L’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis redoutent un durcissement des frappes iraniennes et font tout pour ne pas être amenés à intervenir militairement contre Téhéran.
Pour la première fois depuis le début de la guerre, les téléphones portables ont émis une alerte : « Nous sommes face à une menace, mettez-vous aux abris. » En ce mercredi soir 18 mars, le conflit se durcit au royaume d’Arabie saoudite, jusque-là relativement épargné par les frappes iraniennes. Mais l’alerte résonne quelques minutes après une énorme explosion, ressentie au quartier diplomatique de Riyad. Aussitôt, c’est le branle-bas de combat dans cette ville dans la ville, où sont installées la plupart des ambassades et résidences attenantes.
Direction les abris souterrains. Les interrogations fusent : drone ou missile ? Dix jours plus tôt, des débris de drones étaient déjà tombés dans la cour de l’ambassade américaine, sans faire ni blessés, ni dégâts.
L’alerte levée, une vingtaine de minutes plus tard, entre domestiques asiatiques et chats siamois, les diplomates quittent leurs refuges. De premières informations parviennent via les services de renseignements américains. Une batterie de missiles Patriot, installée non loin d’un supermarché, aurait intercepté un drone dont les débris seraient tombés près du ministère de la Défense.
Une demi-heure passe avant qu’un nouveau message strident retentisse sur les portables. Une nouvelle menace, accompagnée d’un nouveau séjour aux abris. Au total, il y en aura quatre au cours de la soirée. Quelques heures plus tard, alors que le calme est revenu, un point de la situation tombe : la défense aérienne saoudienne a intercepté et détruit 21 drones et un missile balistique dans les régions de Riyad et des provinces de l’est du pays, où sont les puits de pétrole.
Les zones ciblées étaient bien le quartier diplomatique, avec deux drones interceptés au-dessus, les provinces orientales avec plusieurs drones neutralisés et la base aérienne de Prince Sultan, à une centaine de kilomètres dans le désert au sud de Riyad. Au-dessus de celle-ci, un missile balistique a été intercepté, et des débris sont tombés sur la base, déjà ‐ pilonnée plusieurs fois, où un soldat américain avait été tué et plusieurs blessés. Ce sont les frappes les plus lourdes depuis le début de la guerre.
Alors que sur les réseaux sociaux défilent des images de Saoudiens regardant au loin une boule de feu, au même moment, à une poignée de kilomètres du quartier diplomatique, l’Arabie accueille une réunion des ministres des Affaires étrangères arabes et turc. Le conclave est probablement l’objectif caché des tirs iraniens. Le Turc, Hakan Fidan est furieux. Il le fera savoir presque immédiatement à son homologue iranien Abbas Araghchi au téléphone : « Quelle folie vous êtes en train de commettre, alors que nous tenons une réunion pour vous sauver ! »
Pour le chef de la diplomatie saoudienne, Faysal Ben Farhan, « la confiance déjà limitée (avec l’Iran, NDLR) a été complètement brisée. Une fois cette guerre terminée, il faudra beaucoup de temps pour la reconstruire ». Poids lourd du Golfe, allié des États-Unis mais en bons termes avec l’Iran jusqu’au déclenchement du conflit, l’Arabie redoute d’être aspirée dans la guerre. Au début des violences, une raffinerie de l’est du pays a été frappée, entraînant son arrêt pendant plusieurs jours.
Désormais, la hantise est que l’Iran frappe celle de Yanbu, sur la mer Rouge. C’est la voie alternative aux exportations de pétrole, impossibles depuis le blocage iranien du détroit d’Ormuz. Sous la contrainte, Riyad a dû réduire sa production d’or noir.
Il y a bien un gigantesque pipeline qui traverse le pays d’est en ouest vers Yanbu, où de nombreux bateaux sont chargés de pétrole au cas où, plus au sud, les rebelles yéménites houthistes alliés de l’Iran entreraient à leur tour dans la guerre, entravant la circulation à l’autre détroit stratégique de la région, celui de Bab al-Mandab. « Ce pipeline a atteint sa capacité maximale, avertit un diplomate, il ne peut faire transiter que 70 % du total des exportations de pétrole, et nous craignons qu’il soit lui aussi visé ».
Sur la route de La Mecque entre Dammam à l’est et Yanbu à l’ouest, des dizaines et des dizaines de camions transportent des biens de consommation, notamment. Les supermarchés du royaume sont encore bien achalandés, mais depuis que l’Iran a frappé le port de Djebel Ali près de Dubaï, par où arrivent beaucoup de marchandises en Arabie, l’inquiétude gagne.
Comme la plupart des autres monarchies du Golfe, l’Arabie ne voulait pas de cette guerre déclenchée par son allié américain et Israël. « Les Saoudiens avaient mis en garde les États-Unis, souligne le diplomate. Ce n’est pas leur guerre, ils n’ont pas été prévenus. Même s’ils ne le disent pas ouvertement, ils ont été très mécontents, d’autant que les dirigeants saoudiens se sont rendu compte rapidement que les premiers servis par les Américains en matière de matériels antidrones n’étaient pas eux mais Israël. »
Au fil des frappes iraniennes, la posture attentiste saoudienne s’est toutefois durcie. « Jusqu’à maintenant, ajoute ce diplomate, Riyad a résisté aux pressions américaines pour entrer dans la guerre, mais si jamais les Iraniens frappaient Yanbu, d’autres installations pétrolières ou des usines de dessalinisation, ce verrou serait levé, car c’est probablement une ligne rouge pour eux. Même si ce pays n’a pas d’opinion publique, si le pouvoir saoudien est acculé, il devra réagir, ce serait le scénario du pire. » Avec tous les problèmes que cela entraînerait en termes de financements de grands projets, le pari du prince héritier, Mohammed Ben Salman, qui a besoin de stabilité pour réussir la modernisation de son pays.
En cette fin de ramadan, les rues de Riyad sont quasiment désertes. L’aéroport de la capitale, même fortement perturbé, surtout pour les vols vers l’est de la péninsule, n’est pas complètement vide.
« L’intérêt suprême des Iraniens n’est pas que le monde arabe rentre dans la guerre », veut croire un autre diplomate européen à Riyad. Le même sentiment prévaut aux Émirats arabes unis (EAU) voisins, les plus touchés par plus de trois semaines de guerre, avec plus de 2 000 drones et missiles iraniens reçus, en majorité sur Dubaï.
Les EAU ont été surpris par l’intensité des frappes qui les a visés. Ils s’attendaient à une guerre limitée à un affrontement entre l’Iran d’un côté et de l’autre Israël et les États-Unis, qui frapperait marginalement les bases américaines qu’ils abritent. Certes, le report de l’ultimatum de Donald Trump les soulage, mais Abu Dhabi ne veut pas d’une fin précipitée des opérations militaires contre l’Iran.
« Nous voulons un cessez-le-feu mais il doit prendre en compte nos préoccupations : pas d’enrichissement d’uranium par l’Iran, des restrictions de missiles et de drones et une sécurité internationale du détroit d’Ormuz, car pour nous l’idée qu’un pays contrôle le détroit n’est pas acceptable », déclare au Figaro Anwar Gargash, le conseiller diplomatique du président des Émirats, Mohammed Ben Zayed, peu après l’annonce de Trump.
Parce que contrairement à Riyad, Dubaï est une ville-monde, une vie au ralenti continue, même pendant les fêtes de l’Aïd, qui marquent la fin du ramadan. Mais plus de trois semaines de guerre sont une première en cinquante-cinq ans d’existence des Émirats. Des militaires émiriens ont connu le combat hors de leurs frontières au Yémen par exemple, mais jamais sur leur sol.
Un expatrié raconte ses premières minutes du conflit, vécues le 28 février à Abu Dhabi. « J’étais dehors sous le parasol quand j’ai entendu un bang. Je me suis dit : un président arrive en visite, ils tirent au canon pour le saluer. Et là, bang bang ! Un premier tir de barrage. Tout le monde est rentré du bar. Les gamins sont sortis de la piscine, mais les gens regardaient comme si c’était un feu d’artifice. Ils filmaient des vidéos sans se rendre compte que c’était la guerre. Et puis après les premiers drones iraniens, les missiles de croisière sont arrivés avant d’être abattus par les missiles de défense américains Thaad. J’ai détruit les images de mes photos dans mon portable, car parfois les policiers arrêtent les gens et vérifient qu’ils n’ont pas d’images des attaques dans leurs téléphones. » La police a annoncé l’arrestation de 109 personnes de différentes nationalités pour avoir filmé et diffusé en ligne des « informations fausses ».
Le lendemain soir, le dimanche, le ciel s’est noirci de bombardiers américains. « J’ai vu un avion truffé d’antennes, je n’en avais jamais vu un comme ça, se rappelle un militaire. Il tournait à mille mètres d’altitude pour faire de la guerre électronique, puis on a vu des F-15 décoller, suivis de Rafale* » pour intercepter des tirs iraniens.
Les premiers jours de la guerre, « on recevait un bip qui nous réveillait, nous demandant de rester loin des fenêtres, on se calfeutrait, je finissais mon dîner aux toilettes », se souvient Nathalie Gillet, installée aux Émirats depuis dix-huit ans, mais qui a préféré partir, dans l’incertitude du lendemain. « Je prévoyais un plan de sortie en voiture soit par Oman soit par l’Arabie, mais finalement je suis rentrée en France », dit-elle au téléphone, tout en voulant revenir dans un pays qu’elle considère comme sa seconde maison.
Guide touristique depuis plus de dix ans à Dubaï, Nathalie Van de Vrede a vu toutes sortes de réactions saisir ses proches. « Certains étaient paniqués, quasiment hystériques, à cause des enfants notamment. D’autres en excursion dans le désert ne sont pas revenus, et puis d’autres, comme ces touristes de Castelnaudary, qui n’avaient pas peur, ont tenu à visiter le Louvre d’Abu Dhabi. »
Les autorités, qui n’auraient été averties que quelques heures avant le déclenchement de la guerre, ont rapidement tenu à rassurer la population. Deux jours après les premières frappes, lors d’une visite surprise, Mohammed Ben Zayed s’est montré en compagnie du prince héritier de Dubaï dans l’immense centre commercial de la ville.
Selon une source diplomatique, au début de la deuxième semaine de guerre, les États-Unis ont livré une importante quantité de missiles pour renforcer la défense aérienne locale, alors que des doutes apparaissaient sur les stocks disponibles face aux gardiens de la révolution iraniens, qui ne semblent pas en manquer.
« Après l’attaque aux missiles lancée contre eux en janvier 2022 par les rebelles yéménites houthistes (soutenus par l’Iran, NDLR), les Émirats s’étaient préparés en renforçant leurs stocks, considérant qu’un jour un autre conflit pouvait arriver », estime cette source diplomatique à Abu Dhabi.
L’efficacité de la défense aérienne a rassuré la population. Plus de 90 % des 2 000 drones et missiles iraniens ont été interceptés, et on ne dénombre que huit morts, la plupart des étrangers victimes de débris tombés du ciel. Dans les supermarchés, dès qu’un rayon est vide, on s’empresse de l’achalander pour démentir toute impression de pénurie, alors que le port de Djebel Ali, après avoir été touché le 1er mars, est de nouveau opérationnel.
Mais « les licenciements ont déjà commencé dans le tourisme, les hôtels se sont vidés, et dans d’autres secteurs, ce sera congés sans solde pour les salariés », prévient un connaisseur des Émirats, ici depuis vingt ans, qui rappelle une évidence : « dans toutes les crises que j’ai vécues, la variable d’ajustement est toujours la population étrangère » : 90 % des 11 millions d’Émiriens.
En marchant sur la plage, Aline, une expatriée de longue date, elle aussi, a tout de suite repéré des policiers en civils plus nombreux que ceux déployés d’ordinaire pour faire respecter un semblant de code vestimentaire. Dans la rue, un autre expatrié a remarqué des véhicules blancs avec à l’intérieur des policiers en civils, là encore, capables de surgir soudainement. Les autorités redoutent des actions commando, téléguidées par l’Iran ou ses relais, comme le Hezbollah libanais.
Dès la première semaine, des Libanais chiites soupçonnés d’être des agents, auraient été arrêtés. Vendredi, Abu Dhabi a officiellement annoncé avoir démantelé « un réseau terroriste », financé et opéré par le Hezbollah et l’Iran. Selon l’agence de presse officielle, il était impliqué dans des « opérations de blanchiment d’argent, de financement du terrorisme et de menaces contre la sécurité nationale », sans fournir plus de détails.
Outre Djebel Ali et l’oléoduc de Fujaïra, frappé par l’Iran en représailles aux attaques américaines contre l’île de Kharg, contraignant les EAU à stopper leurs exportations de pétrole, des cibles très symboliques ont été visées, comme la façade du luxueux hôtel Bourj al-Arab incendiée, l’aéroport – l’un des plus fréquentés au monde avec 90 millions de passagers chaque année – ainsi que le Centre financier international de Dubaï. Lundi à douze heures de la fin prévue de l’ultimatum, avant le revirement de Trump, Téhéran avait publié une liste d’une dizaine de sites dans le golfe Persique, pays par pays, qu’il attaquerait si Donald Trump ordonnait des bombardements contre ses installations électriques.
« Plus la guerre durera, plus ce sera dommageable pour Dubaï, analyse l’avocat d’affaires Alain de Cayetti, installé sur place depuis longtemps. Les Émirats ont bâti leur réputation autour du modèle de la sécurité et de la stabilité en disant aux investisseurs : venez chez nous, vous aurez des avantages fiscaux, même s’ils sont désormais moindres avec la TVA et un coût de la vie renchéri. Mais on vous laisse tranquille, vous pouvez dépenser votre argent où vous voulez. Sauf que maintenant l’attractivité de la place de Dubaï est remise en question et regagner la confiance des investisseurs prendra du temps. J’avais quelqu’un qui voulait venir s’installer à Dubaï, il ne m’a plus rappelé. »
Après qu’un débris de drone a touché la tour voisine du centre financier, ses employés ont été priés de télétravailler, tandis que deux data centers ont été détruits par des frappes iraniennes. Si le système bancaire fonctionne à nouveau, un expatrié n’a pu accéder à ses comptes bancaires pendant une semaine, vraisemblablement après une cyberattaque.
Les sociétés américaines annoncées comme des cibles par l’Iran – Apple, Google, MasterCard, Microsoft par exemple – ont procédé à des « évacuations contrôlées », certaines offrant trois mois de scolarité hors du pays aux enfants de leurs salariés. La mesure est temporaire, mais nul ne sait si elle ne sera pas prolongée. Quant aux innombrables sociétés de consultants, dont les États du Golfe se plaignaient de la gourmandise ‐ financière avant la guerre, une évacuation temporaire accordée à leurs salariés qui le souhaitent envoie un mauvais signal aux autorités qui cherchaient à les remplacer par l’IA.
« MasterCard et Google reviendront parce qu’elles sont indispensables pour les Émirats, prévient un expert économique, mais les boîtes de consultants se sont trop gavées, elles ‐ devront réduire la voilure ».
Ironie de l’histoire : aucun responsable de ces sociétés américaines n’a cru ‐ Donald Trump quand il a déclaré au début de la guerre qu’il n’avait pas prévu les ripostes iraniennes contre ses alliés du Golfe. Et pour cause : dès décembre, les grandes entreprises américaines présentes à Dubaï avaient des plans de crise, élaborés avec leurs équipes de sécurité interne, et chez elles, le doute n’existait guère sur les intentions américano-israéliennes de frapper l’Iran, confie une source informée.
Au-delà, espère sous le sceau de l’anonymat un ingénieur, « ce sera peutêtre l’occasion de se débarrasser des ultrariches qui ont transformé Dubaï : les influenceurs, les narcotrafiquants, les flots d’Anglais qui ne veulent plus payer d’impôts chez eux, ainsi que les oligarques russes et les adeptes de la cryptomonnaie ». Bref de faire un peu le ménage dans ce paradis de l’argent trouble, où presque tout le monde sait quel quartier de la ville a permis le recyclage de l’argent sale de la drogue afghane.
En représailles aux frappes iraniennes, les Émirats ont rappelé leur ambassadeur à Téhéran et fermé plusieurs institutions iraniennes à Dubaï, liées à la République islamique, dont l’hôpital iranien, l’un des plus vieux du pays employant plus de 700 salariés, ainsi que quatre écoles et l’Iranian Club de Dubaï. « C’était souvent des relais du régime des mollahs », confirme Ali, un Iranien installé à Dubaï, qui espère, sans trop y croire, une chute du pouvoir à Téhéran, où il a encore de la famille avec laquelle il arrive parfois à communiquer.
Les EAU iront-ils jusqu’à geler, comme ils ont menacé de le faire, les milliards d’avoirs iraniens détenus dans les banques locales ? D’après nos informations, non. « Les Émirats ne vont pas commencer par faire du contrôle de capital », assure un banquier. Avec plusieurs centaines de milliers d’Iraniens, Dubaï a toujours été la porte de sortie de l’Iran et son coffre-fort, y compris – via des prête-noms – pour des responsables du régime ou des gardiens de la révolution. « Un hub consenti par les autorités de Dubaï », insiste un ancien diplomate européen, en poste en Iran dans les années 2010. « La géographie est incontournable, constate un journaliste émirien, on aura toujours 90 millions d’Iraniens à quelques dizaines de kilomètres de nos côtes. »
De part et d’autre du golfe Persique, même si elle a diminué, la contrebande par boutres existe toujours, depuis les criques de Dubaï ou des petits ports au sud du détroit d’Ormuz. Il y a dix ans, des microprocesseurs américains de la société General Electric destinés aux caisses électroniques des supermarchés de Téhéran parvenaient au port de Bandar Abbas, enfouis sous des denrées alimentaires. Aujourd’hui, les ingénieurs opérant pour les gardiens de la révolution utilisent les microprocesseurs des machines à laver acheminées par les pirates pour fabriquer leurs drones.
« Les Iraniens sous sanctions depuis 47 ans sont très entreprenants, reconnaît un diplomate à Abu Dhabi. Leur message est quand même assez extraordinaire. Un drone fabriqué pour quelques milliers d’euros avec des pièces d’une machine à laver de Dubaï vient frapper le centre financier de ce même Dubaï, protégé par des missiles américains qui coûtent eux quelques millions de dollars pièce. L’Iran crée de l’anxiété sur nos vies, c’est ainsi que dans sa guerre asymétrique l’Iran gagne d’une certaine façon. »
Après des années de tension, les pays du Golfe s’étaient rapprochés de l’Iran, en 2022 pour les Émirats, suivis en 2023 par l’Arabie saoudite. La guerre a radicalement changé la donne. Elle laissera des traces profondes. Elle pourrait aussi contraindre ces monarchies à revoir leur partenariat stratégique avec leurs alliés occidentaux notamment. Mais dans quel sens ? C’est là où, de Riyad à Abu Dhabi en passant par Doha, les perceptions devraient diverger.
« L’Iran sera vu par les pays du Golfe comme la principale menace pour les trente prochaines années, même si les relations diplomatiques reprennent avec Téhéran », nous confie Anwar Gargash. Les Émirats souhaitent-ils un changement de régime à l’issue de la guerre israélo-américaine ? « Qui gouvernera l’Iran demain est une affaire interne à l’Iran, mais nous ne voulons pas d’un Iran belligérant comme voisin », répond-il. Alors que les Émirats anticipent un rapprochement encore plus marqué avec les ÉtatsUnis et Israël, à l’issue de la guerre, en Arabie saoudite et au Qatar, les visions sont sensiblement différentes.
Si la relation historique entre Riyad et les États-Unis restera centrale, le rapprochement saoudien en cours avec le Pakistan, avec lequel Riyad vient de signer un accord de défense, voire avec la Turquie, pourrait s’intensifier. Vis-à-vis d’Israël, tout projet de normalisation, déjà remis en cause par la guerre dévastatrice de Tsahal à Gaza, paraît, en revanche, durablement écarté. La relation avec l’Iran pourrait mettre moins de temps pour se réparer. Au final, Riyad devrait encore accentuer la diversification de ses alliés, réservant probablement une place de choix à la Chine et à la Russie.
Le Qatar, pourtant le plus proche allié de l’Iran dans le Golfe, n’a pas apprécié du tout la frappe de Téhéran contre Ras Laffan, la plus grande usine de liquéfaction de gaz au monde, même si c’était en réponse à une attaque israélienne sur South Pars, cet immense champ gazier que Doha partage avec Téhéran, sous les eaux du golfe Persique. Les réparations prendront plus de temps que pour les raffineries de pétrole visées. Mais là encore, la géographie compte : Doha continuera de partager South Pars avec l’Iran.
Dans une région qui sera en recomposition, les messages de reconnaissance envers la France sont nombreux, en provenance surtout d’Abu Dhabi et de Doha. « Depuis 2022 (avec l’attaque des houthistes contre les Émirats, NDLR), la France a toujours été fantastique, reconnaît Anwar Gargash, mais elle l’a été encore plus cette fois. Depuis le premier jour de la guerre, la France a activé ses Rafale, c’était une très bonne chose. »
Mais après le report de l’ultimatum américain, le Golfe ne connaît qu’un répit très relatif. Les attaques vont se poursuivre au cours des prochains jours. Selon une source sécuritaire française, des commandos des forces spéciales américaines ont été prépositionnés récemment sur l’île iranienne de Kharg que Donald Trump pourrait occuper pour contraindre Téhéran à céder sur le verrou d’Ormuz. La guerre n’est pas encore finie.
