{"id":11724,"date":"2016-05-02T14:17:14","date_gmt":"2016-05-02T13:17:14","guid":{"rendered":"http:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=11724"},"modified":"2016-05-02T14:17:14","modified_gmt":"2016-05-02T13:17:14","slug":"vous-les-occidentaux-ne-pouvez-pas-imaginer-le-sens-du-mot-martyr","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/vous-les-occidentaux-ne-pouvez-pas-imaginer-le-sens-du-mot-martyr\/","title":{"rendered":"\u00abVous, les Occidentaux, ne\u00a0pouvez pas imaginer le\u00a0sens du mot martyr\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"width-padded\">\n<header class=\"article-header\">\n<div class=\"read-left-padding\">\n<p class=\"article-headline\"><em><span class=\"desc\">Dans le carr\u00e9 des martyrs du cimeti\u00e8re de Behecht-e Zahra, dans le sud de T\u00e9h\u00e9ran, en f\u00e9vrier.<\/span> <span class=\"copy\">Photo Isabelle Eshraghi pour Lib\u00e9ration<\/span><\/em><\/p>\n<div class=\"share-link\"><\/div>\n<h3 class=\"article-headline\">A T\u00e9h\u00e9ran, les\u00a0tombes des\u00a0miliciens tu\u00e9s en Syrie pour le r\u00e9gime de\u00a0Bachar al-Assad c\u00f4toient le carr\u00e9 des\u00a0combattants morts pendant la guerre Iran-Irak.<\/h3>\n<h3 class=\"article-headline\">\u00abVous, les Occidentaux, ne\u00a0pouvez pas imaginer le\u00a0sens du mot martyr\u00bb<\/h3>\n<\/div>\n<\/header>\n<\/div>\n<div class=\"container-column clearfix\">\n<div class=\"wide-column width-padded-left\">\n<div class=\"article-body read-left-padding\">\n<p>L\u2019Iran est le pays du paradis. On ne compte pas moins de cinq mots pour le d\u00e9signer, en particulier dans la po\u00e9sie persane. Sur terre, il y en a de grands, comme Behecht-e Zahra (\u00able\u00a0paradis de Zahra\u00bb, la fille du Proph\u00e8te), le cimeti\u00e8re qui commence aux portes des quartiers sud de T\u00e9h\u00e9ran et s\u2019\u00e9tend sur plus de\u00a0400\u00a0hectares en direction du d\u00e9sert. Des petits coins de paradis, aussi, comme ces caf\u00e9s et caf\u00e9t\u00e9rias o\u00f9 se retrouve toute une jeunesse pour profiter d\u2019une relative libert\u00e9 et o\u00f9 l\u2019on sirote des <em>\u00abpersian mojitos\u00bb,<\/em> sans rhum bien s\u00fbr, mais de la m\u00eame couleur verd\u00e2tre que leurs cousins cubains et accompagn\u00e9s de l\u2019in\u00e9vitable rondelle de citron.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur du cimeti\u00e8re de Behecht-e Zahra est le carr\u00e9 des martyrs : au moins\u00a030 000\u00a0tombes de combattants morts pendant la longue guerre Iran-Irak\u00a0(1980-1988) ou de manifestants fauch\u00e9s par les balles de l\u2019arm\u00e9e du Shah, sans oublier ceux tomb\u00e9s dans les attentats perp\u00e9tr\u00e9s par les organisations hostiles au pouvoir. Tous les martyrs n\u2019ont d\u2019ailleurs pas droit \u00e0 ce carr\u00e9 mythique : m\u00eame s\u2019ils ont pay\u00e9 de leur vie leur engagement contre le r\u00e9gime imp\u00e9rial, la R\u00e9publique islamique n\u2019a pas reconnu la qualit\u00e9 de <em>chahid<\/em> aux militants d\u2019extr\u00eame gauche, qui n\u2019ont donc pu y \u00eatre enterr\u00e9s.<\/p>\n<h3>Eau de rose<\/h3>\n<p>Plus de trente-cinq\u00a0ans apr\u00e8s la victoire de la r\u00e9volution et l\u2019av\u00e8nement de la R\u00e9publique islamique, on pourrait croire ce chapitre clos, qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019histoire ancienne. Effectivement, en semaine, \u00e0 part quelques vieilles m\u00e8res qui nettoient la tombe d\u2019un fils, la parfument \u00e0 l\u2019eau de rose et r\u00e9citent la sourate consacr\u00e9e, le carr\u00e9 des martyrs est d\u00e9sert. Mais les jeudis apr\u00e8s-midi, l\u2019endroit est beaucoup moins silencieux. C\u2019est le jour o\u00f9 l\u2019on enterre les <em>pasdaran <\/em>(Gardiens de la r\u00e9volution) et les<em>bassidji <\/em>(miliciens) qui ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s en Syrie. Les \u00abmartyrs\u00bb d\u2019aujourd\u2019hui rejoignent ainsi ceux d\u2019hier. A la diff\u00e9rence de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs, aucun endroit n\u2019est r\u00e9serv\u00e9 aux martyrs de Syrie. Leurs tombes de marbre noir sont diss\u00e9min\u00e9es dans le carr\u00e9 en fonction de la place disponible, si bien qu\u2019il est tr\u00e8s difficile de savoir quel est leur nombre. Entre les s\u00e9pultures, on voit parfois des affiches montrant des groupes de jeunes combattants sur le front syrien.<\/p>\n<p>Officiellement, T\u00e9h\u00e9ran n\u2019envoie que des conseillers militaires en Syrie et ne participe donc pas directement aux combats. Mais, d\u2019apr\u00e8s ce que l\u2019on peut lire sur leurs tombes, Ahmad Atahi et Ali Annahi, \u00e2g\u00e9s de\u00a020\u00a0et\u00a021\u00a0ans, \u00e9taient de simples bassidji. Ils ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s il y a quelques mois en d\u00e9fendant, selon l\u2019expression consacr\u00e9e, <em>\u00able mausol\u00e9e de Hazrat Zeinab\u00bb,<\/em> la s\u0153ur de l\u2019imam Hossein, troisi\u00e8me chef religieux historique du chiisme. Un site de la banlieue de Damas qui recevait, avant la guerre, la visite de plus d\u2019un million de p\u00e8lerins iraniens chaque ann\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9, tous n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s \u00e0 cet endroit, mais le nom du lieu donne de la sacralit\u00e9 \u00e0 leur engagement et t\u00e9moigne qu\u2019ils sont morts en voulant prot\u00e9ger les Ahl al-Bayt, les membres de la famille du Proph\u00e8te.<em>\u00abC\u2019\u00e9taient des bassidji, pas des pasdaran\u00bb,<\/em> insiste un personnage \u00e0\u00a0l\u2019impressionnante barbe et chevelure roussies au henn\u00e9 qui se tient pr\u00e8s des tombes. Est-ce si important ? <em>\u00abOui, les pasdaran sont des combattants professionnels. Ils ob\u00e9issent aux ordres du gouvernement. Les bassidji, eux, vont se battre avec tout leur c\u0153ur. Ils sont volontaires parce qu\u2019ils aiment ce qu\u2019ils font. Chaque fois que la soci\u00e9t\u00e9 a besoin d\u2019eux, ils\u00a0sont pr\u00eats.\u00bb<\/em> Il poursuit : <em>\u00abVous, les Occidentaux, croyez que les bassidji appartiennent aux classes d\u00e9favoris\u00e9es, mais pas du tout ! Parmi eux, il\u00a0y\u00a0a des ing\u00e9nieurs, des professeurs, des docteurs\u2026\u00bb<\/em> A ses c\u00f4t\u00e9s, un ami ajoute : <em>\u00abVous [les Occidentaux,\u00a0ndlr], vous ne pouvez m\u00eame pas imaginer tout le sens du mot martyr.\u00bb<\/em><\/p>\n<h3>\u00abMenace jihadiste\u00bb<\/h3>\n<p>Dans le carr\u00e9 des personnalit\u00e9s mortes pour la r\u00e9volution, on trouve la tombe du g\u00e9n\u00e9ral Hossein Hamedani, tu\u00e9 lui aussi en Syrie, le\u00a08\u00a0octobre. V\u00e9t\u00e9ran de la guerre Iran-Irak, il avait particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9pression des grandes manifestations de\u00a02009 qui avaient suivi la r\u00e9\u00e9lection contest\u00e9e de Mahmoud Ahmadinejad. Sa tombe est situ\u00e9e non loin de celle du\u00a0g\u00e9n\u00e9ral Ali Sayyed Chirazi, un ancien chef d\u2019\u00e9tat-major des forces arm\u00e9es iraniennes, assassin\u00e9 en\u00a01999 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran par les Moudjahidin du peuple iranien (opposition arm\u00e9e).<\/p>\n<p>Passe un religieux d\u2019une belle \u00e9l\u00e9gance avec un \u0153illet \u00e0 la main. Originaire de la ville d\u2019Arak, il explique qu\u2019<em>\u00abil n\u2019y a pas de diff\u00e9rence entre les martyrs\u00a0d\u2019hier et ceux d\u2019aujourd\u2019hui\u00bb,<\/em> entre ceux qui sont tomb\u00e9s sur le sol iranien en luttant contre l\u2019envahisseur irakien et ceux qui sont all\u00e9s mourir en Syrie pour d\u00e9fendre la dictature sanglante de Bachar al-Assad. <em>\u00abL\u2019islam n\u2019a pas de fronti\u00e8re. Notre destin\u00e9e est de combattre pour Dieu o\u00f9 que ce soit. Il y a\u00a082\u00a0pays musulmans dans le\u00a0monde. Chacun d\u2019eux doit \u00eatre d\u00e9fendu s\u2019il est attaqu\u00e9.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Dans le m\u00eame cimeti\u00e8re, on trouve aussi, \u00e9parpill\u00e9es dans le m\u00eame carr\u00e9 des martyrs, les tombes des travailleurs immigr\u00e9s afghans &#8211; ils sont quelque trois millions en Iran, en particulier des hazaras chiites &#8211; qui sont all\u00e9s eux aussi mourir en Syrie. Le plus souvent, ils sont partis pour obtenir de l\u2019argent ou un statut de r\u00e9sident qui leur a \u00e9t\u00e9 promis s\u2019ils allaient se battre contre <em>\u00abla menace jihadiste\u00bb.<\/em> En mars, la puissante Fondation des martyrs a fait savoir que les familles de ceux qui seraient tu\u00e9s ou bless\u00e9s en Syrie b\u00e9n\u00e9ficieraient de son soutien, quelle que soit leur nationalit\u00e9. Difficile de conna\u00eetre leur nombre, d\u2019autant plus que les nouveaux martyrs sont enterr\u00e9s dans leur ville d\u2019origine. A l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a02015, selon un d\u00e9compte du think tank The\u00a0American Enterprise Institute, 113\u00a0Iraniens, 121\u00a0Afghans et\u00a020\u00a0Pakistanais, \u00e9videmment tous chiites, avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s au combat depuis\u00a02013, auxquels s\u2019ajoutent des centaines de miliciens libanais du\u00a0Hezbollah et des volontaires irakiens.<\/p>\n<p>Le culte rendu au <em>chahid <\/em>est embl\u00e9matique de la r\u00e9volution islamique. Behecht-e Zahra fut m\u00eame le premier lieu visit\u00e9 par l\u2019imam Khomeiny en\u00a01979, \u00e0 son retour de Paris, et, maillant les rues de T\u00e9h\u00e9ran, on peut voir le portrait du fondateur du r\u00e9gime soulign\u00e9 par des invitations \u00e0 se sacrifier : <em>\u00abNos jeunes gens sont ceux qui sont au service du martyre et de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme.\u00bb<\/em> Pour perp\u00e9tuer ce culte, les courants conservateurs s\u2019emploient \u00e0 se servir des nouveaux martyrs de Syrie et d\u2019Irak pour revenir sur le devant de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<h3>Relative permissivit\u00e9<\/h3>\n<p><strong>A l\u2019inverse, cette martyrologie n\u2019a aucun sens pour les jeunes gens qui fr\u00e9quentent le rutilant centre commercial Sam, rue Fereshteh, dans le nord de T\u00e9h\u00e9ran, et ils ne comprennent m\u00eame pas que l\u2019on puisse s\u2019y int\u00e9resser<\/strong>. Leur petit coin d\u2019\u00e9den est bien diff\u00e9rent : c\u2019est un coffee-shop o\u00f9 l\u2019on imite le style garage de Los\u00a0Angeles, avec tuyauterie apparente et o\u00f9 aucune chaise ne ressemble \u00e0 sa voisine. A l\u2019entr\u00e9e, les gardes priv\u00e9s remplacent les miliciens. C\u2019est aussi le paradis des nez refaits &#8211; au moins\u00a060 %\u00a0des filles sont pass\u00e9es chez un chirurgien esth\u00e9tique qui leur a donn\u00e9 une forme d\u2019appendice assez reconnaissable. C\u2019est aussi celui des sacs Herm\u00e8s, des vrais, pas des imitations. Chez les\u00a0gar\u00e7ons, les boutons de manchette Montblanc sont port\u00e9s ostensiblement.<\/p>\n<p>R\u00e9guli\u00e8rement, les foulards tombent sur les \u00e9paules pour quelques poign\u00e9es de secondes, voire de minutes, des filles qui se glissent sur la petite terrasse pour fumer. Est-ce un\u00a0jeu, un d\u00e9fi, une forme de r\u00e9sistance ? <em>\u00ab<strong>L\u2019obligation du foulard, c\u2019est ce qui me p\u00e8se le plus. Ensuite, c\u2019est la pollution de T\u00e9h\u00e9ran. Et, en\u00a0troisi\u00e8me, l\u2019absence de libert\u00e9s<\/strong>\u00bb,<\/em> r\u00e9pond Shoukoufe, une jolie fausse blonde de\u00a027\u00a0ans, professeure d\u2019anglais. La\u00a0tr\u00e8s relative permissivit\u00e9 dont elle et ses copines b\u00e9n\u00e9ficient est \u00e0 mettre au cr\u00e9dit du Pr\u00e9sident, Hassan Rohani.<em>\u00ab<strong>\u00c7a va mieux avec lui. Les bassidji continuent de faire irruption dans les soir\u00e9es, cela vient d\u2019arriver \u00e0 une de mes copines, mais moins fr\u00e9quemment. Et la diff\u00e9rence, aussi, c\u2019est que, quand ils nous arr\u00eatent, ils ne nous mettent plus les menottes.\u00bb<\/strong><\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/planete\/2016\/05\/01\/vous-les-occidentaux-ne-pouvez-pas-imaginer-le-sens-du-mot-martyr_1449857\">Lib\u00e9ration<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le carr\u00e9 des martyrs du cimeti\u00e8re de Behecht-e Zahra, dans le sud de T\u00e9h\u00e9ran, en f\u00e9vrier. Photo Isabelle Eshraghi pour Lib\u00e9ration A T\u00e9h\u00e9ran, les\u00a0tombes des\u00a0miliciens tu\u00e9s en Syrie pour le r\u00e9gime de\u00a0Bachar al-Assad c\u00f4toient le carr\u00e9 des\u00a0combattants morts pendant la guerre Iran-Irak. \u00abVous, les Occidentaux, ne\u00a0pouvez pas imaginer le\u00a0sens du mot martyr\u00bb L\u2019Iran est<\/p>\n","protected":false},"author":81,"featured_media":11725,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[22],"tags":[],"class_list":{"0":"post-11724","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-actualites-fr"},"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11724","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/81"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11724"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11724\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/11725"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11724"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11724"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11724"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}