n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019ordre de l\u2019impensable, malgr\u00e9 la loi de l\u2019\u00e9change des femmes. N\u2019ayant pas droit au butin remport\u00e9 des conqu\u00eates proph\u00e9tiques, les femmes voulaient avoir leur part successorale, r\u00e9clamaient parfois m\u00eame une part \u00e9gale \u00e0 celle de l\u2019homme. On rapporte qu\u2019Oum Salama, une des \u00e9pouses du proph\u00e8te avait dit au proph\u00e8te \u00ab \u00d4 proph\u00e8te  : on ne nous donne pas d&rsquo;h\u00e9ritage et on ne nous permet pas de participer \u00e0 la guerre Sainte !? Dieu a alors fait descendre le Verset \u00bb . Le verset dont il est question r\u00e9tablit l\u2019ordre statutaire duquel d\u00e9pend le r\u00e9gime successoral : \u00ab N&rsquo;aspirez pas \u00e0 ce dont Dieu avantage les uns sur les autres. Les hommes auront une part de ce qu&rsquo;ils se seront acquis, les femmes une part de ce qu&rsquo;elles se seront acquis \u00bb.(IV\/ 32) <\/p>\n<p>La donn\u00e9e anthropologique de l\u2019\u00e9change des femmes ne suffit donc pas \u00e0 rendre compte des r\u00e9gimes successoraux, puisque les femmes pouvaient \u00eatre \u00e9chang\u00e9e sans \u00eatre h\u00e9rit\u00e9es ou d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9es. On pourrait m\u00eame avancer que le principe de l\u2019\u00e9change des femmes, avec comme corr\u00e9lat l\u2019interdit de l\u2019inceste peut s\u2019exercer selon une modalit\u00e9 qui ne contrevient pas aux principes \u00e9galitaires, comme dans les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques modernes. Le facteur d\u00e9terminant dans l\u2019in\u00e9galit\u00e9 successorale islamique est bien la supr\u00e9matie des  hommes qui n\u2019\u00e9tait ni implicite, ni sans cons\u00e9quence juridique. Elle \u00e9tait clairement proclam\u00e9e par le Coran, rappel\u00e9e par le verset 34 de la m\u00eame Sourate : \u00ab\u00a0Les hommes ont autorit\u00e9 sur les femmes du fait qu&rsquo;Allah a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 certains d&rsquo;entre vous \u00e0 certains d&rsquo;autres, et du fait que [les hommes]font d\u00e9pense sur leurs biens [en faveur de leurs femmes]\u2026.\u00a0\u00bb (VI, 34, Blach\u00e8re II, 935).  Ce verset  institue donc le principe religieux et juridique de l\u2019autorit\u00e9 et de la pr\u00e9valence des hommes sur les femmes, en r\u00e9ponse \u00e0 la revendication de ces femmes. <\/p>\n<p>Cheikh Mohamed Tahar Ben Achour, qui compte parmi les plus illustres ex\u00e9g\u00e8tes de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, est peut-\u00eatre l\u2019un des derniers savants musulmans \u00e0 avoir reconnu l\u2019importance capitale du principe de l\u2019autorit\u00e9 des hommes sur les femmes, sans nier le pr\u00e9suppos\u00e9 sur lequel il repose, \u00e0 savoir la pr\u00e9valence des hommes sur les femmes : \u00ab Quant au verset \u00ab Les hommes ont autorit\u00e9 sur les femmes \u00bb, il constitue un fondement juridique dont se ramifient les jugements des versets suivants. C\u2019est comme un pr\u00e9ambule [\u2026] La pr\u00e9f\u00e9rence \u00e9mane des privil\u00e8ges inn\u00e9s qui font que la femme a besoin de l\u2019homme pour sa d\u00e9fense, pour sa protection, sa survie [\u2026] Les signes de cette pr\u00e9f\u00e9rence se sont manifest\u00e9s \u00e0 travers les \u00e2ges et elle est devenue un droit acquis pour les hommes. Cela constitue une preuve \u00e9clatante de ce que les hommes ont autorit\u00e9 sur les femmes. Le besoin des femmes pour les hommes de ce point de vue perdure, bien que son intensit\u00e9 soit plus ou moins forte. \u00bb <\/p>\n<p>La premi\u00e8re musulmane aurait donc gagn\u00e9 la moiti\u00e9 de la bataille : elle ne serait pas totalement d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9e comme les m\u00e9dinoises, mais elle ne pouvait \u00eatre l\u2019\u00e9gale de l\u2019homme dans un r\u00e9gime qui reposait sur ce principe religieux et juridique. Par la suite, avant d\u2019en arriver au d\u00e9ni moderne dont nous essaierons de rendre compte, nous trouverons des rationalisations du syst\u00e8me successoral chez des penseurs comme les Fr\u00e8res de la Puret\u00e9 qui, au IVe si\u00e8cle de l\u2019H\u00e9gire voulaient d\u00e9fendre la justice divine en arguant que la dot est l\u2019\u00e9quivalent de la moiti\u00e9 de la part successorale dont les femmes sont priv\u00e9es et qu\u2019elle est une r\u00e9compense \u00e9quitable aux femmes . Mais ce qui \u00e9chappait \u00e0 ces th\u00e9ologiens qui n\u2019avaient pas les m\u00eames r\u00e9flexes que les docteurs de la loi, c\u2019est que tout d\u2019abord la dot n\u2019est pas l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019h\u00e9ritage, puisqu\u2019elle est, \u00ab juridiquement \u00bb parlant, le prix pay\u00e9 pour la possession sexuelle du corps des femmes dans l\u2019\u00e9change matrimonial et que l\u2019in\u00e9galit\u00e9 successorale est strictement li\u00e9e \u00e0 la hi\u00e9rarchie des statuts juridiques telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e par le Coran et affin\u00e9e par le droit musulman. Les musulmans \u00e9taient sup\u00e9rieurs aux non- musulmans, les hommes et les femmes de condition libre \u00e9taient sup\u00e9rieurs aux esclaves, mais les hommes \u00e9taient sup\u00e9rieurs aux femmes. Les \u00ab hermaphrodites av\u00e9r\u00e9s \u00bb \u00e9taient m\u00eame sup\u00e9rieurs aux femmes eu \u00e9gard \u00e0 leur moiti\u00e9 masculine suppos\u00e9e. Cette hi\u00e9rarchie conditionn\u00e9e par les diff\u00e9rentes in\u00e9galit\u00e9s n\u2019est que reproduite par le syst\u00e8me successoral.  Vue sous cet angle, la soci\u00e9t\u00e9 se composait des h\u00e9ritiers \u00e0 part enti\u00e8re (les hommes libres), de ceux qui h\u00e9ritaient l\u2019\u00e9quivalent de la moiti\u00e9 de la part des femmes et de la moiti\u00e9 de la part des hommes (les \u00ab hermaphrodites \u00bb), des demi-d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s (les femmes donc), des d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s (les femmes non musulmanes qui ont \u00e9pous\u00e9 des musulmans, les enfants adult\u00e9rins et les criminels), ceux dont on h\u00e9rite pas (les apostats et les non-musulmans) et ceux qui \u00e9taient h\u00e9rit\u00e9s mais qui n\u2019h\u00e9ritaient pas (les esclaves). Si la part successorale de la femme est r\u00e9duite \u00e0 la moiti\u00e9, c\u2019est bien parce qu\u2019une femme valait la moiti\u00e9 d\u2019un homme. C\u2019est ce que r\u00e9v\u00e8le le droit p\u00e9nal qui consid\u00e8re que le prix du sang d\u2019une femme vaut la moiti\u00e9 de celui d\u2019un homme. C\u2019est la raison pour laquelle aussi le t\u00e9moignage de deux femmes vaut celui d\u2019un seul homme. Nous retrouvons l\u00e0 une modalit\u00e9 de l\u2019\u00e9change des femmes qui consid\u00e8re que la femme n\u2019est pas un simple bien \u00e9chang\u00e9 et c\u2019est ce qui fait qu\u2019elle h\u00e9rite. Mais le principe de l\u2019autorit\u00e9 des hommes et de leur pr\u00e9valence est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans cette modalit\u00e9, puisque la femme, tout en n\u2019\u00e9tant pas un simple bien, est la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un p\u00e8re qui la c\u00e8de \u00e0 un mari auquel elle appartiendra et ob\u00e9ira. Le contrat de mariage est d\u2019ailleurs con\u00e7u comme un contrat de vente et le mariage comme une sorte d\u2019esclavage . Bref, si l\u2019esclave participait de la chose et de la personne humaine, la femme participait de l\u2019esclave et  la personne libre \u00e0 la fois. La cons\u00e9quence en est que la femme valait la moiti\u00e9 d\u2019un homme et h\u00e9ritait de la moiti\u00e9 de la part d\u2019un homme. <\/p>\n<p>Le syst\u00e8me de l\u2019autorit\u00e9 des hommes et de leur pr\u00e9valence sur les femmes est aujourd\u2019hui mis \u00e0 mal par la modernisation sociale et ce, pour plusieurs raisons :  1\/ la femme se prend en charge et prend la famille en charge par son travail. L\u2019obligation de d\u00e9pense par laquelle on justifiait le principe de l\u2019autorit\u00e9 des hommes n\u2019est donc plus valable. L&rsquo;autorit\u00e9 parentale se substitue ainsi \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 paternelle. De plus, la dot est devenue une affaire symbolique, en Tunisie du moins, car lors de la r\u00e9daction du contrat de mariage par un officier d&rsquo;Etat civil ou un huissier de justice, le mari tunisien est tenu de donner \u00e0 sa future \u00e9pouse un dinar (\u00e0 peu pr\u00e8s 0,7 euro). Ce dinar tr\u00e8s symbolique est souvent gard\u00e9 jalousement dans l\u2019album photo des jeunes mari\u00e9s. En souvenir de la c\u00e9r\u00e9monie, mais peut-\u00eatre aussi en souvenir de l\u2019\u00e9poque lointaine o\u00f9 les femmes \u00e9taient en quelques sortes vendues au clan du mari. 2\/ l\u2019institution du voile est abolie, puisque les femmes sont sortis de leurs gyn\u00e9c\u00e9es et que le voile islamique vestimentaire, m\u00eame s\u2019il est une relique de ces temps imm\u00e9moriaux, n\u2019emp\u00eache pas cette sortie. 3\/ le postulat de l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 statutaire des femmes ne tient plus puisque la constitution du pays et les conventions ratifi\u00e9es par l\u2019Etat proclament l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes. <\/p>\n<p>Les femmes tunisiennes ont eu la chance de vivre sous le r\u00e9gime qui s\u2019est le plus d\u00e9marqu\u00e9 du principe de l\u2019autorit\u00e9 des hommes sur les femmes qui porte plus loin que la simple loi de l\u2019\u00e9change des femmes. Elles ont aussi b\u00e9n\u00e9fici\u00e9  des all\u00e9gements apport\u00e9s par le Code du Statut Personnel (CSP) tunisien concernant les filles uniques et la prise en compte de l\u2019agnat dans certains cas. Mais l\u2019ombre de ce syst\u00e8me de l\u2019autorit\u00e9 et de la pr\u00e9valence des hommes continue \u00e0 peser sur leurs destin\u00e9es et le pass\u00e9 de l\u2019avilissement des femmes continue \u00e0 hanter leur pr\u00e9sent. Ce syst\u00e8me, bien que mis \u00e0 mal, tient encore, et l\u2019in\u00e9galit\u00e9 successorale en est un r\u00e9sidu. Ce r\u00e9sidu \u00e9tant \u00e0 la fois \u00ab mystique \u00bb et mat\u00e9riel, il touche la destin\u00e9e des femmes en profondeur. Le plaidoyer \u00e9dit\u00e9 par l\u2019Association Tunisienne des Femmes D\u00e9mocrates (ATFD) et l\u2019Association Tunisienne des femmes pour la recherche sur le D\u00e9veloppement (AFTURD)  , le montre bien par des donn\u00e9es r\u00e9elles et des arguments diversifi\u00e9s. <\/p>\n<p>La br\u00e8che est ouverte par les acquis pr\u00e9c\u00e9dents et les revendications actuelles, puisque les revendications donnent cours \u00e0 ce qu\u2019on a appel\u00e9 \u00ab la marche providentielle de l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00bb. Mais l\u2019on peut \u00eatre sceptique quant au d\u00e9roulement de cette marche. Fellag, l\u2019humoriste alg\u00e9rien, avait dit un jour : \u00ab\u00a0Quand on est au fond du trou, on ne peut que remonter. Les Alg\u00e9riens, quand ils sont au fond du trou, continuent de creuser&#8230;\u00a0\u00bb On est tent\u00e9  de le paraphraser en disant que, quand une br\u00e8che est ouverte par l\u2019imp\u00e9ratif \u00e9galitaire, g\u00e9n\u00e9ralement, la r\u00e9forme qui apaise et r\u00e9pare l\u2019injustice suit. Les alg\u00e9riens, les tunisiens et les musulmans actuels, lorsqu\u2019une br\u00e8che est ouverte, ils la rebouchent,  ils la colmatent en \u00e9difiant \u00e0 la place une masse de conjurations et d\u2019impostures de toutes sortes, en oubliant m\u00eame les possibles qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9s pour qu\u2019une version de l\u2019origine s\u2019impose. La br\u00e8che s\u2019ouvre mais la r\u00e9forme tarde \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Entre les revendications des femmes qui n\u00e9gociaient avec le proph\u00e8te et celle de Taher Hadded, premier r\u00e9formiste moderne \u00e0 avoir aspir\u00e9, en 1930, \u00e0 une \u00e9galit\u00e9 successorale, treize si\u00e8cles se sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9coul\u00e9s. Quarante quatre ans apr\u00e8s Hadded, Bourguiba a tent\u00e9 une r\u00e9forme en 1974 mais a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vite dissuad\u00e9, suite \u00e0 une fatwa l\u2019incriminant, promulgu\u00e9e par Ibn Baz, le mufti saoudien officiel \u00e0 l\u2019\u00e9poque . Actuellement, cette r\u00e9forme est appel\u00e9e par la Ligue tunisienne des droits de l\u2019homme, les deux Associations cit\u00e9es plus haut (ATFD et AFTURD), quelques intellectuels comme Mohammed Charfi et  Afif Lakhdhar. Mais un amendement du CSP dans ce sens  ne semble pas \u00e0 l\u2019ordre du jour, puisque les d\u00e9cideurs politiques, le parti au pouvoir (Rassemblement Constitutionnel D\u00e9mocratique), l\u2019Union Nationale des Femmes tunisiennes ainsi que les partis d\u2019opposition gardent le silence. Les islamistes, quant \u00e0 eux, ont fini par reconna\u00eetre la valeur du CSP mais r\u00e9cusent l\u2019\u00e9galit\u00e9 successorale. Une campagne contre la r\u00e9forme successorale a m\u00eame vu le jour dans des tribunes comme Assabeh et Tunisnews, avant m\u00eame la publication du Plaidoyer en Ao\u00fbt 2006. <\/p>\n<p>Quels sont les arguments avanc\u00e9s contre cette r\u00e9forme ? Je ne reprendrai pas l\u2019argument tactique qui se fonde sur la traditionnelle logique des priorit\u00e9s, car il a \u00e9t\u00e9 bien d\u00e9velopp\u00e9 par le Plaidoyer.   <\/p>\n<p>Ce que l\u2019on peut constater, c\u2019est qu\u2019il ne s\u2019agit pas de v\u00e9ritables arguments, mais  de  m\u00e9canismes de d\u00e9fense qui tentent d\u2019imposer des lignes rouges et de d\u00e9rober des regards les id\u00e9es devenues insupportables \u00e0 notre \u00e9poque.<\/p>\n<p>Nous retrouvons d\u2019abord cette strat\u00e9gie discursive qui installe l\u2019interdit de toucher au c\u0153ur de la pens\u00e9e. L\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ritage serait une atteinte \u00e0 la sensibilit\u00e9 religieuse des musulmans , une atteinte aussi \u00e0 ce qu\u2019on appelle vaguement \u00ab les intangibilit\u00e9s de l\u2019islam \u00bb. Ainsi les femmes qui ont plaid\u00e9 pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 successorale ne seraient m\u00eame pas des femmes, mais des monstres asexu\u00e9s et des \u00ab extr\u00e9mistes \u00bb. Elle ne sont pas habilit\u00e9es \u00e0 parler de la science des \u00ab Fara\u2019idh \u00bb (droit successoral en Islam), car il y a des sp\u00e9cialistes de la question, form\u00e9s par la Facult\u00e9 de th\u00e9ologie. <\/p>\n<p>L\u2019interdit de toucher touche \u00e9videmment aux versets coraniques ayant trait \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage et qui, nous dit-on, sont \u00ab clairs et cat\u00e9goriques \u00bb. Pourtant que de versets clairs et cat\u00e9goriques ne sont pas appliqu\u00e9s ni en Tunisie ni parfois ailleurs : ceux qui recommandent la loi du talion et les ch\u00e2timents corporels, ceux qui interdisent l\u2019usure (riba), ceux qui concernent les esclaves et qui sont simplement tomb\u00e9es en d\u00e9su\u00e9tude, tous ceux qui concernent les domaines de la l\u00e9gislation autres que le statut personnel&#8230; !  Ce que prot\u00e8ge l\u2019interdit de toucher aux versets coraniques ne me semble pas se r\u00e9duire aux versets coraniques. <\/p>\n<p>La crainte de la non- application des versets coraniques masque d\u2019autres craintes et d\u2019autres objets qui semblent s\u2019embo\u00eeter les uns dans les autres. Ce qu\u2019on interdit de toucher est \u00e0 priori le verset coranique. Mais ce que prot\u00e8ge le verset coranique et porte en son sein, c\u2019est le privil\u00e8ge masculin, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019institution familiale qui garantit l\u2019h\u00e9ritage religieux donnant lieu au pouvoir temporel des hommes. Mais ce que le privil\u00e8ge masculin prot\u00e8ge, d\u00e9robe et pr\u00e9serve, c\u2019est la pr\u00e9dilection divine pour les hommes exprim\u00e9e de la mani\u00e8re la plus claire dans le Coran.  <\/p>\n<p>Nous en arrivons \u00e0 la deuxi\u00e8me s\u00e9rie d\u2019arguments qui sont, curieusement, partag\u00e9s par les d\u00e9tracteurs et la plupart des d\u00e9fenseurs de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes. Ces arguments reposent sur l\u2019oubli organis\u00e9 et le d\u00e9ni dont fait l\u2019objet la chose la plus pr\u00e9cieuse qui se trouve dans la plus petite des bo\u00eetes gigognes, c\u2019est-\u00e0-dire le  pr\u00e9suppos\u00e9 majeur de la pr\u00e9dilection divine pour les hommes. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, cette pr\u00e9f\u00e9rence est sciemment ou inconsciemment isol\u00e9e de la question de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes. On n\u2019\u00e9voque pas la question des anciens statuts juridiques, on \u00e9vite de citer les versets qui proclament la sup\u00e9riorit\u00e9 des hommes, on tord le cou \u00e0 la langue arabe pour r\u00e9interpr\u00e9ter le principe de l\u2019autorit\u00e9 des hommes. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, on d\u00e9clare que l\u2019islam a r\u00e9v\u00e9r\u00e9 la femme, pas seulement \u00e0 l\u2019\u00e9poque du proph\u00e8te qui a tenu compte malgr\u00e9 tout de la revendication des femmes, mais dans l\u2019absolu, puisque le proph\u00e8te est \u00e0 la fois et paradoxalement le chef politique qui n\u2019\u00e9chappait pas aux contingences historiques et le chef exemplaire suppos\u00e9 y \u00e9chapper. On affirme que la femme est l\u2019\u00e9gale de l\u2019homme m\u00eame si ses droits successoraux sont r\u00e9duits \u00e0 la moiti\u00e9. On cultive l\u2019art de loger \u00e0 la m\u00eame enseigne l\u2019\u00e9galit\u00e9 et l\u2019in\u00e9galit\u00e9 et on confond la logique de l\u2019\u00e9quit\u00e9 ou de la compl\u00e9mentarit\u00e9 et celle de l\u2019\u00e9galit\u00e9.  On affirme que la femme h\u00e9rite dans la plupart des cas plus que l\u2019homme, en donnant des exemples o\u00f9 la fille h\u00e9rite plus que son oncle, c\u2019est-\u00e0-dire en interf\u00e9rant le degr\u00e9 de parent\u00e9 et le sexe. <\/p>\n<p>Par ces cafouillages et ce d\u00e9ni, l\u2019amn\u00e9sie est produite et entretenue, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 est maintenue active, comme un spectre revenant. Or c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 il y a oubli qu\u2019il faut se rem\u00e9morer. Se rem\u00e9morer pour pouvoir inventer un autre oubli. Ce dont on produit l\u2019amn\u00e9sie est toujours essentiel, et l\u2019essentiel qu\u2019on essaie de recouvrir en r\u00e9cusant l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes ou parfois m\u00eame en la d\u00e9fendant obscur\u00e9ment, c\u2019est la l\u00e9sion de la pr\u00e9f\u00e9rence divine, c\u2019est la blessure du prix du sang de la femme qui ne vaut qu\u2019une moiti\u00e9 de vie.<\/p>\n<p> La question de l\u2019h\u00e9ritage \u00e9galitaire se heurte donc \u00e0 cet h\u00e9ritage impossible o\u00f9 l\u2019histoire d\u2019une femme croise l\u2019histoire de l\u2019origine dans un effarement  muet qui fait que l\u2019avenir tarde \u00e0 s\u2019ouvrir.<\/p>\n<p>rajabenslama@yahoo.fr<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant la r\u00e9forme de 2001 en France, l\u2019enfant \u00ab adult\u00e9rin \u00bb voyait sa part successorale amput\u00e9e de moiti\u00e9. En application du verset coranique \u00ab Au m\u00e2le, portion semblable \u00e0 celle de deux filles \u00bb (VI\/11), une fille tunisienne \u00ab l\u00e9gitime \u00bb subit actuellement le m\u00eame sort, c\u2019est-\u00e0-dire la m\u00eame r\u00e9duction \u00e0 la moiti\u00e9. 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