Des postes de contrôle ont été dressés dans la ville afin d’empêcher l’entrée de combattants du Hezbollah. Les villages voisins sont sommés par l’armée israélienne de surveiller les allées et venues et d’empêcher l’installation de déplacés.
Sur le toit d’une école de Hasbaya, dans le sud du Liban, un homme en tenue traditionnelle druze pointe du doigt un champignon de fumée noire au loin, s’élevant derrière la montagne. Ce mercredi 6 mai, l’armée israélienne vient de bombarder Rihane, une localité chiite distante de 12 kilomètres à vol d’oiseau. Peu avant, le bruit des avions de chasse dans le ciel s’était fait écrasant. Une trêve est pourtant théoriquement en vigueur entre le Hezbollah et l’armée israélienne.
« Elle n’existe que sur le papier », considère Labib Hamra, le maire de Hasbaya. La bourgade escarpée, à majorité druze, vit dans le fracas permanent de la guerre et des destructions alentour. Les journées sont rythmées par les bombardements aériens, les dynamitages de maisons dans la bande frontalière occupée par l’armée israélienne – comme à Khiam, village chiite à 10 kilomètres, et les tirs d’artillerie près d’autres localités.
Les 10 000 habitants de Hasbaya sont pourtant restés sur place. Les boutiques sont toujours ouvertes, même si l’activité est morose. Plus de 1 200 déplacés sont hébergés sur le territoire municipal et « ils se sentent en sécurité », souligne M. Hamra, qui entend préserver ce calme.
A l’entrée principale, un barrage routier a été installé, où un policier municipal scrute les passagers. Le nombre de ces gardes a été augmenté et des hommes du village se joignent à eux la nuit, pour renforcer les contrôles d’identité. La priorité de M. Hamra est que « Hasbaya ne paie pas le prix de la guerre. Que celui qui veut combattre Israël le fasse sur le front, pas depuis nos maisons ».
Ne pas dépasser la « ligne jaune »
« Nous voulons rester sur notre terre », poursuit l’élu, qui souhaite que la « diplomatie » sorte le Liban du conflit. Lui n’a pas été appelé, mais il a en tête les avertissements formulés par l’armée israélienne aux confrères d’une dizaine de localités des environs, sunnites, chrétiennes ou druzes : il leur a été ordonné de contrôler les allées et venues sur leur territoire, sous peine de voir leur village être évacué.
Joint par téléphone, Kassem Al-Kadiri, maire de Kfar Chouba, village sunnite proche de Hasbaya, confirme avoir reçu un appel, en mars, durant les premières semaines de la guerre : « Le message était que si des militants du Hezbollah entraient, Kfar Chouba serait bombardé, et que nous serions forcés à partir. » Les habitants vivent aujourd’hui quasi encerclés par les forces israéliennes. « Seule la route de Hasbaya est accessible. Au sud-ouest et à l’est, les Israéliens sont tout proches. Ils tirent en l’air si l’on dépasse les limites permises : celles de leur “ligne jaune” », soit la démarcation de la zone tampon créée par l’Etat hébreu en territoire libanais.
A Marjeyoun, petite ville chrétienne, les ordres militaires déjà édictés pendant la guerre ont été réitérés après la trêve, selon un élu local. La municipalité a l’interdiction d’accepter l’installation de « déplacés », un terme désignant les chiites, et l’obligation de surveiller certaines routes, susceptibles d’être empruntées par les combattants du Hezbollah. Autrement dit, les localités non chiites les plus proches de la zone occupée, qui, à l’exception de trois villages chrétiens, a été vidée de sa population, doivent assurer la sécurité de ce territoire, si elles veulent continuer d’échapper à la guerre.
Fuite des habitants dans le Sud
Plus éloignée de la zone tampon, Hasbaya s’est pliée aux consignes de surveillance, mais n’a pas fermé ses portes aux déplacés, en majorité chiites. Toutefois, avant de s’installer dans les écoles transformées en abris ou dans des logements loués, tous ont dû passer par le filtrage des services de sécurité et de la mairie. « Cela protège Hasbaya et ses hôtes », défend Samer Al-Kakhi, responsable local du Parti socialiste progressiste (PSP, la principale formation druze, dirigée par la famille Joumblatt). « Dans leur guerre contre le Hezbollah, les Israéliens sont prêts à bombarder toute personne qu’ils considèrent comme une cible, même si elle se trouve à la porte d’un hôpital, reprend-il. Nous ne voulons pas que cela se produise à Hasbaya. »
Dans une école publique sur les hauteurs, plus de 160 déplacés sont hébergés. « Nous nous demandons tout le temps où nous irons quand la guerre se terminera si ce jour-là nous découvrons que notre maison a été détruite », rapporte Lina Daher, 40 ans, originaire du village chiite de Debbine. « Les frappes israéliennes pendant la trêve, c’est pour empêcher les habitants de revenir, pour occuper notre terre », accuse-t-elle. La poursuite de la guerre continue de vider le Sud de ses habitants, fuyant les zones visées, essentiellement chiites.
« C’est la première fois que nous faisons face à une crise de déplacés aussi importante, estime Mirna Abou Dehen, superviseuse de l’école, dans un bureau réchauffé par un poêle à mazout Le futur est flou. Chaque fois que je consulte les ordres d’évacuation [émis par l’armée israélienne, même pendant la trêve], j’ai peur de lire le nom de Hasbaya. »
En contrebas de la bourgade, sur la route principale, les restaurants installés le long du fleuve Hasbani sont fermés. Qui aurait l’idée de s’y attabler, quand la guerre résonne si proche ? Un chemin perpendiculaire est bloqué par un monticule de terre. La mairie cherche à empêcher le passage de véhicules qui pourraient transporter des armes du Hezbollah. En avril, un pick-up a été bombardé à une poignée de kilomètres de là.
« Ne plus se sentir en sécurité »
Il faut franchir le tas de sable à pied pour parvenir au Hasbaya Village Club, un complexe hôtelier face à une colline plantée d’oliviers. Le bruit d’un drone de surveillance israélien se fait entendre au loin, à l’instant même où Anwar Abou Ghaida, le propriétaire, commence la visite des lieux. Lui avoue, « à la différence des autres habitants de Hasbaya, ne plus se sentir en sécurité, après avoir été deux fois bombardé par Israël ».
Durant la guerre de l’automne 2024, des journalistes libanais logeaient dans ses chalets, et trois d’entre eux avaient été tués par une frappe. Fin mars, la cuisine a été réduite à l’état de décombres lors d’un bombardement, le seul qui se soit produit à Hasbaya. « L’armée israélienne ne l’a pas revendiqué et ne l’a pas expliqué », relate M. Abou Ghaida, selon qui personne ne se trouvait sur le site. Mais des déplacés vivaient dans un cabanon, à une quinzaine de mètres de son terrain. « Etaient-ils la cible ? Etait-ce une erreur ? », se demande-t-il encore.
Le propriétaire de l’établissement suit avec préoccupation les menées israéliennes dans le Sud, redoutant que la zone tampon soit élargie à Hasbaya. La ville a été occupée par l’Etat hébreu entre 1982 et 2000, une période durant laquelle ses habitants étaient coupés de Beyrouth. A l’idée que ce scénario noir puisse se répéter, Anwar Abou Ghaida a songé à quitter le Liban. Mais l’envie lui a vite passé car, dit-il, « Hasbaya est l’endroit où je suis né, c’est ma terre ».
