{"id":10979,"date":"2016-04-09T23:43:46","date_gmt":"2016-04-09T22:43:46","guid":{"rendered":"http:\/\/middleeasttransparent.com\/?p=10979"},"modified":"2016-04-09T23:43:46","modified_gmt":"2016-04-09T22:43:46","slug":"achrafieh-a-lombre-du-mur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/middleeasttransparent.com\/fr\/achrafieh-a-lombre-du-mur\/","title":{"rendered":"Achrafieh, \u00e0 l\u2019ombre du mur"},"content":{"rendered":"<h3>La Maison Jaune ou Beit Beyrouth, sur la ligne de d\u00e9marcation \u00e0 Sodeco entre l\u2019est et l\u2019ouest de la capitale pendant la guerre civile, va bient\u00f4t devenir un mus\u00e9e et un centre culturel.<\/h3>\n<div class=\"floatingToolbox\"><\/div>\n<div class=\"text\">\n<p>Je vous parle d&rsquo;un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas conna\u00eetre. Achrafieh, en ce temps-l\u00e0, celui des 80&rsquo;s, vivait intra-muros, sans les Peugeot 504 blanches et autres blousons en cuir noir qui pullulaient d\u00e9j\u00e0, depuis Mazzeh, dans l&rsquo;autre partie de la capitale. Je vous parle plus pr\u00e9cis\u00e9ment de ce triangle reliant la mosqu\u00e9e Beydoun, l&rsquo;\u00e9glise Notre-Dame des dons et l&rsquo;Universit\u00e9 Saint-Joseph (Huvelin), de ce village tr\u00e8s urbain surplomb\u00e9 jadis par la seule tour Rizk, de cette cit\u00e9 tr\u00e8s rurale \u00e9tablie sous le flanc du Coll\u00e8ge Notre-Dame de Nazareth, de cette partie d&rsquo;Achrafieh qui, \u00e0 l&rsquo;ombre directe du mur, essayait, tant bien que mal, de tenir bon, de survivre et, dans la mesure du possible, de prosp\u00e9rer.<br \/>\nAu c\u0153ur du quartier Beydoun, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9cole Ali ibn Abi Taleb de Makassed transform\u00e9e, pour les \u00ab\u00a0besoins de la cause\u00a0\u00bb, en caserne, qui vous accueillait. Souvent long\u00e9e, pendant les crises de p\u00e9nurie assez fr\u00e9quentes, par une longue file d&rsquo;attente depuis la boulangerie Qolqas, elle abritait des miliciens en tenue vert olive, d\u00e9cor\u00e9e d&rsquo;insignes rouges. Rien de plus fascinant, aux yeux des rares enfants de l&rsquo;Ouest qui traversaient chaque week-end pour venir visiter leurs proches \u00e0 Achrafieh, que cet uniforme, ce minimum de discipline paramilitaire qui \u00e9tait quasiment absent chez les miliciens de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la ville. En haut des marches menant vers l&rsquo;entr\u00e9e de cette caserne scolaire, les combattants avaient incrust\u00e9 un cr\u00e2ne bien scalp\u00e9. Il ne s&rsquo;agissait probablement, selon les explications des grands qui cherchaient \u00e0 en limiter les effets traumatiques dans le cr\u00e2ne des petits, que d&rsquo;un cr\u00e2ne de chat. \u00ab\u00a0Calavera no llora ! Serenata de amor. Calavera no llora ! No tiene coraz\u00f3n.\u00a0\u00bb Non, Manu Chao n&rsquo;avait pas encore consol\u00e9 cette t\u00eate de mort bien triste m\u00eame si, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, on c\u00e9l\u00e9brait \u00e0 Achrafieh, un peu \u00e0 la mexicaine, la f\u00eate de la mort, mais tout au long de l&rsquo;ann\u00e9e.<br \/>\n\u00c0 l&rsquo;ombre du mur, la rue Abdel Wahab Inglisi n&rsquo;\u00e9blouissait pas par la bouffe, mais par ses vitrines o\u00f9 l&rsquo;on exposait des v\u00eatements de marque, des articles de luxe, les derniers ouvrages juridiques ; o\u00f9 l&rsquo;on achetait, chaque samedi, de feue la libraire \u00c0 la une, Les Copains, suppl\u00e9ment de L&rsquo;Orient-Le Jour ; o\u00f9 l&rsquo;on faisait dialoguer, dans une symphonie de couleurs et de formes, des instruments de musique flambant neuf. Beaucoup de gamins croyaient, dur comme fer, que le magasin en question appartenait, comme semblait l&rsquo;indiquer son enseigne, au m\u00eame Mozart \u00e9voqu\u00e9 dans les cours de chant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole.<br \/>\nDans une pseudoruelle, serpente, reliant les rues Abdel Wahab et Achrafieh, le magasin de Mitri constituait un passage oblig\u00e9. Premier fournisseur en produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 aux habitants du quartier, il \u00e9tait situ\u00e9 dans un sous-sol, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la loge ma\u00e7onnique d\u00e9j\u00e0 abandonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, mais pas encore d\u00e9truite. En voyant comment Mitri et Abou Adel, le primeur du coin, \u00e9taient toujours d\u00e9bord\u00e9s, s&rsquo;activant avec leur crayon derri\u00e8re l&rsquo;oreille, leurs calculs interminables et leurs petites lunettes, on avait l&rsquo;impression que c&rsquo;\u00e9tait Abou Fouad qui avait brusquement quitt\u00e9 l&rsquo;\u00e9cran de la t\u00e9l\u00e9vision pour se d\u00e9doubler dans la r\u00e9alit\u00e9.<br \/>\nL&rsquo;apr\u00e8s-midi, les cours int\u00e9rieures des anciennes maisons accueillaient, \u00e0 tour de r\u00f4le, l&rsquo;Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des gossipeuses unies, durant laquelle les \u00ab\u00a0tantes\u00a0\u00bb, toujours tr\u00e8s chic et issues de toutes les communaut\u00e9s du quartier, se r\u00e9unissaient pour un caf\u00e9. Autour du bassin central o\u00f9 s&rsquo;entrem\u00ealaient, le plus naturellement au monde, des voyelles de fran\u00e7ais avec des consonnes d&rsquo;arabe, les \u00e9clats de rire fusaient de partout, entrecoup\u00e9s par les soupirs des \u00ab\u00a0Allah ynajjina\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Allah yefrejha\u00a0\u00bb, \u00e0 chaque fois qu&rsquo;on \u00e9voquait les affres de la guerre qui battait son plein. Il y avait beaucoup de baraka autour des berkeh, \u00e0 l&rsquo;ombre du mur.<br \/>\nPlus bas, les curieux les plus aventuriers s&rsquo;approchaient au plus pr\u00e8s du mur. Il \u00e9tait \u00e9rig\u00e9 avec un peu de sable, de d\u00e9bris et beaucoup de haines, en guise de fronti\u00e8re entre Achrafieh et Sodeco. Pour prouver son courage, il fallait oser monter aux derniers \u00e9tages de l&rsquo;immeuble Chebaro, cette porte de Brandebourg habit\u00e9e, m\u00eame pendant les \u00e9pisodes les plus violents de la guerre, et qui offrait une vue imprenable sur l&rsquo;ouest de la ville. L\u00e0-bas, il n&rsquo;y avait encore ni zaatar, ni zeit, ni cris de jeunes gens, pleins de vie, quittant la rue Monnot pour une after \u00e0 5h du matin. L\u00e0-bas, \u00e0 l&rsquo;ombre tr\u00e8s intime du mur, seuls les fant\u00f4mes affam\u00e9s, ceux des victimes tomb\u00e9es sous les balles des francs-tireurs, criaient, en pleine nuit, leur silence assourdissant.<br \/>\nAu c\u0153ur d&rsquo;Achrafieh, la guerre a \u00e9trangement choisi un quartier tr\u00e8s inclusif de l&rsquo; \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb dans sa diff\u00e9rence, pour servir de fronti\u00e8re d&rsquo;exclusion mutuelle entre les deux parties de la capitale. F\u00e9ru de monstres et autres d\u00e9formations pas tr\u00e8s naturelles, un clash des civilisations avant l&rsquo;heure s&rsquo;est accapar\u00e9, un 13 avril, de ce brassage confessionnel typiquement libanais, mais pour en constituer une douane infranchissable \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un Liban devenu, pendant 15 ans, schizophr\u00e8ne. Jamais l&rsquo;absurde de la guerre civile ne s&rsquo;est autant illustr\u00e9 que dans ce concentr\u00e9 \u00e9tourdissant de paradoxes, que dans ce cosmopolitisme de s\u00e9paration, que dans ce multiconfessionnalisme de d\u00e9marcation confessionnelle.<br \/>\nMais \u00e9galement, jamais l&rsquo;absurde de la guerre n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 vaincu de fa\u00e7on aussi spectaculaire que par cette Achrafieh-l\u00e0, cette Tijuana du Liban qui a su, aux heures les plus sombres, comment refuser de servir de zone tampon, ou de se comporter comme une enclave ; qui a r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;attacher \u00e0 sa coh\u00e9sion et demeurer fid\u00e8le au triptyque de son essence. Modestement fi\u00e8re. Toujours hospitali\u00e8re. Profond\u00e9ment transfrontali\u00e8re.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.lorientlejour.com\/article\/979980\/achrafieh-a-lombre-du-mur.html\">L&rsquo;Orient Le Jour<\/a><\/strong><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Maison Jaune ou Beit Beyrouth, sur la ligne de d\u00e9marcation \u00e0 Sodeco entre l\u2019est et l\u2019ouest de la capitale pendant la guerre civile, va bient\u00f4t devenir un mus\u00e9e et un centre culturel. Je vous parle d&rsquo;un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas conna\u00eetre. 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