L’autre jour, j’ai demandé à un proche s’il lui arrivait de vouloir être autre chose que Français.
Il m’a répondu : « non, jamais, pourquoi ? »
Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre que la question, pour lui, n’existait pas.
Souvent, pourtant, nous n’avons plus envie d’être Libanais.
Nous ne demandons ni puissance ni grandeur. Nous voudrions seulement appartenir à un pays qui ne s’impose pas au monde par ses drames. Un pays où l’on ne meurt pas.
Et parfois, nous envions ceux qui viennent de pays « normaux ». Nous jalousons leur insouciance qui consiste à ne pas célébrer la paix parce qu’elle va de soi.
Le 8 avril dernier, au Liban, cent frappes ont été menées en moins de dix minutes sur des zones densément peuplées.
Cent frappes. Dix minutes. Une frappe toutes les six secondes.
Six secondes, le temps d’une respiration, le temps infime qu’il faut pour dire « attends ». Toutes les six secondes, une détonation. Toutes les six secondes, une onde de choc.
Une frappe n’est pas une abstraction. Ce n’est ni un point sur une carte, ni une image nocturne saisie de loin. C’est une masse lancée à très haute vitesse, chargée d’explosifs, conçue pour produire une surpression brutale, un souffle qui pénètre les corps avant même que les murs ne cèdent. C’est une fragmentation qui disperse des éclats métalliques à une vitesse telle qu’ils traversent la chair comme une matière fragile. C’est une chaleur instantanée, une élévation brutale de la température de l’air, un bruit qui ne se contente pas d’être entendu mais qui s’inscrit dans le thorax et qui comprime.
La terre elle-même se met à battre, tss tss tss tss, comme les percussions de notre musique. Mais ici, les corps ne dansent pas. Ils explosent en mille.
Une frappe, c’est aussi la seconde d’après : les structures qui se désagrègent, l’air qui devient opaque, le monde qui perd ses contours.
Cent frappes en dix minutes, cela signifie qu’aucune perception humaine ne peut suivre. Que le corps n’a pas le temps de comprendre qu’il est menacé avant de l’être à nouveau. Que la mort cesse d’être un événement pour devenir un rythme. Une cadence imposée.
Honte et humiliation
Et c’est peut-être cela, au fond, le plus insoutenable : ces six secondes de souffle qu’on n’a jamais le temps de reprendre.
Une mémoire qui ne s’expire pas, qui s’accumule jusqu’à saturer les corps. Il suffit parfois de quelques mots, d’une voix, pour que tout remonte : le souvenir d’un pays qui fut, parait-il, un paradis, de ce Liban devenu enfer, des guerres, des ruines construites sur d’autres ruines, de l’odeur de la mélancolie qui ne part jamais vraiment. Alors quelque chose se bloque, comme une respiration empêchée. Comme si l’on était condamné à inspirer sans jamais expirer.
On s’étouffe.
Et c’est le souffle coupé que nous regardons, jour après jour, notre pays mourir sous nos yeux, avec cette conscience d’assister à quelque chose que le monde voit aussi, sans que rien ne s’en trouve interrompu.
On nous demande : « comment ça va ? » Puis plus rien. Les questions s’arrêtent. Non par indifférence, mais parce qu’on finit par se lasser d’une tragédie qui ne s’arrête jamais. Leur disparition pèse davantage que leur maladresse : elles avaient au moins cette fonction, dire que quelque part, on savait.
Le monde sait. Il a toujours su. Et cela n’a jamais rien arrêté.
Il y a une fatigue particulière à voir sa propre mort devenir une information, à comprendre que toutes les vies ne s’inscrivent pas dans la même gravité : certaines morts suspendent le temps, quand d’autres s’y dissolvent sans résistance. Les nôtres circulent, se commentent, s’analysent, puis passent.
Nous aussi, nous aimerions pouvoir parler de la « situation au Moyen-Orient », de « l’horreur de la guerre », puis aller dormir sans nous demander si les nôtres sont encore en vie. Nous aussi, nous aimerions n’avoir jamais connu cela autrement que dans les mots. Et c’est précisément ce décalage qui rend tout le reste insupportable : les mauvais commentaires ou plaisanteries sur notre pays, et cette nécessité de faire semblant d’en rire, parce que nous savons que nous ne pouvons pas toujours les contredire. On n’en peut plus de cette honte, de cette humiliation qui ne s’efface pas, et qui dit déjà, à sa manière, ce que nous valons.
Le silence comme forme deuil
D’ailleurs, même les cessez-le-feu ne nous incluent pas. Nous sommes les seuls à devoir mourir. Les seuls pour qui rien ne s’interrompt. Et cela nous meurtrit : savoir que même parmi les damnés, il existe une hiérarchie, où être Arabe vous place déjà tout en bas, et où nous sommes relégués plus bas encore.
Nous n’en pouvons plus de ces analyses lointaines, de ces certitudes formulées à distance, de ces discours qui découpent nos existences en arguments ; nous sommes sommés d’expliquer ce que nous vivons au moment même où nous le vivons, de rendre intelligible ce qui, précisément, excède toute explication. Pendant que d’autres parlent à notre place, tranchent et dissèquent, nous continuons de vivre ce que d’autres ont déjà résumé.
Alors le silence s’impose. Non comme un renoncement, mais comme une forme de deuil. Nous ne savons plus quoi attendre des autres. Nous voudrions qu’ils voient, qu’ils comprennent, qu’ils pleurent avec nous mais jamais rien de ce qu’ils disent n’est à la hauteur de ce que nous vivons. Alors leurs mots deviennent insupportables. Nous oscillons entre l’attente et le rejet. Alors nous nous retirons. Nous préférons le silence, rester entre nous, pleurer sans témoin, parce que les autres, au fond, vivent trop loin pour comprendre.
D’ailleurs, nous disons « nous », mais toujours ce pronom vacille. On ne nous a jamais autorisés à faire nation. Dire « nous », c’est déjà prendre une place qui ne nous a pas été donnée. On n’en peut plus d’être « l’Orient compliqué », un territoire en guerre, un enjeu géopolitique, un « théâtre d’évènements », un contre-exemple ou une énigme que d’autres que nous s’emploient à résoudre. Pour le monde, nous sommes des dates qu’on égrène puis qu’on oublie ; pour nous, c’est une frise sur laquelle viennent s’accrocher toutes nos tragédies. 1975, 1982, 2005, 2006, 2019 et le 4 août ne sont pas des événements, c’est un seul et même fil qui ne se rompt jamais.
Terrain de certitudes
On n’en peut plus des regards qui changent lorsque nous disons d’où nous venons, comme si notre origine contenait déjà une catastrophe. On n’en peut plus d’entendre que le Liban fut splendide autrefois, comme si nous n’en étions plus dignes. On n’en peut plus d’avoir tout fait comme il fallait sans jamais échapper à ce que nous sommes aux yeux des autres, ni de cette retenue qui nous condamne à lisser nos douleurs, à masquer les fissures sous l’ironie, à dire « ça va » quand tout cède, comme si, au fond, ce qui ne danse pas au bord des lèvres allait hurler ailleurs.
On n’en peut plus des leçons : de ceux qui justifient les bombes au nom de la « démocratie » comme de ceux qui parent nos bourreaux du nom de « résistants », dans tous les cas, c’est toujours nous qu’on somme de mourir. On n’en peut plus d’être le terrain sur lequel s’affrontent les certitudes des autres.
On n’en peut plus de cette fichue image du phénix, de cette injonction à se relever : la tristesse ne relève pas, elle alourdit, elle attire vers le bas. Nous sommes fatigués de faire semblant de tenir debout. On n’en peut plus de cet attachement à un pays qui ne cesse de disparaître, de cette fidélité qui nous ramène toujours au point d’impact, à l’endroit exact où l’obus est tombé. On n’en peut plus de savoir, chaque jour, que les nôtres ne vont pas bien, que leurs corps finissent par dire ce que leurs mots taisent. Surtout, on n’en peut plus de n’être autorisés qu’à survivre.
Souvent, on n’a plus envie d’être Libanais. Pas parce que nous n’aimons pas ce pays, mais parce que nous n’en pouvons plus de voir nos vies s’effondrer sans que rien, ailleurs, ne vacille vraiment. Qu’une vie libanaise puisse se perdre sans interrompre le cours des choses.
Souvent, on n’a plus envie d’être Libanais. Pourtant, nous le sommes.
Cela ne devrait jamais nous empêcher de vivre.
Louise El YAFI
Avocate au barreau de Paris et essayiste
